Psychiatrie et littérature

Les bals

Jules Claretie, Les amours d'un interne, Paris, Fayard frères éditeurs, 1899

p. 261 :
Puis il s'arrêtait pour dire que cela lui rappelait l'aventure de l'an dernier, à la Salpêtrière même, lorsqu'au carnaval, dans le bal qu'on avait donné aux malades pour les distraire, on avait oublié de décommander les cuivres de la musique, et que, brusquement, au premier son des cymbales, tout à coup, comme dans une féerie, presque toutes les hystériques étaient demeurées pétrifiées, tombées en catalepsie, changées en statues par ce bruit de cuivre !

p. 365 :
«  - Vous savez, docteur, dit Mongobert, qu'on a supprimé les processions, cette année, à la Fête-Dieu !A la Fête Dieu dernière - on m'a conté ça tout à l'heure - les cymbales d'une musique avaient brusquement jeté en catalepsie toute une file d'hystériques marchant sous une pluie de roses !... Bing !... Un coup de cymbales et les pauvres filles étaient demeurées immobiles, brusquement, comme les serviteurs de la Belle au Bois dormant ! 

- Je sais, fit le docteur. »

à

Maxime Du Camp,
Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXème siècle,
vol. IV, 8ème éd., Paris, Hachette
, 1893-1894

p. 369 :
Tous les ans, le directeur de la Salpêtrière fait venir, au carnaval, un prestidigitateur qu'on installe avec son théâtre portatif dans la salle de réunion d'un des quartiers neufs. C'est une vraie fête de famille; on y invite les idiotes sages, les épileptiques simples, les folles tranquilles. [...] Parfois on entend au fond de la salle une plainte traînante, mélopée douce et  tremblée; c'est une malade qui tombe. Dans ses différents tours, qui n'étaient point bien compliqués, l'homme, voulant faire entrer un serin dans une coquille d'œuf, fit mine de lui écraser la tête entre ses dents ; il y eut un murmure et comme un sentiment unanime d'horreur : l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau, la pitié, subsiste donc encore !
Une autre fois j'ai assisté à un bal costumé donné aux folles; on leur avait ouvert le magasin aux vêtements, et elles s'étaient attifées selon leur goût, en marquise, en laitière ou en pierrette. Généralement la folie des femmes est bien plus intéressante que celle des hommes : l'homme est presque toujours farouche, fermé, obtus, il raisonne même dans le déraisonnement ; la femme, qui est un être d'expansion universelle, exagère son rôle, parle, gesticule, raconte et initie, du premier coup, à tous les mystères de son aberration. Je me rappelle ce soir-là une vieille bossue vêtue en folie : elle allait et venait, manifestement nymphomane, tournant autour de deux ou trois hommes qui étaient là, et tendant ses bras maigres vers eux avec une expression désespérée. Tout se passa bien du reste. Le piano était tapoté en mesure par une malade ; les filles de service et les aliénées dansaient ensemble et obéissaient ponctuellement à une folle qu'on avait coiffée d'un chapeau à plumes en signe d'autorité.


Jules et Edmond de Goncourt, Sœur Philomène, Paris, Charpentier, 1882

pp. 100-101 :
«  - Dis donc, Dubertrand, iras-tu à Bicêtre au bal de la mi-carême, voir le bal des fous et des folles ?
- A quelle heure est-ce ?
- Dans la journée.
- N'y vas donc pas... ce n'est pas drôle... ça ressemble à un bal d'avoués... Pas de caractère...
- Mais il doit y avoir des nymphomanes... ça peut être amusant...
- Amusant ? ... Figure toi qu'un jour nous avons été entourés dans un bal comme cela, le directeur, moi et Chappe, qui était alors externe... Nous ne pouvions pas nous en débarrasser....
- Tu ne les as pas vu joué la comédie, toi, Noël ?
- Non

- De temps en temps, quand il y a un épileptique qui s'amuse trop, les garçons le prennent et le flanquent dehors... »

Dr. Frédet, « Un Bal à la Salpêtrière »,
Mélanges nouvelles historiques et scientifiques, Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne, 1889

Un Bal à la Salpêtrière

Je recevais, il y a quelques jours, une lettre ainsi conçue :

HOSPICE DE LA SALPÊTRIÈRE

« Vous êtes invité au bal costumé de la mi-carême qui aura lieu le 28 mars 1889, à huit heures. »
C'est le bal traditionnel donné tous les ans par l'Administration de l'assistance publique, dans cet hospice, à une partie des malades renfermés dans cet asile, et connu, dans le public parisien, sous le nom typique de « Bal des folles ».

J'arrivai donc à l'heure exacte indiquée sur le carton que l'on m'avait envoyé, et me dirigeai à travers le dédale des rues et des places de cet antique hospice qui compte 6 500 habitants (la population d'un chef-lieu d'arrondissement), jusqu'au quartier dit des Aliénées.

Je pénétrai dans une longue et vaste salle, brillamment illuminée, décorée de plantes vertes et de fleurs. Au milieu, sur une estrade, se presse un orchestre nombreux. A l'un des bouts est dressé un buffet, généreusement garni de gâteaux, de bonbons et de boissons fraîches et sucrées, d'où le Champagne et les vins capiteux sont proscrits. Deux rangs de banquettes courent tout le long de la salle; c'est là que sont assises et font tapisserie les démentes qui ont passé l'âge de la jeunesse, et qui viennent se remémorer les plaisirs déjà lointains et les triomphes de jadis ; les surveillantes des divers services, de noir tout habillées, dont quelques-unes ont l'air des plus respectables, imposant même, et que l'on prendrait volontiers pour des camerera mayor de Ruy-Blas ou des duègnes d'Hernani. Enfin, les invités et invitées, hommes et femmes du monde, venus-là pour assister à un spectacle tout nouveau pour eux. Ce sont ceux-là, je dois le dire, qui sont les moins tranquilles, qui font le plus de bruit, qui s'agitent le plus, et qu'un spectateur impartial prendrait peut-être, à première vue, pour les habitants de la maison.

La fête bat déjà son plein, car les bals commencent et finissent de bonne heure à la Salpêtrière ; ne faut-il pas montrer que l'on est raisonnable ! La salle est garnie d'une foule bigarrée qui s'en va par couples, bras dessus bras dessous ; il y a là environ cent cinquante femmes, jeunes pour la plupart et dont quelques-unes sont fort belles, qui se promènent, en attendant l'appel de l'orchestre, revêtues des costumes les plus variés, les plus pittoresques, les plus frais, et dont quelques-uns, je dois le dire, sont portés avec une crânerie, une aisance tout aristocratique. On se croirait vraiment dans le monde et dans une société des plus élégantes.
Toutes ces jeunes femmes vont, viennent, causent entre elles ou avec les spectateurs, et vont, en souriant, se remettre en place dès que l'orchestre prélude.

Je note, au passage, des costumes de marquis et de marquises , d'incroyables, de boulangère aux écus, de marjolaine, de bayadère, de princes circassiens, de mousquetaires, de petits ramoneurs, de paysans du Bourbonnais, très réussis et portés avec une grâce toute juvénile. L'une d'elles, habillée en paysan normand, est coiffée d'un haut chapeau en feutre gris qu'on me dit être le chapeau du Dr Legrand du Saulle, le célèbre aliéniste, mort depuis peu, et, depuis dix ans, ce chapeau est de toutes les fêtes.

Ce bal est le sujet de toutes les conversations de ces malheureuses femmes, pendant les deux mois qui le précèdent. Elles y songent, s'y préparent, leur imagination se met en frais pour inventer un costume, et, leur choix arrêté, elles vont aux emplettes, taillent ce cher costume, le cousent et l'essayent. C'est autant de pris sur la névrose. Mais quelles sont donc les femmes qui sont-là ? les agitées en sont exclues, cela va de soi. Ce sont les nerveuses, les névrosées comme l'on dit aujourd'hui, les grandes et petites hystériques atteintes d'hysteria major ou minor, épaves d'une vie trop agitée et trop sensuelle, de l'abandon ou de la misère, ou ayant eu en héritage le triste lot du nervosisme paternel ou maternel. Ce sont des déséquilibrées ; elles appartiennent à différents services; mais, tout le monde, dans ce milieu singulier, surveillantes, malades même accordent le pas et la préséance aux malades du service du Dr Charcot. Qui dit Charcot, dit La Salpêtrière. Ce grand nom couvre tout de son ombre.

On me montre quatre ou cinq jeunes femmes, porteuses de travestis plus élégants que les autres, qui sont les fameux sujets du maître. C'est avec elles, c'est sur elles qu'il a fait les expériences d'hypnose si curieuses et si célèbres ; ce sont elles qui ont été l'objet de ses leçons, qui ont éclairé d'un jour tout nouveau cette question de physiologie, restée jusque-là dans l'obscurité la plus profonde. Ces quatre ou cinq femmes - les premiers sujets - sont là souriantes, pleines de force et de jeunesse, causant avec tous, ne manquant pas une danse qu'elles exécutent d'ailleurs d'une manière irréprochable. Elles forment, au milieu de toutes leurs compagnes, une sorte d'aristocratie, une sorte de caste supérieure que les autres acceptent volontiers. Elles se font un titre de gloire d'être les sujets et les malades du maître , et elles proclament volontiers et avec emphase qu'elles sont du service de Charcot.

A un moment donné, quand le Directeur de l'assistance publique entre dans la salle de bal, elles se forment en cortège, deux à deux, et ce sont les malades du service de M. Charcot qui marchent en tête et les premières. Il ne s'élève pas la moindre contestation ; on dirait que cette primauté leur est due et que c'est un droit absolu qu'elles exercent.

Mais la fête suit son cours, et tout irait pour le mieux si, de temps à autre, au milieu d'une valse ou d'un quadrille, l'on n'entendait un cri perçant. On s'empresse, on se rassemble. C'est une femme qui est prise subitement d'un spasme ou d'une crise. On entoure la malade, on l'étend sur une banquette, on lui fait respirer des sels. Pendant ce temps, un interne de la Salpêtrière arrive, fait une compression sur un ovaire et la crise cesse. Tout à coup, j'en aperçois une en pleine extase, les mains tendues et levées, les yeux au ciel. Vite l'interne du Dr Charcot lui applique la pulpe des doigts sur l'orbite, fait une friction légère sur le vertex et la voilà endormie. On l'assoit, elle reste ainsi la tête penchée et dormant sur l'épaule d'une surveillante. Au bout de quelques minutes, il lui souffle sur la face et elle se réveille, calme et tranquille, pour reprendre quelque temps après ses exercices chorégraphiques interrompus.

Cette femme est une ancienne danseuse de l'Opéra, travestie en diseuse de bonne aventure. Elle distribue des petits papiers à tout le monde. Elle me donne un de ses petits rouleaux de papier, et, si votre sérieuse assemblée me le permettait, je transcrirais ici même son contenu, qui s'inspire, je dois le dire, plus de Brantôme que de La Rochefoucauld.

Toutes ces femmes qui nous entourent, me disait l'interne du Dr Charcot, sont hypnotisables. Venez un matin, dans le service, et je vous montrerai avec quelle facilité on les endort. Si, à un moment donné, me disait-il, l'orchestre s'arrêtant brusquement, on frappait un coup violent sur un gong, vous verriez la plupart des femmes tomber en catalepsie, s'arrêter immobiles et conserver la posture dans laquelle elles auraient été surprises par ce bruit éclatant et inattendu.

Mais laissons tous ces détails, qui ne sont pas sans intérêt, et examinons quel est le résultat moral et psychologique que l'on obtient par l'institution de cette fête.

Plusieurs semaines avant le bal, me disaient de vieilles surveillantes, toutes ces malades s'occupent de ses préparatifs, pensent à lai toilette qu'elles auront et qu'elles préparent avec une sorte d'acharnement. C'est une sorte de pâture jetée à leur imagination maladive, qui s'en repaît et qui s'en nourrit. Ce serait pour elles une trop grande privation que de ne pas assister au bal, aussi les fautes contre la discipline sont-elles moins fréquentes et les malades plus dociles. Ce qui semblerait donner raison à cette argumentation, c'est que les crises hystériques sont moins fréquentes ; moins fréquentes aussi après la fête, parce que la fatigue physique, parce que la danse, cette gymnastique amusante, leur a pris leurs articulations, leurs muscles, et a calmé, pour quelque temps, cette soif d'agitation et de plaisir qui est un peu le lot et l'apanage de la jeunesse. N'est-ce pas de cet âge que l'on dit : « la folle jeunesse! »

Ce bal travesti calme si bien le système nerveux de ces malades que beaucoup pensent, non sans raison, qu'une fête analogue répétée plus souvent, trois à quatre fois par an, produirait des effets salutaires sur l'imagination vagabonde et déréglée de toutes ces pensionnaires de la Salpêtrière.

Si nous ajoutons au plaisir de la danse, plaisir féminin par excellence, l'influence bienfaisante de la musique qui détend les nerfs et calme si bien la mélancolie, n'est-on pas autorisé à penser et à dire que l'Administration hospitalière, en agissant ainsi, agit sagement ? N'est-ce pas de la musique, et la musique et la danse ne sont-elles pas sœurs ! que le poète a dit : « Emollit mores née sinit esse feros ? »

Ne sommes-nous pas heureux nous-mêmes, à qui la Providence a dévolu un cerveau bien équilibré, quand le travail intellectuel nous a fatigués, quand les soucis nous oppressent, d'entendre de la bonne musique ? et ne sentons-nous pas, sous les souffles harmonieux, notre âme s'amollir et se détendre ?

C'est donc un moyen thérapeutique de premier ordre. N'est-ce pas ce remède qu'employait David pour dissiper, aux sons de sa harpe, les ombres noires et menaçantes qui venaient troubler le sommeil du roi Saûl ? Et c'est, sans aucun doute, inspirée par ces causes multiples, que l'Administration de la Salpêtrière donne chaque année ce bal aux pauvres névrosées, aux pauvres détraquées de l'intelligence qu'elle soigne et protège. Et ce n'est pas une des moindres curiosités de ce Paris, si vivant et si agité, que d'assister, en spectateur, heureusement ! à ce bal qu'on pourrait plus justement nommer le bal des incohérentes.

Dr FREDET

Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

Michel Caire, 2010-2011 ©

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