De l'Asile d'aliénés de Saint-Robert
au Centre Hospitalier Alpes-Isère

 

L'asile de Saint-Robert, aujourd'hui Centre Hospitalier Alpes-Isère

Dans l'ancien couvent de Saint-Robert ouvre en septembre 1816 un dépôt de mendicité, la Maison de refuge de Saint-Robert (les Lettres de création datent du 7 mai 1812).

L'établissement devient ensuite Asile Public d'Aliénés de Saint-Robert, puis Hôpital Psychiatrique départemental de Saint-Egrève.

Le Centre Hospitalier de Saint-Egrève, récemment rebaptisé Centre Hospitalier Alpes-Isère, dessert aujourd'hui une partie de l’agglomération grenobloise, le voironnais, ainsi qu’une partie du Sud de l’Isère. Il assure le service public de santé mentale pour une population d'environ 650.000 habitants (adultes et enfants).


On lira ci-dessous deux récits de visite de l'asile modèle, l'un datant de la fin du XIXème siècle, l'autre du tout début du siècle dernier.

Le premier récit est très élogieux pour l'aimable directeur de l'époque, soucieux du bien-être de ses pensionnaires, et plus encore de la prospérité de l'établissement -le travail des aliénés en est la source principale- et de l'augmentation de ses capacités, sans oublier sa grande passion, l'horticulture.


coll. M. CaireL'asile d'aliénés Saint-Robert, près Grenoble.
Une visite en 1887


Congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences
Docteur L.-H. Petit

«On a fait dans ce Congrès beaucoup d'excursions, et de très intéressantes; il en est une dont on n'a pas parlé, parce que la section des sciences médicales n'a pu la faire, en raison d'un malentendu : c'est une visite à l'asile d'aliénés de Saint-Robert, près Grenoble, et à laquelle j'ai eu la bonne fortune d'accompagner notre cher président et quelques autres personnes des deux sexes.

«Cet asile est tout simplement un chef d'œuvre. Avec ses pavillons séparés, entourés d'arbres, d'arbustes et d'une profusion de fleurs, il a l'air d'une villa d'agrément, et sans l'inscription placée au-dessus de sa porte d'entrée, on ne devinerait jamais la destination des bâtiments renfermés entre ses grilles.

«L'asile renferme actuellement 850 pensionnaires, 400 hommes et 450 femmes. Tout y est d'une propreté recherchée. En parcourant les dortoirs, les réfectoires, les ateliers, on est frappé d'y trouver ce qu'on chercherait vainement dans bien des appartements de Paris : la place, l'air et la lumière ; ce jour-là, comme il faisait beau, la lumière c'était le soleil. Je ne doute pas que ces trois conditions réunies n'exercent une influence sédative puissante sur ces cerveaux détraqués, car les agités étaient en très petit nombre, l'infirmerie était déserte, et les sujets très calmes sont en tout temps assez nombreux pour qu'on puisse les utiliser à toutes sortes de travaux. Par exemple, dans le quartier des femmes, se trouve la buanderie, 60 femmes environ y lavaient le linge de l'établissement sans qu'on entendît un seul mot, chose assurément fort rare dans une réunion de femmes, même sensées; toutes travaillaient à qui mieux mieux, lavant, frottant, tordant, battant le linge. Le chapeau du président produisit l'effet d'une pierre jetée dans une basse-cour : une des folles poussa un cri à sa vue, se précipita dans sa direction, et voulait à toute force s'en emparer.
- Pourquoi faire ? lui demanda-t-on. - Pour acheter une montre avec. - Et pourquoi ? - Pour me marier. - Avec qui ? - Avec le curé de Saint-Marcellin. - On ne put la faire sortir de là. Cependant, grâce à l'empressement des sœurs, empressement tout moral d'ailleurs, la paix fut bien vite rétablie dans ce gynécée folâtre.

«Le travail dans les ateliers, dans les parterres, à la cuisine, et même dans une ferme annexée à l'établissement, est une des grandes ressources de celui-ci. Bon nombre d'aliénés calmes conservent toute leur intelligence quand il s'agit du métier qu'ils exercent avant d'être atteints par la folie; aussi avons-nous vu des cordonniers, des menuisiers, des serruriers, travailler ensemble, en silence, avec une assiduité parfaite. Quant aux services qu'ils rendent, on peut s'en faire une idée par les détails suivants. On fabrique dans l'établissement assez de chaussures pour entretenir non-seulement les 850 pensionnaires, mais encore ceux d'un orphelinat dans le voisinage.
Les aliénés, une fois le gros œuvre d'un bâtiment terminé, en décorent tout l'intérieur : menuiserie, parquets, fenêtres, couverture, tout est fait par eux. Les légumes proviennent en grande partie des jardins et de la ferme.

«Aussi l'intelligent directeur de Saint-Robert, M. Pinot, a-t-il pu réaliser des économies sérieuses sur le budget qui lui est alloué, et peut-il chaque année, au moyen des économies, agrandir et améliorer son établissement en construisant de nouveaux pavillons et en modifiant leur installation de manière à augmenter autant que possible le bien-être de ses pensionnaires. La cuisine, son service, son aménagement, et le menu de chaque jour, feraient envie à toutes les communautés de ce genre. Il est bon de dire que M. Pinot est directeur de Saint-Robert depuis vingt ans; qu'il en est l'administrateur et non le médecin; que les autorités du département, appréciant à leur juste valeur les services qu'il a rendus, l'ont en grande estime et ont eu le bon esprit de le laisser à la même place, ce qui lui a permis de se rendre compte des besoins de son établissement et d'y pourvoir peu à peu, et j'ajouterai, d'en faire un établissement modèle.

«La prospérité de Saint-Robert, son agrandissement, sont malheureusement l'indice d'un accroissement de l'aliénation mentale dans cette contrée, comme dans le reste de la France. D'une année à l'autre, en attendant q'un nouveau pavillon soit construit et aménagé, on est obligé de mettre des brancards dans les dortoirs. Mais ce sont là des malheurs auxquels on ne peut guère remédier.
Il est difficile, nous dit après cette visite, l'aimable directeur, de rester vingt ans dans un asile d'aliénés, sans y contracter une manie quelconque. La mienne est de cultiver les fleurs. J'ai ici 130 espèces de rosiers ! »
Ceci nous explique la multitude de belles fleurs, roses et autres, que nous rencontrions partout, entre deux pavillons, M. Pinot est bien entré dans la peau de l'horticulteur, car, voulant offrir des fleurs aux dames, il se garda bien de cueillir les boutons, et les roses, bien épanouies, superbes en apparence, s'effeuillèrent au premier choc. «Laissez les roses aux rosiers ! »


En 1902, le Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, présidé par Régis, se tient à Grenoble, occasion pour les congressistes de visiter l'asile.

coll. M. Caire 1902
Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française

«L'asile de Saint-Robert est situé dans la riche vallée du Graisivaudan, à six kilomètres de Grenoble. L'origine d'une partie de ses bâtiments remonte à une date fort ancienne. Ce fut vers la fin du XIe siècle que deux princes de la famille des Dauphins fondèrent un monastère à Saint-Robert et y appelèrent des moines de l'ordre de Saint-Benoît.
En 1691, Louis XIV fit élever, dans l'enclos de ce monastère, un vaste bâtiment destiné à servir d'hôpital et où devaient être soignés les soldats de l'armée d'Italie. Après la paix de Ryswick, ce bâtiment fut abandonné aux religieux. Pendant la Révolution, il fut vendu avec le monastère et le clos comme propriété nationale.
Le département en devint propriétaire en 1812. Successivement dépôt de mendicité, maison de correction, maison de refuge pour les aliénés en état de fureur, les filles-mères parvenues au terme de leur grossesse, les indigents des deux sexes atteints de maladies vénériennes et cutanées reconnues susceptibles de guérison, et école d'accouchement, l'établissement de Saint-Robert ne se modifia que lorsque la loi du 30 juin 1838 prescrivit un nouveau régime pour les aliénés.
Le Conseil général décida, en 1845, que le dépôt de Saint-Robert serait affecté exclusivement au traitement des aliénés et approuva, en 1851, les plans et devis du nouvel asile, œuvre de M. le docteur Evrat, directeur. Il divisa l'asile en trois parties : celle de droite réservée au service des femmes ; celle de gauche au service des hommes ; coll. M. Caireles services généraux au centre.

Les pavillons, séparés les uns des autres, forment, pour ainsi dire, de petits asiles, ce qui facilite la distinction et le classement méthodique des différentes catégories et formes d'aliénation mentale, l'éloignement de celles dot le voisinage pourrait être nuisible à l'une ou à l'autre. Barreaux aux fenêtres, hautes murailles autour des préaux, tout ce qui rappelle la séquestration a été supprimé. La vue a été rendue aussi riante et étendue que possible. Des massifs d'arbres et de fleurs, la vue du magnifique panorama de nos montagnes, tout concourt à donner aux malades l'illusion de la liberté. Chaque pavillon a deux expositions et de nombreuses ouvertures pour donner à profusion de l'air et de la lumière. La propreté fait l'admiration de tous les visiteurs.
L'asile comprend seize pavillons pour les indigents, un pensionnat pour les hommes, un autre pour les femmes et une colonie agricole de quarante hectares. Deux nouveaux quartiers d'agités sont en voie de construction.
Toujours à l'avant-garde du progrès, le Conseil général a fait construire, depuis longtemps, un asile pour les vieillards. L'année dernière, il a voté la création d'un asile pour les incurables qui ne peuvent être admis à l'hôpital, parce qu'ils sont incurables, à l'asile des vieillards parce qu'ils n'ont pas cinquante ans ou sont impotents et gâteux, à l'asile d'aliénés, parce qu'ils ne sont pas fous. Les bâtiments nécessaires à ce nouveau service seront construits sur le terrain de la ferme.

A midi, un banquet était offert aux visiteurs dans les superbes allées de marronniers du parc de l'asile.
Au dessert, M. le Préfet de l'Isère prend le premier la parole. Il excuse M. l'inspecteur-général Ogier, qui n'a pu répondre à l'invitation qui lui avait été adressée.
M. Antonin Dubost, président du conseil général et délégué du ministre de l'intérieur souhaite la bienvenue aux congressistes et les remercie d'avoir honoré Grenoble et l'asile départemental de leur visite. Il énumère les sacrifices que s'impose le Conseil général pour assurer le fonctionnement des services administratifs et des services médicaux de l'asile et annonce la prochaine ouverture des nouveaux pavillons, ce qui permettra, d'une part, de recevoir un plus grand nombre de malades, d'autre part de dégager les locaux actuellement encombrés.
«Nous sommes convaincus, Messieurs, dit-il, que votre voyage dans ce pays se traduira par de nouvelles améliorations dont bénéficiera l'assistance publique.»
Il termine son allocution en portant un toast aux congressistes, à M. Régis, président et aux dames du Congrès.
M. Régis, remercie M. le Préfet et le Conseil général de leur bienveillant accueil. Il a trouvé dans l'asile une direction et une administration parfaites et il est heureux de rendre hommage au dévouement autant qu'à la compétence de MM. Gex et Bonnet. Ce dernier, ajoute-t-il, s'est inspiré du souvenir de M. le Dr Evrat, dont il applique la méthode. Il est heureux de retrouver ici son ancien maître, M. le Dr Mottet. Il lève son verre à M. le Préfet, à M. Dubost, à M. Bonnet, à M. Gex, à M. le Dr Mottet.
M. Gex dit que c'est un honneur et une fête pour l'asile de recevoir d'aussi éminents visiteurs : il remercie les invités et les dames, dont la présence double le charme de cette fête. Les félicitations qui lui ont été adressées, il les reporte sur ses collaborateurs dont le zèle ne se dément pas un instant et qui contribuent à lui rendre sa tâche facile. Il a un mot aimable pour la presse locale et pour tous ceux qui ont donné à l'établissement de Saint-Robert le précieux témoignage de leurs sympathies.
Au nom de la Société Médico-psychologique de Paris, M. Mottet, dont la verte vieillesse a affronté les fatigues d'un long et pénible voyage, est heureux de retrouver quelques-uns de ses plus laborieux élèves. Il lève son verre aux progrès de la science médicale et au développement de l'assistance.
M. Dupré porte ensuite, en vers, le toast suivant :

Vous m'avez demandé des vers
Comme si j'étais un poète.
Depuis, j'ai la tête à l'envers.
Le cœur triste et l'âme inquiète.

Vous m'avez dit : «Je suis jaloux,
Que m'importent tous ces éloges ?
Ces toasts, je les donnerai tous
Pour un sourire de Limoges !»

Régis, s'il faut que nos repas
Soient couronnés par un poème,
Aujourd'hui, ne l'oubliez pas,
Le vrai poète, c'est vous-même.

Grâce à vous, échanson divin,
Nous avons eu mieux qu'un poète :
Le poème de votre vin
S'est répandu sur notre tête !

A travers les ors transparents
Et les rubis de vos bouteilles,
Des onirismes délirants
Nous avons connu les merveilles !

Le vin qu'on doit boire à genoux,
Vous le savez mieux que personne,
N'évoquait-il pas devant nous
L'âme exquise du vieil Ausone !

A Regis, un ban solennel !
A l'amphitryon de la fête !
Les petits-fils du grand Pinel
saluent leur président-poète !

M. Bonnet, secrétaire général du Congrès, remercie les savants du monde médical d'avoir répondu à son appel ; il exprime toute sa gratitude au Conseil général et à son éminent président, M. Dubost, et porte un toast en l'honneur de M. Vallon, son ancien maître.
M. Giraud rappelle qu'au congrès qui se tint à Lyon, il y a onze ans, les congressistes avaient fait une première visite à l'asile de Saint-Robert. Il est heureux de constater les améliorations apportées pendant cette période et les progrès réalisés.»


Michel Caire, 2007-2012
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