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Rien que des femmes...
Maison-Blanche n'a pas les inconvénients des asiles-mixtes :
donc liberté plus grande pour les pensionnaires et surveillance plus facile pour le personnel
par Georges Ricou
«
Le Dr Gouzy, des ses premiers mots, me l'avait dit :
— Ici, nous avons, sur les autres asiles, un avantage énorme : Maison-Blanche est entièrement réservée aux femmes. Nous n'avons pas le danger de la présence voisine des hommes. Les maisons mixtes, fatalement, sont soumises à des disciplines plus strictes, à des surveillances plus rigoureuses, surtout à une nécessité de séparation effective des pensionnaires que nous ignorons ici. Conséquence immédiate, les libertés sont plus grandes et, par conséquent, dès qu'une malade est tranquille, l'impression d'internement fortement diminuée. »
« Au point de vue de la surveillance et du traitement, notre tâche est plus facile », me confirme le docteur Gouriou, quand je visite son service. Et il ajoute : « En été, quand les jardins sont fleuris et les arbres couverts de feuilles, nos malades tranquilles se promènent, ou, librement, en vaquant à leurs occupations, dans les préaux. Elles passent des journées entières à l'air, installées au soleil, comme de petites rentières, se livrant à leurs menus travaux. »
Explication qui confirme l'impression que j'ai éprouvée, dans certains parloirs, où la lumière entrait par de vastes fenêtres, et où les malades, assises sur des bancs, accroupies dans des coins, installées a des tables, cousaient, brodaient ou raccommodaient. Sans doute, il y avait des inquiètes et des anxieuses, des agitées apaisées, des bavardes et des volubiles. L'étaient-elles beaucoup plus qu'en certains autres milieux ? Je me rappelle notamment, dans le service du Dr Demay, l'impression de calme, d'apaisement qui régnait dans une vaste rotonde où une trentaine de femmes étaient réunies. Une apparence d'atelier. Ce n'est que par les conversations qu'on prenait la notion du déséquilibre général, plus ou moins accentué, selon les sujets.
J'avais vu, avec étonnement, sept ou huit femmes, s'approcher du Dr Demay et lui remettre leurs lettres, exactement comme s'il avait été le facteur de l'asile : « Pour mettre à la poste, docteur. ».
— « Vous conservez ces lettres ? avais-je demandé.
— « Je ne les conserve pas plus que je ne les décachète. Toutes les lettres partent vers leur destinataire, si l'adresse est correcte. La liberté de la correspondance est absolue. Elle est d'ailleurs légale.
Déclaration qu'il m'est facile de confirmer d'après le nombre des lettres qui me sont parvenues des divers asiles. Les malades ont non seulement le droit absolu de correspondre avec leur famille, mais encore le droit de se plaindre, d'adresser des réclamations, officielles ou privées, aux autorités. Le secret, en principe, n'existe pas. Il n'est peut-être pas possible de garantir qu'il n'existe pas, en fait, dans certains cas. Cela semble tout à fait exceptionnel. Ce qui est plus fréquent, c'est que la folie, par l'incohérence de ses propos, par l'incertitude de la mémoire, établit elle-même ce secret, dans la plupart des cas et pour le plus grand nombre des malades. Et, plus souvent encore, les lettres adressées dans toutes les directions sont la consécration des diagnostics de démence qui justifient l'internement. Remarques qu'il faut faire dans un esprit objectif d'impartialité.
Le Dr Gouriou, tête énergique, aux cheveux noirs, est un homme jeune qui n'a peur ni des mots, ni de ses opinions. Il parle avec netteté, exprime ses revendications et ses désirs. Il a, à Maison-Blanche, les pavillons les plus modernes, en dehors des quartiers en tôle d'acier, tout blancs, que j'ai vus à Villejuif et qui ressemblent aux ailes du Casino de Deauville, du dehors, bien-entendu.
Le principe de la construction est pratique. Le pavillon, simple rez-de-chaussée, est tout en longueur. Aux deux extrémités, des dortoirs, l'un pour les malades calmes, l'autre pour les agitées. Pour les relier, un long couloir central sur lequel s'ouvrent, des deux côtés, de petites pièces carrées, successivement chambres ou cellules. Chambres pour les démentes qui ont besoin d'isolement, pour celles dont l'état s'est amélioré à peu près complètement ou qui sont proches de la libération, cellules pour les grandes agitée: ou pour les malades dangereuses. Disposition qui permet de transférer les démentes d'un lit à un autre suivant sa situation personnelle ou son état, qu'il soit physique ou mental.
Dans l'une de ces chambres, cellule pour la circonstance, une démente, vêtue de la camisole de force, prend son repas. Plus exactement, on le lui administre. Car elle a les bras attachés. Une infirmière lui donne la becquée, à la cuiller et lui tend les
morceaux de pain. La femme mastique ses aliments, machinalement : elle a une physionomie ardente, avec des yeux mouvants.
—- Elle ne retrouve un peu de calme qu'à l'heure des repas. Avec cela, terrible :
elle griffe et mord dès qu'on s'approche à sa portée.
Dans une autre cellule, une femme brune, échevelée, sorte d'Ophélie aux regards tourmentés. La pièce est capitonnée. Aucun meuble, pas même un lit. Dans un coin, un monceau de crin, des lambeaux de toile à matelas. Sa robe même est en piteux état.
*— Vous voyez, voilà son ouvrage. Elle détruit et déchire tout. A part cette manie de la destruction, qui s'applique même à sa personne, tout à fait inoffensive.
Dans un lit, une autre, couchées un visage pitoyable, pauvre figure de misère physique, des yeux fiévreux et résignés.
— Voilà un exemple d'usure... En neuf ans, elle a eu neuf enfants, dont six sont morts... Aucune taxe [sic, pour tare] physiologique particulière... Insuffisamment forte physiquement, pas assez ménagée pour supporter un pareil excès de maternité... Le corps a cédé, et le cerveau a suivi. Elle est ici. Est-elle démente ? Elle est surtout épuisée. Ce sont des cas pour lesquels il faudrait appliquer une formule de conciliation : le pavillon d'isolement. Du repos, du calme, une nourriture reconstituante, beaucoup de sommeil.
Une autre, vingt ans, un visage clair, des regards limpides, et sur cet aspect qui reste enfantin, une sorte de flétrissure prématurée :
— A quinze ans, elle a eu un bébé... Elle a failli y rester... Puis elle s'est remise.
A peine rétablie, elle en a eu un second... Cette fois, elle a sombré.
Les ravages de la maternité, sujet d'angoisse et de trouble. L'acte de reproduction de l'espèce, en toutes circonstances, présente des dangers et, surtout, il aggrave l'état physique des femmes quand elles ne sont pas en parfaite santé. De quelles déchéances passagères ou définitives, aboutissant à la mort, à la maison de fous, ou de retraite, n'est-il pas la cause ? Et, combien, après de semblables constatations, il semble nécessaire de faciliter aux femmes qui, surtout à notre époque, doivent supporter les fatigues d'une grossesse sans cesser de travailler, les soins jet les convalescences qui leur sont nécessaires.
— Tenez, voici une jeune femme. Elle a déjà été dans mon service. A cette époque, comme maintenant, elle demandait obstinément à sortir. Ecoutez-la, elle est lucide, elle parle raisonnablement. Sur ces apparences, son mari, il y a quelques mois, l'a fait sortir, contre mon avis. Résultat : il l'a gardée un mois... et, de justesse, il a évité un malheur... Il a bien été obligé de nous la ramener.
Combien de fois des faits semblables se renouvellent t C'est là le débat de conscience le plus troublant qu'on puisse imaginer. Constater toutes les apparences de la raison, subir tous les appels de pitié d'un être qui souffre, ne pas reconnaître les indices profonds de la démence et, par cela même, être-responsable d'un drame, crime ou suicide dont les victimes peuvent être la malade elle-même, ses enfants, son mari ou d'autres, famille ou étrangers. Comme il faut être prudent dans ses appréciations. En voulant s'élever contre de grandes injustices, contre des actes d'arbitraire qui ne sont souvent que dans l'imagination des démentes ou dans la légèreté des visiteurs, il faut prendre garde de ne pas devenir involontairement responsable de ces tragédies domestiques qui, souvent, ne sont que les brutales conséquences, d'une folie qui se dissimule.
L'énigme de la démence. Toutes ces femmes la représentent, celle-ci qui passe son temps, avec une application tenace à se faire des déguisements de papier, celle-là, qui a abandonné l'uniforme de détenue pour sa coquetterie de pierreuse, jupe courte, corsage échancré, foulard multicolore autour du cou, chignon dressé, un Steinlen de la belle époque pour illustrer les chansons de Bruant, cette autre enfin, jeune négresse d'un type racé, aux lignes harmonieuses, souple, bien proportionnée, dont les hanches roulent en marchant et qui, dans un français approximatif, reproche au docteur :
— Tu t'en fais pas.,. Je te demande à sortir. Tu réponds, oui... Et je sors pas...
Toi, tu sors... Tu t'en fous que je sois là.
— Tu n'es pas heureuse ?
— Je ne suis pas malheureuse... Mais je ne sors pas.

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