Psychiatrie et littérature

Les arrestations

Yves Guyot, Un fou, Paris, Flammarion, 1884

p. 94 :
Le docteur Biboux dit au commissaire de police:
- Demain, à neuf heures, je dois conduire M. Labat, le banquier, à la maison du docteur Borda-Blancard.
- Comment ! Il est fou ! dit le commissaire de police, qui ne douta pas du reste un seul moment de l'affirmation du célèbre Biboux, corroborée par la présence de Ragot.
- Hélas ! comme sa grand'mère et sa mère... Il est même dangereux. Je viens vous prévenir pour que vous envoyiez trois ou quatre agents de police, afin d'empêcher un rassemblement et de prêter au besoin main-forte aux gardiens de l'asile.
- Bien, M. le docteur, je vous remercie de m'avoir prévenu. Si tous les gens qui ont besoin de nous suivaient cet exemple, la police serait très facile. »

p. 97 :
« M. Labat s'en alla tout droit chez le commissaire de police. Sur le vu de sa carte, il fut introduit immédiatement.
- Monsieur, dit-il au commissaire, je crois être sous le coup d'un grand danger, d'une séquestration arbitraire.
Le commissaire de police s'inclina en souriant:
- Le docteur Biboux doit venir me prendre demain matin, à neuf heures !
- Nous savons cela, dit le commissaire de police.
- Comment ! reprit M. Labat effaré.
- La police sait tout, reprit le commissaire avec une solennité emphatique qui est le propre des fonctionnaires de tous les pays.
- Alors vous me protégerez.
- J'avais déjà donné des ordres.
- Je ne suis pas fou, reprit Labat sous l'impulsion de sa crainte.
- Vous pouvez être tranquille, Monsieur, reprit le commissaire. J'enverrai à cette heure chez vous des agents qui sauront vous protéger, si vous êtes menacé d'un danger. »

pp. 98-99 :
« A neuf heures moins quelques minutes, un landau à deux chevaux s'arrêta devant la porte. Il y avait un homme à côté du cocher. Le docteur Biboux en descendit aussitôt. Il trouva Labat habillé.
- Eh bien ! comment avez-vous passé la nuit ? Mal ?
- Oui.
- Que comptez-vous faire ?
- Je n'en sais rien.
- Venez avec moi. Nous allons tout arranger.
Labat, rassuré par la présence en bas des agents de police, descendit. Quand il passa devant la loge, ceux-ci en sortirent et l'entourèrent.
- Merci, mes amis, dit Labat.
Au moment où il s'approcha de la portière, il vit un homme dont le visage lui était inconnu assis sur la banquette de devant du landau. Il fit un mouvement pour reculer. L'homme lui saisit les deux poignets et l'attira violemment à lui, tandis qu'un autre, secondé par un agent de police, le poussait par derrière.
- A moi ! au secours !
- Tenez-vous tranquille ! Ou la camisole de force ! lui dit l'homme.
Le docteur Biboux était monté dans la voiture, dont un agent referma la portière, et qui partit rapidement au grand trot.
- Soyez raisonnable, mon cher Labat, dit bénignement le docteur Biboux. Vous êtes malade, mais vous êtes pris à temps. Un petit traitement de quelques jours et vous serez guéri. Vous voyez, toute résistance est impossible. Ne vous effrayez pas surtout.
La recommandation était plus facile à donner qu'à suivre. Labat voyait bien, hélas ! que toute résistance était impossible ; aussi il se blottit dans le coin de la voiture, immobile et silencieux, comprenant que, désormais, il n'était plus maître de son existence.
Pendant ce temps, un petit groupe de curieux s'était formé devant l'hôtel de M. Labat.
- Allons ! circulez, disaient les agents de police.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ce n'est rien. C'est un fou.
- Ce n'est pas vrai, dit le concierge. Si j'avais su que vous veniez pour cela ! Oh ! mais cela ne se passera pas comme cela ! »


Paul Hervieu, L'inconnu, 2ème éd., Paris, A. Lemerre, 1886

p. 231 :
« Il y a moins d'un mois, à mon réveil, trois individus qui m'apparaissaient pour la première fois, trois espèces, trois espèces d'estafiers, se sont jetés sur moi, dans ma propre chambre. Ils m'ont ligoté, entortillé dans mes vêtements, emballé pour ainsi dire au fond d'une sorte de voiture cellulaire, et déposé entre les murs de cette enceinte, d'où je daterai mes pages si je savais son nom.
Par qui et par quoi ces énergumènes étranges étaient-ils inspirés ? Qui m'avait livré à leur merci ? Comment mes appels furibonds n'ont-ils fait surgir à mon secours personne de ma maison ? ... Cela, je ne me charge pas de l'expliquer »


Hector Malot, Un beau-frère, illustrations de P. Cousturier, Paris, E. Dentu, 1891

pp. 272-282 :
« Au nom de la loi, monsieur d'Éturquerais, je vous arrête. »
D'un bond, et avant que la main se fût abattue sur le collet de son habit, Cénéri sauta en arrière ; mais au même instant il se sentit saisi par les deux gendarmes qui s'étaient jetés chacun sur un bras.
Trois hommes pour en arrêter un seul, alors surtout qu'il est paralysé par la surprise, cela suffit généralement ; mais Cénéri, qui pendant plusieurs années avait été le meilleur élève de Lecour, et qui, par l'exercice journalier, maintenait en état sa force et sa souplesse, ne se laissa pas empoigner comme un paysan lourdaud. Avant d'avoir réfléchi, avec l'instinct de la bête attaquée qui se défend, il passa la jambe au gendarme qui lui tenait le bras droit, en même temps que d'un coup d'épaule il l'envoyait rouler à terre ; puis, de son bras devenu libre, il portait en pleine figure de l'autre gendarme un coup de poing que n'eût pas désavoué Heenan ou Tom Sayers, et qui le faisait lâcher prise.
Cela s'était passé si vite, que le maréchal des logis, gros et lourd d'ailleurs, n'avait pas eu le temps de prendre part à l'action, et qu'il était resté le bras tendu.
Débarrassé, Cénéri reculade quelques pas et se mit en garde.
« Au nom de la loi, cria le maréchal des logis, pas de rébellion : monsieur d'Éturquerais, un homme comme vous ! »
Mais il était trop tard pour parler, les deux gendarmes s'étaient relevés, et, furieux de leur défaite, exaspérés par les coups qu'ils avaient reçus, ils s'élançaient sur Cénéri comme sur un Arabe ou un Russe, et le maréchal des logis lui-même se jetait dans la mêlée. Elle ne fut pas longue. C'était un homme solide, il saisit Cénéri par derrière, et, l'enlaçant fortement, il parvint à le maintenir pendant que les gendarmes lui attachaient les jambes avec des cordes. A son tour, Cénéri s'abattit sur le sable ; ses habits étaient en lambeaux, teints du sang de l'un des gendarmes, celui qui avait reçu le coup de poing.
« On nous avait bien dit qu'il se défendrait rudement, fit le maréchal des logis en soufflant.
« Quel coup de poing ! »
Couché sur la terre, la tête relevée, Cénéri les regardait avec rage ; tout son corps était secoué par des mouvements nerveux, ses dents grinçaient.
Pendant quelques minutes, personne ne parla, puis un certain calme lui revenant, si on peut appeler calme une fureur blanche, il appela le maréchal des logis.
« Pourquoi m'arrêtez-vous ? dit-il les dents tellement serrées que les paroles étaient à peine intelligibles.
« Parce que j'en ai la réquisition de M. le préfet. »
Le préfet ! que pouvait-il avoir à faire dans tout ceci ? Cénéri chercha à comprendre. Mais il ne pouvait s'arrêter sur une idée, et en même temps il lui semblait que son cœur éclatait sous les coups précipités du sang.
« Soulevez-moi, dit-il, appuyez-moi contre un arbre. »
II était tellement pâle, que les gendarmes le regardaient avec inquiétude, se demandant s'ils ne l'avaient pas tué.
Après plusieurs minutes de réflexion, il appela de nouveau le maréchal des logis,
« Où avez-vous ordre de me conduire ? »
Le gendarme hésita un moment avant de répondre :
« A la ferme de Luat. »
Parler de la ferme de Luat à un habitant de Condé, c'est parler de Charenton ou de Bicêtre à un Parisien ; il n'y a pas de doute possible, tout le monde sait que c'est une maison de fous.
A ce mot, Cénéri, bien que ficelé étroitement, fit un effort qui cassa une des cordes ; mais les gendarmes, qui le guettaient, se jetèrent sur lui avant qu'il eût pu se dégager et lui passèrent les menottes.
Pris d'un véritable accès de folie furieuse, il se débattit comme un sauvage ; puis, lorsqu'il eut été mis dans l'impuissance de remuer bras et jambes, il injuria les gendarmes en vociférant.
« Décidément, dit le maréchal des logis en se tournant vers ses hommes, il est bien fou. »
Instantanément cette simple parole lui rendit la conscience de lui-même et de la situation.
« Déliez ces cordes, dit-il, je vous promets de ne pas me défendre et de ne pas me sauver. »
Mais le maréchal des logis haussa les épaules en secouant la tête.
« Pour que vous nous arrangiez comme tout à l'heure, non, merci. Regardez donc Ribière, il a le nez cassé. »
En effet, le gendarme qui avait reçu le coup de poing ne pouvait arrêter le sang de sa blessure qui se tuméfiait : le coup avait été terrible.
La vue du sang et de ces déchirures acheva de calmer Cénéri, en le rendant honteux de lui-même.
« Je vous donne ma parole d'honneur, dit-il doucement, de vous suivre ; vous savez bien que je ne suis pas fou...»
Les trois gendarmes se regardèrent, pas un ne bougea.
« Si vous n'étiez pas fou, dit le maréchal des logis, vous êtes un homme trop bien élevé et trop instruit pour vous être mis en rébellion ; vous auriez pensé à la loi au lieu de nous assommer.
« Vous vous êtes jetés sur moi.
« Est-ce qu'on vous a brutalisé ? On nous avait prévenus que vous feriez résistance, nous avons voulu vous en empêcher. Si vous n'êtes pas fou, vous devez comprendre que, puisque nous avions un ordre, il fallait l'exécuter. Croyez-vous que c'est pour le plaisir qu'on arrête une personne comme vous ? Mais ce n'est pas tout, ça ; il faut nous suivre. Nous avons une voiture au coin de la route, là-bas.
« Où est la réquisition du préfet ?
« Voilà celle du maire, dit le maréchal des logis en dépliant un papier qu'il lui mit devant les yeux ; vous pensez bien que nous sommes en règle. »
Ils l'étaient en effet, au moins autant que Cénéri, dans son trouble, put en juger par les signatures et les cachets. Il n'y avait qu'à céder à la force. Cependant une dernière tentative de résistance s'éleva encore en lui.
« II y a là une erreur, dit-il, conduisez-moi chez le sous-préfet, chez le procureur impérial.
« J'ai l'ordre de vous conduire au Luat ; voulez-vous marcher ? »
Contre un danger immédiat, dans une lutte, l'homme de cœur trouve toujours des forces pour se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Mais, dans ces circonstances, que faire ? Le sentiment de son impuissance l'écrasait. Dans la même minute il passait de la fureur à l'abattement, et, cherchant quelque moyen de défense, il ne trouvait rien ; est-ce donc qu'il devenait véritablement fou ? Son cerveau semblait se vider, et il éprouvait au crâne une douloureuse sensation de brûlure, comme si le bouillonnement du sang le soulevait.
Les gendarmes le regardaient en attendant qu'il fit un mouvement. A la fin, le maréchal des logis se pencha sur lui.
« Voyons, monsieur d'Éturquerais, dit-il avec douceur, il faut vous lever et marcher.
« Déliez-moi.»
Ils défirent les cordes qui attachaient les jambes, et l'un d'eux, le prenant par les épaules, le remit sur ses pieds; les cordes, serrées avec force, avaient arrêté la circulation du sang, il faillit tomber, et il fallut le soutenir. Il tendit les mains pour qu'on le débarrassât des menottes, mais le maréchal des logis refusa.
« Vous comprenez bien que c'est toute notre sûreté. » dit-il.
Une fois debout, il respira plus facilement ; les gendarmes défiants craignaient le moment où il retrouverait ses forces, il montra au contraire une tranquillité prouvant que sa raison lui revenait en même temps. Son parti était pris : obéir, car toute résistance serait inscrite au compte de la folie, et plus tard exploitée. »


Hector Malot, Le mari de Charlotte

p. 354-362 :
Ils rejoignirent M. Portail, qui s'était assis sur le bord du chemin pour les attendre.
« Nous voici arrivés, dit-il.
Charlotte tressaillit, et, brusquement, elle abandonna le bras de son mari pour ne pas se trahir par le tremblement qui l'agitait.
« Arrivés où ? demanda Emmanuel.
« Où nous allons ; la maison est au tournant de ce chemin, là dans ces arbres.
« Et où allons-nous ? continua Emmanuel. Vous nous avez parlé de dessins et de photographies, mais vous ne nous avez rien dit du propriétaire : il est bon de savoir chez qui l'on va, pour ne pas faire de sottises.
« Un médecin de mes amis, qui dirige un établissement...
« Un établissement ? interrompit vivement Emmanuel avec un soubresaut.
« Un établissement... d'hydrothérapie, continua M. Portail après un court moment d'hésitation.
« Un établissement d'hydrothérapie au milieu de ces bois, cela est bizarre.
« Mais non ; nous ne sommes plus au milieu des bois, nous allons déboucher sur la route de Versailles à Choisy, et il se trouvait là un château avec des dépendances considérables, le tout construit au temps de Louis XIV ; on a approprié ce château aux besoins de l'hydrothérapie et on en a fait un établissement magnifique.
[...] Le vestibule dans lequel M. Portail et Emmanuel étaient entrés était long de huit ou dix mètres ; au bout était une porte que le domestique, qui les précédait, ouvrit.
Ils se trouvèrent dans un vaste cabinet de travail ; devant un bureau était assis un homme à cheveux gris qui écrivait. Il se leva et se tint debout.
« M. le docteur Bergeresse, dit M. Portail, poussant Emmanuel devant lui ; M. Narbanton.
Emmanuel s'inclina; lorsqu'il releva la tête, M. Portail n'était plus près de lui; à grands pas il se dirigeait vers la porte par laquelle ils étaient entrés.
Cette porte s'ouvrit devant le vieux savant et, aussitôt qu'il fut passé, elle se referma vivement sans qu'il possible de voir la main qui la manœuvrait.
Stupéfait, Emmanuel se tourna vers le docteur Bergeresse.
« Que signifie tout cela ? s'écria-t-il
« Du calme ; c'est donc vrai, c'est donc une tromperie.
« Une précaution... dans votre intérêt.
Sans répondre, Emmanuel courut à la porte par laquelle le savant était sorti. Mais elle était fermée en dehors, il ne put pas l'ouvrir.
« Charlotte, cria-t-il, Charlotte.
Personne ne répondit. Il regarda autour de lui, une porte à deux ventaux faisait vis-à-vis à celle qui lui barrait le passage. D'un bond il y courut, et vivement il l'ouvrit.
Mais il recula aussitôt de trois ou quatre pas : devant lui il avait vu deux domestiques taillés en Hercule qui lui barraient le passage.
Tournant sur lui-même, comme une bête qui ne trouve pas d'issue dans la cage où elle s'est laissée prendre, il revint devant le docteur Bergeresse.
« Veuillez m'écouter, dit celui-ci.
Mais sans répondre, Emmanuel se prit la tête dans ses deux mains, et la comprimant avec force :
« C'est donc vrai ! s'écria-t-il.
Alors, d'une voix douce, le docteur Bergeresse se mit à lui expliquer que les docteurs Louville et Patras avaient décidé que le seul moyen de guérir les hallucinations qui le tourmentaient était de le placer pendant un certain temps dans l'isolement ; que cet isolement et tous les soins que son état exigeait, il les trouverait dans l'établissement que lui, Bergeresse, dirigeait depuis trois années avec un succès sans cesse croissant; que si on avait employé un moyen détourné pour l'amener dans cet établissement, c'était pour éviter une crise et une séparation douloureuse pour tous.
Emmanuel écoutait-il ces paroles ? Il restait comme hébété. A ce mot seulement, il montra qu'il aval, compris le discours du médecin.
« Ah ! Charlotte, s'écria-t-il d'une voix brisée.
Puis se levant aussitôt d'un bond :
« Je veux sortir d'ici, s'écria-t-il avec force.
« On ne sort d'ici que guéri, dit gravement le docteur Bergeresse : et si vous vous laissez emporter par la violence, vous reculerez d'autant votre guérison. Je vous ai fait préparer un pavillon séparé, où vous serai chez vous sans contact avec mes autres malades.
« Des fous ! s'écria Emmanuel.
Et avant que le docteur Bergeresse eût pu le retenir, il courut vers la porte par laquelle il avait déjà voulu sortir. Les deux domestiques étaient toujours à leur porte. Tête baissée, il s'élança en avant pour passer entre eux. Mais ils ne reculèrent point : et leurs quatre mains, s'abaissant en même temps, le retinrent malgré les efforts qu'il fit pour se débarrasser de leur étreinte.
« Du calme, disait le docteur Bergeresse, de la douceur, mes enfants.
En sortant du cabinet du docteur Bergeresse, M. Portail avait trouvé Charlotte dans le vestibule; car après un moment d'hésitation elle s'était décidée à les suivre.
Il la prit par la main, et la poussant doucement mais résolument devant lui, il la força à rebrousser chemin et à rentrer dans le salon d'attente dont il ferma vivement la porte.
« Emmanuel ! s'écria-t-elle.
« Mon enfant, dit M. Portalis, il vous faut de la raison, du courage. La situation est affreuse pour vous, je le sens par ce qu'elle m'inspire de douleur et de pitié. Mais c'est dans son intérêt, pour son bien. Une séparation franche eût été trop cruelle ; des adieux eussent été dangereux pour lui.
« Des adieux !
A ce moment, à travers les deux portes fermées, retentit l'appel désespéré d'Emmanuel.
« Charlotte ! Charlotte !
« Mon Dieu, s'écria-t-elle, laissez-moi passer, laissez-moi aller à lui, il m'appelle, vous l'entendez.
Mais on n'entendait plus rien et M. Portail la serrait dans ses bras pour la retenir.
« Songez, mon enfant, disait-il, qu'il est impossible maintenant de revenir en arrière. Le coup est porté; votre mari sait qu'on l'a amené chez le docteur Bergeresse et pourquoi on l'a amené; le mauvais est accompli; il faut maintenant attendre le bon du temps et des soins du médecin.
« Mais nous ne pouvons le laisser enfermer ainsi, c'est odieux.
« Que voulez-vous que nous fassions ?
« Je veux le voir.
« Que lui direz-vous ? Pouvons-nous résister à l'ordonnance des médecins ? [...]
La porte s'ouvrit, et le docteur Bergeresse parut; il vint rapidement vers Charlotte, et lui prenant les deux mains :
« Pauvre dame ! dit-il, pauvre dame
« Le docteur Bergeresse, dit M. Portail.
« Ah ! monsieur, s'écria Charlotte s'adressant au médecin ; où est-il ?
« On le conduit en ce moment au pavillon que je lui ai fait préparer.
« Que dit-il ?
Sans répondre, le docteur Bergeresse se dirigea vers une fenêtre qui donnait sur le parc et écartant le coin du rideau:
« Voici ce pavillon, dit-il à Charlotte, au milieu de ce bouquet d'arbres. Vous voyez que monsieur votre mari sera dans d'excellentes conditions de calme et d'isolement. Il aura un domestique spécialement attaché à sa personne, qui ne le quittera ni jour ni nuit, de manière à empêcher ce que mes confrères redoutent. L'ameublement de ce pavillon est confortable : il s'y trouve une petite bibliothèque, un piano. M. Narbanton pourra rester absolument seul, sans aucune communication avec mes autres malades. Il mangera chez lui, et son service sera ce qu'il voudra : il n'aura qu'à commander.
« Ce n'est pas de tout cela que j'ai souci, mais de lui, de son état moral.
« C'est précisément la guérison de son état moral que nous espérons obtenir par ces moyens.
« Que va-t-il penser de mon abandon ?
« Me confier votre mari n'est point l'abandonner, bien au contraire.
Prise entre le docteur Bergeresse d'un côté et M. Portail de l'autre, Charlotte ne tarda pas à être réduite au silence. A chacune de ses paroles, ils avaient une réponse immédiate; le médecin s'appuyait sur la science, M. Portail sur l'amitié.
Elle n'avait pas l'esprit à discuter; c'était pour le bien d'Emmanuel qu'on agissait.
Que pouvait-elle répondre ? Qu'elle ne comprenait pas comme eux cette manière de faire le bien. On lui répliquait qu'elle se trompait. Et alors elle était bien forcée de se taire. [...]
Le lendemain matin, elle se fît conduire à l'établissement du docteur Bergeresse. Mais le docteur n'était pas visible et elle dut attendre l'heure à laquelle il recevait. Encore si elle eût pu voir Emmanuel ou seulement interroger le domestique qui le soignait !
Mais on l'avait fait entrer dans le salon où la veille s'était accomplie leur séparation, et il n'y avait là personne qu'elle pût questionner.
Elle avait passé son temps à tenir levé un coin du rideau de la fenêtre par laquelle il lui était possible d'apercevoir le pavillon où Emmanuel était enfermé. Peu à peu d'autres personnes étaient venues s'asseoir dans ce salon, et elle avait compris qu'elle n'était pas seule à souffrir de l'inquiétude et de l'angoisse. Enfin elle avait été reçue par le docteur Bergeresse. La nuit avait été mauvaise pour le malade, très agitée, tourmentée par des hallucinations. II se croyait emprisonné par des gens qui voulaient sa perte ; enfin il était en proie à ce qu'en médecine aliéniste on nomme le délire de persécution.


Jules Vallès, « La dompteuse », œuvres complètes, t. 4, éd. publiée sous la direction de Lucien Scheler et Marie-Claire Bancquart, Paris, Livre Club Diderot, 1970

p. 399 :
Mais que se passe-t-il ?
La rue se remplit de tumulte, des cris; un rassemblement s'est formé là-bas, autour d'une voiture.
Une voiture de maître ? « Non.
On se bat, on entraîne un homme !
Encore des cris, comme des hurlements ! Mais le cocher a rassemblé ses rênes et poussé ses chevaux au milieu de la foule.
La voiture s'ébranle.
Elle vient juste de ce côté. La voici qui passe !
Un homme met la tête à la portière « une tête pâle, échevelée. Il a les mains liées, des entraves aux jambes...
Gilbert a le temps de le voir ; le garotté a juste avancé sa face de ce côté...
« Qu'y a-t-il ? demande-t-on de toutes parts.

Ce qu'il y a ?... C'est M. d'Elbène père qui est devenu fou et qu'on emmène à Charenton !

Émile Zola, Pot-Bouille in Les Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, Paris, Livre de Poche, 1984

pp. 171-172 :
« Le soir de ce jour, un fiacre vint chercher Saturnin. Sa mère avait déclaré qu'il était trop dangereux de la garder pour la cérémonie ; on ne pouvait lâcher, au milieu d'une noce, un fou qui parlait d'embrocher le monde ; et M. Josserand, le cœur crevé, avait dû demander l'admission du pauvre être à l'asile des Moulineaux, chez le docteur Chassagne. On fit entrer le fiacre sous le porche, au crépuscule. Saturnin descendit, tenant la main de Berthe, croyant partir avec elle pour la campagne. Mais, lorsqu'il fut dans la voiture, il se débattit furieusement, cassa les vitres, agita par les portières des poings ensanglantés. Et M. Josserand remonta en pleurant, bouleversé de ce départ au fond des ténèbres, ayant toujours dans les oreilles les hurlements du malheureux, mêlés au claquement du fouet et au galop du cheval. ».

Émile Zola, La conquête de Plassans, éd. de Colette Becker, Paris, Livre de Poche, 1999

pp. 343-345 :
La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, frissonnait.
« Cette fois, il l'a tuée ! » cria la cuisinière.
Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait de l'autre côté du palier ; elle retourna lui jeter un matelas et des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe ; deux lignes plus bas, dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus longtemps la vie de Mme Mouret à la merci d'un fou furieux.
Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de délire ; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus de noir.
« Vous êtes les médecins ? demanda-t-il. Comment va-t-elle ?
– Elle va mieux », répondit un des messieurs.
Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à manger.
« J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il ; ils la soigneraient, nous serions moins seuls... C'est depuis que les enfants sont partis qu'elle est malade... Je ne suis pas bien, moi non plus. »
Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé lui dit alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons :
« Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants ?
– Je veux bien ! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite. »
Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très émotionnée. Et quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, le fit danser autour du palier, crevant de joie.
« Emballé! » cria-t-elle.
Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, les Trouche, se succédaient autour de son lit. Mme de Condamin elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à Marseille ; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda son mari avec un commencement d'inquiétude.
« Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit Mme Faujas ; vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû se consulter et agir dans vos intérêts.
– Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu ou qu'il ne sortit dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous les couteaux de ma cuisine ; la bonne de M. Rastoil aussi... Et votre pauvre mère qui ne vivait plus !... Allez, le monde qui venait vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, me le disaient bien, lorsque je les reconduisais : « C'est un bon débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive quand un homme comme ça va et vient en liberté. »
Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller ; elle regardait en face d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait terrifiée.

« Les Tulettes, les Tulettes ! » bégaya-t-elle en se cachant les yeux sous ses mains frémissantes.

John-Antoine Nau, Force ennemie, Bruxelles, Gramma, « Le passé du futur », 1994 [1905]

pp. 10-15 :
... Cllacc « fffrrr... Ce bruit dur, « autoritaire et menaçant, dirait-on, « me terrifie au point de me paralyser. C'est à peine si j'ose entrouvrir les paupières et ce que j'aperçois ne me rassure nullement : un guichet bée dans la boiserie, au-dessus de ma tête ; deux yeux bleus très pâles me dévisagent, « avec férocité, me figurè-je. Mais bientôt j'ai honte de ma couardise, je me dresse sur mon séant et crie d'une voix aussi formidable que possible :
« Qu'est-ce que vous f... ichez là ? Voulez-vous bien me laisser dormir et aller espionner ailleurs !
L'ouverture du guichet est de belles dimensions. Une tête en sort qui fait une grimace de pitié, « une tête trouée des étranges yeux pâles, « ornée d'un mince nez en bec de perroquet et de longues moustaches tombantes, plus jaunes que la paroi. Elle ouvre une bouche que tord un assez laid rictus exhibant une dentition mordorée, « à petits créneaux « et profère des sons :
« Y a pas d'offense de ma part et je suis heureux de voir que ça va mieux « de la vôtre ». Si « Monsieur » veut « kekchose », je vais « vous » le sercher.
« Donnez-moi à manger... n'importe quoi ! Mais auparavant... pourriez-vous me dire ce que je fais ici ?
« Dans un estant... je vais vous ezpliquer... L'homme referme son « guignol » et le voilà parti. Dix minutes plus tard j'entends des grincements de verrous et le lourd clapotis d'une grosse serrure.
Le possesseur des yeux pâles et de la moustache jaune entre, agite des clefs géantes, repousse la porte et s'approche de mon lit, un plateau à la main.
« Voilà l'artique demandé.
« Merci. Mais, maintenant, allez-vous répondre à ma question de tout à l'heure ?
« Tout de suite... D'abord, que « Monsieur » mange.
« Bon, je ne demande pas mieux... Voyez ! Parlez à présent ! où m'a-t-on fourré ? Je vois que je ne suis pas en prison : il y a bien les verrous, mais...
« Non ! « Monsieur » n'est pas « dans la honte ». Il s'est trouvé « dans le malheur » tout simplement. « Vous » avez été malade, très malade...
« Alors je suis dans... un hôpital ?
« C'est ça, sans l'être...
« Enfin, quoi ?
« C'est une maison pour les personnes souffrantes... comme Monsieur.
« Une maison de... santé ?

On appelle ça comme ça, des fois, « si on veut.

J'ai un frisson si violent que j'en éprouve comme une douleur dans la nuque, puis tout le long de la colonne vertébrale :
« Vous ne voulez pas dire que je me trouve dans un asile d'aliénés !...
« Oh ! vous « ezpliquez » les choses d'une façon !... Et puis il ne faut pas vous frapper, c'est pas une de ces baraques à bonnes sœurs où on déniche des erquésiastiques dans tous les placards... Ici c'est libre : ça n'appartient ni à l'État ni aux « Cléricaux » ; c'est l'établissement du docteur Froin.
« Et ça se trouve ?
« À Vassetot, donc ! Vous savez bien !
« Mais, j'ai des parents par ici !
« Parbleu ! c'est M'sieur vot'cousin qui vous a « apporté » l'autre jour ! il a dit comme ça que vous vous étiez trouvé souffrant en promenade à Dieppe et qu'y savait plus quoi fiche de vous. Le dites pas « que je vous ai dit qui » ! C'est défendu ici ; mais je vous vois si tranquille, si                        « plaisant »...
« Ah ! si Roffieux est dans l'affaire, je ne suis plus surpris ! En tous cas, vous avez raison ; je suis très calme et n'éprouve pas la moindre colère contre... cet... individu. Mais vous dîtes : « l'autre jour » ? Il y a donc peu de temps que j'ai été... mis au frais dans cette chambre ? ...
« Après-demain il y aura deux semaines.
« Vous êtes sûr que je n'étais jamais venu ici... autrefois ? Il me paraît que j'ai déjà vécu entre ces quatre murs mais qu'il y a des siècles de cela...
« Oui, on dit que ça produit de ces effets-là. C'est des idées que vous avez, car moi « qu'y a dix ans que je reste dans la maison», j'ai pas jamais vu le « pareil de Monsieur ». Je peux lever la main de ça ! Mais vous savez, voilà comment ça peut s'arriver : on « apporte » une personne ici, en voiture, « par exemple » ; on la présente au Directeur qui l'admet. Ça fait qu'alors on a tout d'un coup besoin de faire une visite à kekun qui demeure à côté ; le directeur aussi ; et c'est pas la peine que la personne apportée se dérange ; c'est une visite embêtante « et ci et l'autre » ; la « personne » attendra en se reposant : Alle est un peu fatiguée. Étant indisposée, alle a eu de l'egzitation ;ça va mieux mais faut la ménager. Seulement alle s'ennuierait dans le cabinet du Directeur qui est pas une pièce « avantageuse » : « Ça fait qu'alors » on va l'acconduire dans un endroit où qu'y a une bien belle vue et des journaux illuscrés. « Ça va bien pour une petite domieure :la « personne » regarde par la fenêtre, raffûte dans l'appartement, alle trouve tout ça « gentil et comme-il-faut ». Mais après ça, alle s'impatiente et quand çui-ci ou çui-là lui egzplique qu'on n'a pas pu revenir la sercher et que le Directeur l'invite, « sensé » par amitié, à passer la nuit dans l'établissement, la personne veut s'en aller, on l'empêche : « Ça fait qu'alors » elle se fâche, a... une attaque de nerfs ; on la couche « et elle reste des dix au douze jours tantôt dans l'egzitation, tantôt dans le sommeil. Quand alle est guérie a' se souvient d'un peu de ce qu'alle a vu l'promier jour ; mais ça lui semble « loin de loin ». Y a rien comme l'egzitation pour faire paraître le temps long... après ; parce que « durant » c'est pas ça qui gêne.
L'homme au bec de perroquet n'est pas aussi absolument idiot qu'on pourrait le croire en le regardant tout d'abord... et en entendant certaines de ses phrases. Il vient, je le vois, de me raconter à sa manière, tantôt fort stupidement et maladroitement, tantôt avec des précautions assez heureuses, l'histoire de mon entrée dans l'établissement du Dr Froin. Ça et là, au cours de son bref récit et surtout en son explication finale, il s'est peut-être montré capable de sécréter une certaine dose de psychologie rudimentaire.
Eh non ! c'est un crétin, « puisqu'il m'a permis de savoir que j'avais été fou pendant une dizaine de jours. Il aurait dû s'arranger pour me laisser ignorer cela... longtemps. J'aurais pu croire... quoi ?... qu'aurais-je pu croire ?...
Au fait, c'est moi le crétin ! Que vais-je demander là à un pauvre diable abruti par ce milieu, après une première éducation reçue, sans doute possible, sur un fumier de campagne !
Quoiqu'il en soit, puisqu'il compatit évidemment à mon malheur, j'aurais tort de l'indisposer contre moi ; il a la langue longue, il peut donc m'être utile quand j'aurai besoin d'être renseigné...
On dirait que la mémoire me revient un peu : oui, les façons mystérieuses de Roffieux, Dieppe, la voiture, l'arrivée dans l'« Établissement », le départ du cousin pour la fausse visite, voire même ma colère, « je me souviens « brumeusement » de tout cela.

p. 118-124 :
Léonard offre gracieusement le bras à la bonne dame. Celle-ci poussede petits cris et veut savoir où l'on va « comme ça ».
« Nous allons pronmener en voiture, flûte mon gardien.
« Pas avec des Monsieurs que je connais pas, proteste la folle, 'y a des oubliettes dans les voitures et on y jette les vieilles femmes comme moi. J'aime mieux aller voir II oiseaux de fer-blanc sur le toit du grenier ; ils chantent comme des harmonicas !
« C'est là que nous irons avec le fiaque, par un chemin montant qui tourne, susurre Léonard.
« C'est-y bien vrai ? [...]
Léonard s'approche de la voiture et va aider la mère Charlemaine à y monter quand... frrrrt !... la folle dégage son bras, fait un petit bond de coté et prend sa course dans la direction du bassin. Robidor et Léonard lui donnent immédiatement la chasse, bientôt suivis de M. Frédéric qui, vite, a été s'armer d'un fouet à chiens. Elle a encore de bonnes jambes, la brave vieille, et donne du travail aux trois coureurs lancés à ses trousses. Mais elle commet l'imprudence de se risquer sur la jetée : plus d'issue ! Elle a beau décrire des cercles, faire des crochets brusques, elle va être saisie par Léonard quand lui vient l'idée « plutôt malheureuse « de se jeter à l'eau. Je la vois sauter, je la crois perdue ; mais nous avions compté, elle et moi sans la file de barques rangées le long du môle. Deux pêcheurs occupés à déverguer une vieille voile se sont retournés au bruit de la poursuite et « la happent littérales au vol.
On la hisse sur la jetée. Léonard et Robidor l'empoignent et, « sans trop la « saërraï », « la portent toute gigotante jusqu'à la voiture où ils la campent sur une banquette comme un paquet. Et en route.
Un peu mouillée malgré l'adresse de ses sauveteurs qui n'ont pu empêcher le bas de sa jupe de prendre un léger bain, sa robe collée à ses jambes, la mère Charlemaine parait encore plus maigre, plus longue, plus fantastique. [...] La folle pleure et, « après le premier moment de prostration, « fait une « musique du diable », suivant l'expression de mon gardien :
« Où c'est qu'on va, où c'est qu'on va ? crie-t-elle en se débattant, maintenue solidement par la poigne de Léonard.
Cet agent de recrutement pour la maison Froin conçoit enfin une idée lumineuse qu'il aurait bien pu avoir plus tôt:
« Où qu'on va, ma bonne dame ? Mais à voir vos fils et vot'fille qui sont chez des amis. [...]
Le voyage de retour est dur. Le temps, si beau dans la journée, se gâte vers cinq heures du soir. Il pleut et Léonard remet son chapeau-melon dans le journal. Nous sommes en été ; pourtant un froid aigre que je ne sens pas absolument, que je devine, plutôt, pénètre, par des interstices, dans le fiacre : le véhicule est vieux, tout disjoint ; le bois des portières joue, la capote doit être crevassée. La mère Charlemaine grelotte dans sa robe qui ne sèche pas ; mon gardien est d'une humeur affreuse. Pus tard, quand la nuit tombe, c'est bien pis. Les arbres qui défilent devant les vitres prennent des formes monstrueuses dont la folle s'épouvante ; l'eau commence à tomber dans l'absurde guimbarde ; des gouttes lourdes et glaciales arrosent le front et les mains de la bonne femme qui crie de saisissement. Le splendide chapeau-melon n'est plus à l'abri, le journal reçoit plus d'une éclaboussure. Léonard se remet à jurer et la mère Charlemaine recommence à sangloter. [...]
Enfin, vers huit heures et demie, on dépasse le bourg de Vassetot et le fiacre stoppe devant une grille. Le cocher descend de son siège et sonne ; la grille s'ouvre et le triste charroule bientôt sur le gravier d'une large allée. Robidor et Léonard débarquent la mère Charlemaine, la maintiennent vigoureusement entre eux deux et, dans la traversée du vestibule (le voisinage de la direction agissant sur eux) « affectent tout à coup le zèle répressif d'une paire d'argousins ramassant un gamin voleur de pruneaux. C'est en roulant des yeux féroces, en gonflant les veines de leurs fronts, en ahanant comme à bout d'efforts, qu'ils traînent leur dangereuse prisonnière, abêtie de cette subite frénésie, dans le cabinet directorial. Le Dr Froin, « depuis longtemps blasé sur l'enfantine mise en scène de cette comédie, « hausse les épaules :
« Voyons, Léonard, lâchez un peu cette dame. Vous finirez par « faire semblant » de la brutaliser, ce qui ne serait plus dans l'esprit d'un rôle jusqu'à présent si bien joué, « trop bien joué. Tenez, Robidor, voici ce que je vous dois ; vous pouvez vous retirer.
Le gros cocher sort après une révérence de maîtresse de pensionnât.
Près du Dr Froin se tient Bid'homme, mais un Bid'homme encore une fois transformé, un Bid'homme sans bottes et sans cravache, grave, « distingué », « un peu trop inspiré, peut-être, « un médecin-aliéniste pour « Graphic » ou « Monde Illustré ». Sa voix est encore plus gutturale, plus insistante qu'à l'ordinaire quand il interroge Léonard au sujet des « désordres observés » mais sa politesse envers la « malade » est parfaite. Le père Froin est visiblement charmé de la tenue de son adjoint qu'il regarde d'un œil paternel.
« C'est-t'y vrai que je vais voir mes enfants ? demande la folle.
« Mon Dieu, Mâdâme, trombonise Bid'homme, vous me permettrez de vous faire observer qu'il est un peu tard pour cela. Mais demain, le plus tôt possible, je me ferai le plaisir de vous les amener moi-même dans votre appartement. Je comprends l'« impatience d'une mère » !
On se croirait à l'Ambigu.
Et dès que Je Dr Froin a suffisamment causé avec la pauvre femme, la rassurant, l'égayant même, tout en la « sondant » sans qu'elle s'en doute, l'élégant Bid'homme, plus que galant, prend par la taille la nouvelle pensionnaire et veut à toute force l'installer « bien chez elle » dans l'autre bâtiment.
Mais à peine s'est-il acquitté de sa mission et a-t-il remis sa protégée aux mains d'une infirmière que, « rencontrant dans un couloir la « gardienne-principale », il la terrifie en lui racontant d'horribles et imaginaires traits de férocité qui font de la cousine de M. Frédéric une sorte de cannibale compliquée d'amazone dahoméenne et de sectatrice du Baal phénicien. Il ajoute :
« Vous allez me l'affaiblir, me la calmer, en la purgeant et repurgeant. Et si elle fait encore du « boucan », en avant les vomitifs, la diète, la douche et la camisole, « vous savez bien ! » la joyeuse camisole !
La gardienne, très impressionnée, se décide très difficilement à entrer dans la chambre de la formidable dément qui, déjà couchée, regarde paisiblement une solide infirmière occupée à étendre ses loques mouillée.


Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

Michel Caire, 2010-2011 ©

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