Un reportage à Maison-Blanche en décembre 1932
Dans les cloîtres de la folie

L'Asile d'aliénées de Maison-Blanche

Dans le cadre de ses visites dans les divers « cloîtres de la folie » que sont pour lui les asiles d'aliénés du département de la Seine, Georges Ricou se rend en décembre 1932 à l'asile de Maison-Blanche, à Neuilly-sur-Marne, seul établissement du département réservé aux femmes.

En ce temps là, Pierre Gouzy [1871-1969], docteur en médecine, ancien sous-préfet, est le directeur administratif de l'établissement. Il a été détaché du corps préfectoral en 1923, et sera remis à disposition du Ministère de l'Intérieur en 1934.

Les médecins chefs d'alors sont Henri Beaudouin [1885-1968], Georges Demay [1884-1953], Paul Gouriou [1888-1962], Constance Pascal [1877-1937]. Chacun d'entre eux apparaît dans l'un des trois articles consacrés à Maison-Blanche de cette série Dans les cloîtres de la folie.

Maison-Blanche
[Le Petit Journal, 26 décembre 1932]

Rien que des femmes
[Le Petit Journal, 27 décembre 1932]

La doctoresse Pascal
[Le Petit Journal, 1er janvier 1933]



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Rien que des femmes...



La relation de la visite où Ricou rencontre Gouzy et le docteur Gouriou est publiée à la Une du Petit Journal dans son numéro du 27 décembre 1932.

Paul Gouriou est le médecin-chef de la 3ème section depuis 1929.

Il est permis de penser que le personnage qui apparaît sur la photo intitulée « La prise de sang sur une des aliénées » est Jean Maillefer [1906-1981], son interne depuis le 1er mai 1932.


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Rien que des femmes...
Maison-Blanche n'a pas les inconvénients des asiles-mixtes :
donc liberté plus grande pour les pensionnaires et surveillance plus facile pour le personnel

par Georges Ricou

« Le Dr Gouzy, des ses premiers mots, me l'avait dit :

— Ici, nous avons, sur les autres asiles, un avantage énorme : Maison-Blanche est entièrement réservée aux femmes. Nous n'avons pas le danger de la présence voisine des hommes. Les maisons mixtes, fatalement, sont soumises à des disciplines plus strictes, à des surveillances plus rigoureuses, surtout à une nécessité de séparation effective des pensionnaires que nous ignorons ici. Conséquence immédiate, les libertés sont plus grandes et, par conséquent, dès qu'une malade est tranquille, l'impression d'internement fortement diminuée. »

« Au point de vue de la surveillance et du traitement, notre tâche est plus facile », me confirme le docteur Gouriou, quand je visite son service. Et il ajoute : « En été, quand les jardins sont fleuris et les arbres couverts de feuilles, nos malades tranquilles se promènent, ou, librement, en vaquant à leurs occupations, dans les préaux. Elles passent des journées entières à l'air, installées au soleil, comme de petites rentières, se livrant à leurs menus travaux. »

Explication qui confirme l'impression que j'ai éprouvée, dans certains parloirs, où la lumière entrait par de vastes fenêtres, et où les malades, assises sur des bancs, accroupies dans des coins, installées a des tables, cousaient, brodaient ou raccommodaient. Sans doute, il y avait des inquiètes et des anxieuses, des agitées apaisées, des bavardes et des volubiles. L'étaient-elles beaucoup plus qu'en certains autres milieux ? Je me rappelle notamment, dans le service du Dr Demay, l'impression de calme, d'apaisement qui régnait dans une vaste rotonde où une trentaine de femmes étaient réunies. Une apparence d'atelier. Ce n'est que par les conversations qu'on prenait la notion du déséquilibre général, plus ou moins accentué, selon les sujets.

J'avais vu, avec étonnement, sept ou huit femmes, s'approcher du Dr Demay et lui remettre leurs lettres, exactement comme s'il avait été le facteur de l'asile : « Pour mettre à la poste, docteur. ».
— « Vous conservez ces lettres ? avais-je demandé.
— « Je ne les conserve pas plus que je ne les décachète. Toutes les lettres partent vers leur destinataire, si l'adresse est correcte. La liberté de la correspondance est absolue. Elle est d'ailleurs légale.

Déclaration qu'il m'est facile de confirmer d'après le nombre des lettres qui me sont parvenues des divers asiles. Les malades ont non seulement le droit absolu de correspondre avec leur famille, mais encore le droit de se plaindre, d'adresser des réclamations, officielles ou privées, aux autorités. Le secret, en principe, n'existe pas. Il n'est peut-être pas possible de garantir qu'il n'existe pas, en fait, dans certains cas. Cela semble tout à fait exceptionnel. Ce qui est plus fréquent, c'est que la folie, par l'incohérence de ses propos, par l'incertitude de la mémoire, établit elle-même ce secret, dans la plupart des cas et pour le plus grand nombre des malades. Et, plus souvent encore, les lettres adressées dans toutes les directions sont la consécration des diagnostics de démence qui justifient l'internement. Remarques qu'il faut faire dans un esprit objectif d'impartialité.

Le Dr Gouriou, tête énergique, aux cheveux noirs, est un homme jeune qui n'a peur ni des mots, ni de ses opinions. Il parle avec netteté, exprime ses revendications et ses désirs. Il a, à Maison-Blanche, les pavillons les plus modernes, en dehors des quartiers en tôle d'acier, tout blancs, que j'ai vus à Villejuif et qui ressemblent aux ailes du Casino de Deauville, du dehors, bien-entendu.

Le principe de la construction est pratique. Le pavillon, simple rez-de-chaussée, est tout en longueur. Aux deux extrémités, des dortoirs, l'un pour les malades calmes, l'autre pour les agitées. Pour les relier, un long couloir central sur lequel s'ouvrent, des deux côtés, de petites pièces carrées, successivement chambres ou cellules. Chambres pour les démentes qui ont besoin d'isolement, pour celles dont l'état s'est amélioré à peu près complètement ou qui sont proches de la libération, cellules pour les grandes agitée: ou pour les malades dangereuses. Disposition qui permet de transférer les démentes d'un lit à un autre suivant sa situation personnelle ou son état, qu'il soit physique ou mental.

Dans l'une de ces chambres, cellule pour la circonstance, une démente, vêtue de la camisole de force, prend son repas. Plus exactement, on le lui administre. Car elle a les bras attachés. Une infirmière lui donne la becquée, à la cuiller et lui tend les morceaux de pain. La femme mastique ses aliments, machinalement : elle a une physionomie ardente, avec des yeux mouvants.
—- Elle ne retrouve un peu de calme qu'à l'heure des repas. Avec cela, terrible : elle griffe et mord dès qu'on s'approche à sa portée.

Dans une autre cellule, une femme brune, échevelée, sorte d'Ophélie aux regards tourmentés. La pièce est capitonnée. Aucun meuble, pas même un lit. Dans un coin, un monceau de crin, des lambeaux de toile à matelas. Sa robe même est en piteux état.
*— Vous voyez, voilà son ouvrage. Elle détruit et déchire tout. A part cette manie de la destruction, qui s'applique même à sa personne, tout à fait inoffensive.

Dans un lit, une autre, couchées un visage pitoyable, pauvre figure de misère physique, des yeux fiévreux et résignés.
— Voilà un exemple d'usure... En neuf ans, elle a eu neuf enfants, dont six sont morts... Aucune taxe [sic, pour tare] physiologique particulière... Insuffisamment forte physiquement, pas assez ménagée pour supporter un pareil excès de maternité... Le corps a cédé, et le cerveau a suivi. Elle est ici. Est-elle démente ? Elle est surtout épuisée. Ce sont des cas pour lesquels il faudrait appliquer une formule de conciliation : le pavillon d'isolement. Du repos, du calme, une nourriture reconstituante, beaucoup de sommeil. Une autre, vingt ans, un visage clair, des regards limpides, et sur cet aspect qui reste enfantin, une sorte de flétrissure prématurée : — A quinze ans, elle a eu un bébé... Elle a failli y rester... Puis elle s'est remise.
A peine rétablie, elle en a eu un second... Cette fois, elle a sombré.
Les ravages de la maternité, sujet d'angoisse et de trouble. L'acte de reproduction de l'espèce, en toutes circonstances, présente des dangers et, surtout, il aggrave l'état physique des femmes quand elles ne sont pas en parfaite santé. De quelles déchéances passagères ou définitives, aboutissant à la mort, à la maison de fous, ou de retraite, n'est-il pas la cause ? Et, combien, après de semblables constatations, il semble nécessaire de faciliter aux femmes qui, surtout à notre époque, doivent supporter les fatigues d'une grossesse sans cesser de travailler, les soins jet les convalescences qui leur sont nécessaires.

— Tenez, voici une jeune femme. Elle a déjà été dans mon service. A cette époque, comme maintenant, elle demandait obstinément à sortir. Ecoutez-la, elle est lucide, elle parle raisonnablement. Sur ces apparences, son mari, il y a quelques mois, l'a fait sortir, contre mon avis. Résultat : il l'a gardée un mois... et, de justesse, il a évité un malheur... Il a bien été obligé de nous la ramener.

Combien de fois des faits semblables se renouvellent t C'est là le débat de conscience le plus troublant qu'on puisse imaginer. Constater toutes les apparences de la raison, subir tous les appels de pitié d'un être qui souffre, ne pas reconnaître les indices profonds de la démence et, par cela même, être-responsable d'un drame, crime ou suicide dont les victimes peuvent être la malade elle-même, ses enfants, son mari ou d'autres, famille ou étrangers. Comme il faut être prudent dans ses appréciations. En voulant s'élever contre de grandes injustices, contre des actes d'arbitraire qui ne sont souvent que dans l'imagination des démentes ou dans la légèreté des visiteurs, il faut prendre garde de ne pas devenir involontairement responsable de ces tragédies domestiques qui, souvent, ne sont que les brutales conséquences, d'une folie qui se dissimule.

L'énigme de la démence. Toutes ces femmes la représentent, celle-ci qui passe son temps, avec une application tenace à se faire des déguisements de papier, celle-là, qui a abandonné l'uniforme de détenue pour sa coquetterie de pierreuse, jupe courte, corsage échancré, foulard multicolore autour du cou, chignon dressé, un Steinlen de la belle époque pour illustrer les chansons de Bruant, cette autre enfin, jeune négresse d'un type racé, aux lignes harmonieuses, souple, bien proportionnée, dont les hanches roulent en marchant et qui, dans un français approximatif, reproche au docteur :
— Tu t'en fais pas.,. Je te demande à sortir. Tu réponds, oui... Et je sors pas... Toi, tu sors... Tu t'en fous que je sois là.
— Tu n'es pas heureuse ?
— Je ne suis pas malheureuse... Mais je ne sors pas.

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La doctoresse Pascal

La relation de la visite où Ricou rencontre Constance Pascal est publiée à la Une du Petit Journal dans son numéro du 1er janvier 1933.

Pascal est depuis 1927 médecin chef de la 1ère section de l'asile.

Elle avait acquis une notoriété certaine après la publication de son important ouvrage sur la démence précoce, et pour ses recherches psycho et physiopathologiques sur les troubles mentaux, et tenait donc une place éminente auprès des médecins aliénistes.

Elle avait en outre cette particularité d'être une femme dans un milieu encore presque exclusivement masculin : le docteur Pascal est la première femme à être nommée interne des asiles de la Seine (au même concours que Madeleine Pelletier), médecin des asiles publics d'aliénés en 1908, puis médecin des asiles de la Seine en 1927.

Elle sera rejointe dans le cadre par Juliette Lévêque [1885-1939] en 1913, Lucie Bouderlique [1886-1955] en 1920, Louise Pezé [1886-?] en 1923, Marguerite Badonnel [1895-1970] et Elisabeth Cullerre [1894-1960] en 1927, Geneviève Morel [1900-1952] en 1928, Henriette Pélissier [1903-2001] en 1930, et en 1933 Marguerite Collet [ca1901-1939], Denise Martrille [1902-2002] et Agnès Masson [1900-1993].


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La doctoresse Pascal
par Georges Ricou

Femme, la Doctoresse Pascal a la sensibilité, l'intuition, instinctive et cultivée, l'élan généreux de tendresse et d'amour qui appartiennent naturellement à la femme. Elle a fait toute sa carrière dans les asiles d'aliénés, depuis l'internat jusqu'à la maîtrise de médecin-chef. Derrière elle, une pléiade de jeunes femmes a suivi la route qu'elle a tracée : c'est une novatrice.

A Maison-Blanche où, seules, les femmes sont hospitalisées, la Doctoresse Pascal, en l'appuyant sur sa culture et son expérience scientifiques, fait entendre la voix humaine et pitoyable de la femme.

J'ai voulu la voir, causer avec elle, écouter cette parole d'apôtre à la fois ardente, humble et lucide.

Pour la Doctoresse, l'aliéné est le malade le plus intéressant et le plus instructif :
« Je regrette que les médecins praticiens ne s'intéressent pas davantage à la Psychiatrie. On la considère trop souvent comme une spécialité, alors qu'elle constitue sur tout une base d'études scientifiques. Quelle que soit la forme de l'aliénation mentale, ses réactions représentent toute la complexité morbide bio-psychique et celle des énergies spirituelles, à -peine entrevues, et qui restent encore inconnues. Chaque jour, l'aliéné pose les plus graves problèmes de la Biologie, science de la vie, et de la Philosophie. »

A son sens, matérialisme et monisme ont réduit le domaine de la Psychiatrie. L'anatomie pathologique constate les dégâts de mort : elle ne renseigne pas sur la lutte de la vie avec la maladie.

— Comment la maladie s'est-elle installée, quelle a été son évolution, comment a-t-elle entraîné la mort ? Autant de questions auxquelles l'anatomie pathologique est incapable de répondre. Elle note des faits grossiers, presque toujours les mêmes. Au delà, rien. Depuis 35 ans, on cherche les lésions de la démence précoce. Chacun a sa formule lésionnelle, sa localisation anatomique. Mais personne n'explique comment, sur son lit de mort, le dément précoce récupère ses fonctions mentales, retrouve ses souvenirs et ses désirs. En démentant les formules, l'agonie fait-elle disparaître les lésions irrémédiables ?
Bergson a apporté une notion nouvelle et puissante : le Dynamisme biomental. Le dynamisme représente la vie qui a lutté contre la maladie et peut encore la vaincre. »

Recherches, travaux, démonstrations, depuis 1918, elle a établi que le pronostic et le traitement des psychoses relèvent de l'étude du Dynamisme. Elle a mis en relief les forces mystérieuses et profondes de la vie et expliqué les guérisons miraculeuses provoquées par les chocs et la fièvre artificielle, toute une théorie expérimentée qui s'oppose à la pratique de la malariathérapie.

— « Unir deux maladies pour en guérit une, ne m'a jamais paru une méthode rationnelle. Je préfère le traitement par les abcès de fixation et créer la fièvre sans provoquer les dégâts du paludisme. »

Son œuvre maîtresse, c'est l'étude des émotions pathogènes et de leurs rapports avec les psychoses. Sn travail sur « la démence précoce » paru en 1911, devenu classique, reste toujours d'actualité. Il a mis «n valeur le rôle du souvenir affectif et des émotions dans la genèse des maladies ; par cela même, profondément modifié les conceptions alors en usage.

Et, au point de vue clinique, la Doctoresse Pascal a enrichi la Psychiatrie de deux entités nouvelles : la Psychose du désir et la Sinistrose conjugale ou la Psychose de dégoût, deux formes de maladies mentales où joue le conflit entre la personnalité du malade et les malchances de la vie. Conception qui prend une force capitale :
— « Le conflit joue, en Psychiatrie, le même rôle que le microbe en pathologie organique : il est la cause de tous ces désespoirs sourds et sans voix, qui travaillent, corrodent, rongent et finissent par se transmuer en psychose. »

Sous le sens parfois trop scientifique des mots, c'est une doctrine d'humanité, sensible et minutieuse, qui se développe et se vérifie, à l'observation, par des exemples quotidiens, particulièrement chez les femmes. Et il fallait une femme pour trouver cette conception.

— « Les vieilles filles, les vieux garçons, les gens mal mariés qui ne parviennent pas à résoudre leurs conflits intérieurs, finissent par devenir fous : fous d'amour, fous de dégoût, criminels sans amour, asiles, hôpitaux, prisons regorgent de ces êtres qui ont succombé à la violence interne de leurs conflits. Ils vivent avec leurs émotions pathogènes comme les tuberculeux avec leurs microbes et cherchent en vain à s'en débarrasser. »

Sur ce sujet, la doctoresse Pascal rejoint Freud, qui a étudié d'une façon remarquable le rôle des émotions sexuelles en psychiatrie. Etude toute théorique d'ailleurs, pour laquelle il reste à recueillir les faits, avec les précisions de l'observation.

— « La folie, c'est la façade. C'est derrière cette façade, au plus profond des êtres et de leur pensée, qu'il faut chercher. Tâche lente, patiente, et difficile. A l'origine de la démence, en dehors des causes physiques, il y a surtout des causes morales, sentimentales ou sexuelles, souvent obscures, rarement dégagées. Cest tout un mystère à percer; des secrets à découvrir avec précaution. Si vous saviez quelles constatations inattendues on peut faire, avec le temps... Des folies haineuses, qui pourraient aller jusqu'au crime, ne sont parfois que la transmutation psychique d'un amour sans espoir. »

La doctoresse Pascal, sans négliger aucunement la science, s'évade de ses certitudes trop incertaines et de ses lois trop précises. Pour elle, le cerveau n'est pas un organe comme le pancréas et le foie: ce n'est pas davantage un tissu. Elle le voit comme le microphone, enregistreur et propagateur d'ondes. Et elle attend de la nouvelle théorie de la matière : énergie condensée, passive et active, des connaissances nouvelles sur le fonctionnement du cerveau et le mécanisme de la pensée, profitables au progrès de la psychiatrie.

Faut-il s'étonner qu'elle réclame, pour la femme, le bénéfice d'une prédisposition naturelle à l'exercice de la Psychiatrie :
— « C'est une science essentiellement féminine... Plus efficace, plus active, quand elle est exercée par une femme dans les services de femmes... La femme ne se confie qu'à la femme... Ses peines profondes restent closes à l'interrogatoire des hommes. Mais, voyez-vous, pour exercer cet apostolat, il ne faut pas se réduire au métier... Il faut interroger, scruter, suggérer les confidences, enregistrer toutes les vibrations des aliénés. Tâche épuisante. Il faut que la science médicale s'appuie sur une culture générale, sur un sens critique vigilant. Il faut travailler et poursuivre ses recherches sans arrêt. Et, par-dessus tout, il faut conquérir la confiance de ses malades, se faire aimer d'eux, les aimer de toutes ses forces, avec son cœur et sa pensée. Il est impossible de bien comprendre les fous et, par conséquent, de les bien soigner, sans amour. »

Ces paroles, je me les répète constamment, au cours de notre visite dans les salles, en regardant la doctoresse Pascal se pencher sur ses malades, leur parler avec douceur, avec tendresse, s'inquiéter des moindres détails. Elle questionne, elle interroge, mais avec quelle pitié sensible, avec quels ménagements. Il semble qu'elle retire, à mots légers, les mousselines qui couvrent une plaie. A la moindre fatigue, elle s'arrête. Le lendemain, elle continue. Et, peu à peu, les douleurs enfouies au plus profond des êtres se découvrent, apparaissent, se dévoilent.

Toutes ces pauvres formes qui gisent sur leur lit, jeunes ou vieilles, cette malade qui vient vers nous, en chemise, tenant son assiette de soupe et cherche à sortir, cette femme nue qui se dresse, brusquement dégagée de ses draps, cette autre, si tranquille, qui nous montre ses dessins, celle-ci qui chantonne un air vague, cette autre qui pleure silencieusement, toutes les autres dont la folie, hurlante ou muette, prend des expressions multiples, la doctoresse Pascal les apaise, les réconforte, et distribue les secours d'une science qui prend le meilleur de ses forces d'action dans une vocation d'amour.

Je vois bien la doctoresse Pascal parmi ses malades. Je vois surtout une femme au grand cœur parmi d'autres femmes qui souffrent et sont misérables. Deux destins d'humanité qui s'unissent dans une œuvre salvatrice : une femme de science et de pitié qui se penche et s'efforce de tirer d'autres femmes hors du gouffre infernal de la folie.

Georges Ricou.

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Michel Caire, 2023
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