Stephansfeld (Bas-Rhin)

Des trois asiles d'aliénés alsaciens, Stephansfeld (Brumath) est le plus ancien : il date de 1835. Auparavant, seules quelques loges et salles communes de l'hôpital de Strasbourg (Straßburg) permettaient d'accueillir les malades, dans l'attente de leur transfert à Maréville (Meurthe, aujourd'hui Meurthe-et-Moselle).

Les deux autres établissements du Bas-Rhin, les Centres Hospitaliers d'Hoerdt et d'Erstein ouvrent leurs portes respectivement en 1861 et ... 1974.

Hoerdt
est à l'origine un dépôt de mendicité, et ne devient asile d'aliénés, en tant qu'annexe de Stephansfeld, qu'à partir du mois d'avril 1878. Un quartier de sûreté pour aliénés criminels (60 lits) y ouvrira en 1912, et sera progressivement fermé entre 1959 et 1964. Stephansfeld et Hoerdt sont aujourd'hui regroupés dans une même entité, l'E.P.S. Alsace Nord ou EPSAN.

Le seul asile alsacien allemand (fondé par le Reich) est situé dans le département du Haut-Rhin : le Centre Hospitalier de Rouffach, créé en 1909.

Au XIXème siècle, “Stephansfeld étant le seul asile de France où l'on parle l'allemand et le français il semble appelé par la conformité des mœurs, d'usage et de langage à recevoir la plupart des aliénés de Moselle”. Ce jusqu'à la fondation de deux asiles allemands de Sarreguemines (Saargemünd) en 1880 et de Lorquin (Lörchingen) en 1910.


L'asile Stephansfeld en 1871

Avec l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, les asiles de Hoerdt et de Stephansfeld passèrent en 1871 sous administration allemande. C'est le docteur Pelman qui fut porté à la tête du grand établissement de Brumath, et il en assurera la direction jusqu'en 1876.

Carl Wilhelm Pelman
( 24 janvier 1838 - 21 décembre 1916), auparavant en poste à Siegburg, quittera Stephansfeld pour Grafenberg près de Düsseldorf, et terminera sa carrière à Bonn.

Ses souvenirs, publiés à Bonn en 1912 sous le titre de Erinnerungen eins alten Irrenarztes (Souvenirs d'un vieil aliéniste) font l'objet d'une présentation dans les Annales médico-psychologiques (
1920, 12 ; 53-59), sous la signature de Marc Trénel, début 1920. Soit un peu plus d'un an après la fin de la Grande Guerre, et du retour de nos deux provinces dans le sein de la mère patrie.
C'est cet article que nous proposons ci-dessous.


L'arrivée du premier médecin directeur allemand à l'asile de Stephansfeld d'après ses "Souvenirs", par M. Trénel

Ce livre me fut mis dans les mains peu après mon arrivée par l’un des médecins allemands de l’asile de Sarreguemines.

C’est un intéressant et amusant chapitre, écrit avec simplicité par un homme vrai, et dont on ne peut s’empêcher de trouver sympathique la face barbue de Vater Rhein, mise en tête du volume. C’est aussi une page d’histoire.

Quand Pelman arriva à Strasbourg tout y était en ruines, « c’était une grande époque et une joie de la vivre ». Voilà qui est bien allemand comme rapprochement d’idées. La camaraderie du tout puissant Althoff qu’il avait connu comme Fuchs, à Bonn, lui valut d’âtre désigné pour Stephansfeld. Disons-le en passant, Althoff distribuait des places aux amis et connaissances. Cela est bon à constater et nous incline à ne pas nous étonner à l’heure présente.

À noter d’abord qu’il reconnaît comme fou (töricht), de la part de certains, d’avoir cru que les Alsaciens ouvriraient leurs bras aux nouveaux venus dans la joie de redevenir Allemands et il comprend, qu’à commencer par la femme, Strasbourg se montrât distant pour le conquérant.

Quant à lui il n’eut pas à souffrir dans ses rapports avec la population de Brumath, la ville voisine de Stephansfeld, de la manifestation de tels sentiments.

Il faut dire qu’il employa la manière que nous appellerions « boche » aujourd’hui. La fête du vieux Kaiser tombait le jour de Pâques et les fortes têtes Alsaciennes voulaient en profiter pour s’abstenir de paraître au banquet que Pelman offrait à cette occasion. Il annonça alors qu’il y aurait une table maigre ; personne ne put se dérober à l’invitation. Mais quand tout le monde fut réuni il donna à entendre qu’en ce jour les brebis galeuses se feraient reconnaître et tout le monde alla à la table aux viandes.

Le voilà donc parti pour Stephansfeld et il y débarque sans cérémonie avec sa malle. « La situation ne manqua pas de comique, quand le portier m’ayant poliment demandé en français à qui il avait l’honneur de parler, et qu’à ma réponse en allemand que j’étais le nouveau directeur, il s’éclipsa et me planta là au milieu de la cour. »

Il était édifié sur les sentiments de l’Alsace. Le silence des portiers est la leçon des directeurs. Le sourire épanoui du vieil Alsacien de l’asile de Steinbach me fut d’un bon augure à mon arrivée.
Pelman est consolé par l’accueil de la supérieure qui l’assure de son assistance fidèle pour tout ce qu’il ferait de bien à l’asile, et qui lui tint parole jusqu’à la mort.

Ce qui lui fut moins agréable c’est que, le directeur français occupant encore son appartement, on le cantonna dans une petite chambre en proie à la canicule et aux mouches.

Ce directeur ignorant complètement l’allemand lui remit la correspondance administrative intacte et bien cataloguée, en s’excusant de ne pouvoir aucunement le renseigner sur les malades. Le personnel médical, -un médecin de marine signale-t-il malicieusement- étant parti emportant les archives médicales et en vertu de la division des pouvoirs le directeur n’ayant aucun rapport avec les malades.
Pelman se déclara satisfait de la conduite du receveur, ancien officier français, qui lui épargna la corvée des chiffres, et en cela tout médecin d’asile comprendra son sentiment de reconnaissance.

Mais avec l’économe, il n’en fut pas de même ; car celui-ci, Alsacien, afficha hautement sa répulsion pour le nouveau régime. Et là, on peut compatir à ses ennuis. Car ce mauvais farceur ne l’avertissait qu’à la dernière extrémité qu’une denrée allait manquer. Il y a une certaine histoire de vin qui ne manque pas de saveur.

Cela, en effet, ne dut rien avoir d’agréable d’apprendre qu’il n’y avait plus de vin, avec la perspective d’une révolte générale des malades et du personnel contre le directeur dütsche, car en même temps le mauvais plaisant faisait remarquer que les vins français n’entraient plus en Alsace et que les vins alsaciens étaient hors de prix. Mais la vertu est récompensée : un marchand de vins se présenta en sauveur ; il avait besoin de vider ses propres tonneaux et offrait de remplir ceux de l’asile, et ce fut une bonne affaire.
Le départ de l’économe délivra bientôt Pelman de ce souci.

Le rôle comique est tenu par un commis aux écritures, ignorant l’allemand, grâce à ses traductions amusantes des termes techniques. Il y a aussi une question de viande que Pelman considère comme typique de l’administration française. La sœur de la cuisine ne sachant pas un mot de français avait interverti les menus à sa façon –judicieuse d’ailleurs- sans que depuis des années le directeur s’en fût aperçu.
Quant au côté médical il en fait le procès en règle, et l’on ne peut lui donner tort. Pas d’observations de malades, -avaient-elles jamais existé ? Seulement les notes mensuelles de registres de la loi, et nous n’avons pas besoin de ce témoignage pour savoir ce qu’en vaut l’aune.

Et les deux internes, simples étudiants en médecine, n’étaient pas capables de le renseigner en quoique ce soit. Tout était resté en l’état où cela se trouvait au départ du médecin jusqu’à la camisole de force où l’on avait laissé des malades depuis ce jour.

De plus on n’avait accordé aucune sortie depuis ce temps, en les remettant à l’arrivée du médecin allemand. Si bien que Pelman se décida à accorder des sorties en masse sur les indications des sœurs. Ce qui n’allait pas sans inconvénients, comme on le verra : il est vrai que dans les registres l’épithète « dangereux » «était distribuée généreusement, car cette dénomination avait l’avantage d’augmenter la quote-part du département dans la pension des malades.

La tâche fut rude pour remettre la machine en train, et l’appétit n’allait pas, surtout qu’une bière inaccoutumée avait donné à Pelman un catarrhe gastro-intestinal, et malgré tous les petits soins culinaires des sœurs, les plats retournaient à la cuisine tels qu’on les lui apportait.

Heureusement, il y avait le vortrefflicher Bordeaux de l’asile, Pelman lui doit la vie, il lui en est reconnaissant ; il en vécut pendant des jours – et ce fut, dit-il lui-même, au grand scandale des bonnes sœurs, car je crois bien qu’il fut dans les vignes du Seigneur, pendant ces huit jours. J’ai eu l’indélicatesse de ma renseigner là-dessus auprès d’une vieille sœur qui était là en 70 : elle m’a répondu qu’elle était jeune en ce temps-là, et qu’elle ne se rappelait plus. Mais Pelman avoue que plus d’une fois il lui revint dans la suite des lettres qu’il ne s’est jamais rappelé avoir écrites – il attribue cette amnésie à son état d’épuisement dans lequel il retomba à plusieurs reprises. Nous sommes trop höfflich (sic) pour le contredire (Höflich = poli).

Les difficultés étaient grandes. Mais Pelman les surmonta grâce à l’active et bienveillante collaboration de la Commission de surveillance et de son président. Que les Commissions de surveillance du passé, du présent et de l’avenir soient fières des compliments que cet Allemand adresse à cette organisation française. Pour nous, nous savons qu’il y a à en prendre et à en laisser.

Ce qui facilita la tâche c’est que la situation pécuniaire de l’asile était bonne. La question budgétaire s’y traitait d’une façon patriarcale. Un prix de journée était voté. C’était au Directeur à s’en tirer. Quelque 10 ans auparavant une mauvaise administration avait créé un déficit de 100.000 francs. Heureusement pour Pelman que son prédécesseur immédiat avait rétabli la situation. Il put ainsi librement disposer de son budget ; il avait les mains libres sous condition de l’aveu du président de la commission.

Plus tard, quand dans les asiles de la Province rhénane il lui fallait voir ses économies servir à couvrir le déficit de ses collègues, il regrettait amèrement cet âge d’or.
Quelles belles cultures aussi ! Jamais il n’a revu si beaux légumes. Il est vrai qu’ils étaient fumés largement, mais d’une façon élémentaire : chaque jour une colonne de travailleurs allait déverser dans les champs le contenu des w.-c. rudimentaires, simples tonneaux dans un trou creusé en terre. Pelman n’en revient pas de cette simplicité des mœurs hygiéniques d’alors, qui faisait refuser à un typhique les bassins perfectionnés introduits par le médecin allemand.

Et les cochons !... car il y a aussi l’histoire du cochon. Ça c’est un titre de gloire. Pelman s’en glorifie en effet ; car c’est grâce à ce cochon, qu’il établit sa renommée dans le pays : les cochons indigènes qu’il trouva dans la porcherie lui déplurent par leur vulgarité et leur tournure plébéienne, Landschweinen mit langen Köpfen und von sehr plebejischen Aussehen.

Il résolut de les anoblir par une infusion de sang allemand (au fait les cochons allemands sont peut-être aussi des Aryens pur sang) et fit venir de Magdebourg un superbe vérat à un prix dont jamais n’avait été payé cochon depuis que l’Alsace existe. Il faillit bien encourir les foudres administratives pour une telle dépense ; mais heureusement quand le moment arriva de rendre les comptes, le vérat avait fait souche et ses innombrables descendants faisant prime sur le marché, il était payé et au delà. Chrétiens, je vous le dis en vérité, le cochon de Stephansfeld est exquis et fondant.

Gloire à Pelman et au vérat de Magdebourg ! Leurs arrière-petits-neveux sont énormes et leur groin est merveilleusement camus. Ils ont rempli d’admiration une commission, fine connaisseuse en la matière, comme le démontre une porcherie d’asile illustre par sa fièvre aphteuse et sa puanteur. Il n’y a pas qu’à Stephansfeld où le cochon soit la grande pensée d’un règne. Mais là du moins, le pâté du banquet de réception était fameux, fameux.

Si le cochon alsacien avait besoin d’être amendé, du moins bien des points de l’organisation française ont l’approbation de Pelman. C’est à Stephansfeld qu’il connut le pécule des travailleurs, système dont il fait le plus grand éloge – quoique à cet asile le pécule des travailleurs passât depuis des années dans les poches d’un ex-malade devenu employé de bureau et qui avait astucieusement établi un petit commerce par le moyen duquel il drainait tout cet argent ; il y fut mis bon ordre. La conclusion de l’histoire est triste. Cet ex-malade, le papa Didier, jadis interné pour le meurtre de sa femme, fut mis dehors. Alors il se remaria et bientôt tua sa deuxième femme.

Mais ce que Pelman apprécia hautement, ce fut la loi de 1838. On en chercherait vainement un plus complet éloge sans restriction ; et Gambetta, promoteur de sa révision, en prend pour son grade, avec quelque partialité compréhensible après 1871.

Quant au personnel, Pelman ne parle que des sœurs. Il s’en loue fort ; point qu’on s’en étonne : les filles de Saint-Vincent gardent sous la cornette la franche gaîté et la bonhomie des gens des plaines de l’Ill et des vallées des Vosges.

En quittant Stephansfeld, Pelman lui adresse un souvenir ému. Pour qui a vu cette vieille maison, avec ses loges à colonnes et ses grands arbres, on comprend les regrets que laissent à ceux qui les quittent les riants paysages de l’Alsace à la terre rouge.

C’est mélancoliquement, qu’en 1912, finissant ce chapitre de « ses souvenirs d’un vieil aliéniste », Pelman écrivait en se rappelant les jours passés : « Il s’en va depuis ce temps bien autrement en Alsace et ce n’en est pas mieux. Es ist seit jener Zeit in Elsass manches anders und nicht genau besser geworden. »

Ces lignes datent de 2 ans avant l’horrible, effroyable guerre. Il n’en a pas vu la fin. Que dirait-il aujourd’hui ?



Michel Caire, 2010
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