Psychiatrie et littérature

Descriptions de l'asile

Eugène Sue, Le Juif errant, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1983 [1844-1845]

pp. 289-297 :
Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très élevé, qui, à travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel complètement noir. Le silence était profond et morne.
La voiture s'arrêta.
Le valet de pied alla heurter à une grande porte cochère d'une façon particulière ; d'abord il frappa deux coups précipités, puis un autre séparé par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua pas cette circonstance, car les coups avaient été peu bruyants, et d'ailleurs le docteur avait aussitôt pris la parole afin de couvrir par sa voix le bruit de cette espèce de signal.
– Enfin, nous voici arrivés, avait-il dit gaiement à Adrienne : soyez bien séduisante, c'est-à-dire, soyez vous-même.
– Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant Adrienne.
Puis elle ajouta, frissonnant malgré elle :
– Quel froid noir !… Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier, qu'après avoir été chercher mes pauvres petites parentes chez la mère de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment éclairé ; car vous savez mon aversion pour le froid et pour l'obscurité.
– C'est tout simple, dit galamment le docteur ; les plus charmantes fleurs ne s'épanouissent qu'à la lumière et à la chaleur.
Pendant que le médecin et Mlle de Cardoville échangeaient ces paroles, la lourde porte cochère avait crié sur ses gonds et la voiture était entrée dans la cour. Le docteur descendit le premier pour offrir son bras à Adrienne.

La voiture était arrivée devant un petit perron couvert de neige et exhaussé de quelques marches qui conduisaient à un vestibule éclairé par une lampe.
Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s'appuya sur le bras du docteur.
– Mon Dieu ! comme vous tremblez… dit celui-ci.
– Oui… dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid mortel. Dans ma précipitation, je suis sortie sans châle… Mais comme cette maison a l'air triste ! ajouta-t-elle en montant le perron.
– C'est ce que l'on appelle le petit hôtel du ministère, le sanctus sanctorum où notre homme d'État se retire loin du bruit des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine d'entrer.
Et il poussa la porte d'un assez grand vestibule complètement désert.
– On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez vive émotion sous une apparence de gaieté, maison de ministre… maison de parvenu… pas un valet de pied (pas un garçon de bureau, devrais-je dire) à l'antichambre… Mais heureusement, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une pièce qui communiquait au vestibule, Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.
Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier vert à dessins veloutés, et modestement meublé de chaises et de fauteuils d'acajou recouverts en velours d'Utrecht jaune ; le parquet était brillant, soigneusement ciré : une lampe circulaire, qui ne donnait au plus que le tiers de sa clarté, était suspendue beaucoup plus haut qu'on ne les suspend ordinairement. Trouvant cette demeure singulièrement modeste pour l'habitation d'un ministre, Adrienne, quoiqu'elle n'eût aucun soupçon, ne put s'empêcher de faire un mouvement de surprise, et s'arrêta une minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le bras, devina la cause de son étonnement, et lui dit en souriant :
– Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n'est-ce pas ? Mais si vous saviez ce que c'est que l'économie constitutionnelle !… Du reste, vous allez voir un monseigneur qui a l'air aussi… mesquin que son mobilier… Mais veuillez m'attendre une seconde… je vais prévenir le ministre et vous annoncer à lui. Je reviens dans l'instant.
Et dégageant doucement son bras de celui d'Adrienne, qui se serrait involontairement contre lui, le médecin alla ouvrir une petite porte latérale par laquelle il s'esquiva.
Adrienne de Cardoville resta seule.
La jeune fille, bien qu'elle ne pût s'exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre cette grande chambre froide, nue, aux croisées sans rideaux ; puis, peu à peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularités qu'elle n'avait pas d'abord aperçues, elle se sentit saisie d'une inquiétude indéfinissable. Ainsi, s'étant approchée du foyer éteint, elle vit avec surprise qu'il était fermé par un treillis de fer qui condamnait complètement l'ouverture de la cheminée, et que les pincettes et la pelle étaient attachées par des chaînettes de fer. Déjà assez étonnée de cette bizarrerie, elle voulut, par un mouvement machinal, attirer à elle un fauteuil placé près de la boiserie… Ce fauteuil resta immobile… Adrienne s'aperçut alors que le dossier de ce meuble était, comme celui des autres sièges, attaché à l'un des panneaux par deux petites pattes de fer.
Ne pouvant s'empêcher de sourire, elle se dit :
– Aurait-on assez peu de confiance dans l'homme d'État chez qui je suis pour attacher les meubles aux murailles ?
Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu forcée afin de lutter contre sa pénible préoccupation, qui augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le plus morne, régnait dans cette demeure, où rien ne révélait le mouvement, l'activité qui entourent ordinairement un grand centre d'affaires. Seulement, de temps à autre, la jeune fille entendait les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.
Plus d'un quart d'heure s'était passé, M. Baleinier ne revenait pas. Dans son impatience inquiète, Adrienne voulut appeler quelqu'un afin de s'informer de M. Baleinier et du ministre ; elle leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux côtés de la glace ; elle n'en vit pas, mais elle s'aperçut que ce qu'elle avait pris jusqu'alors pour une glace, grâce à la demi-obscurité de cette pièce, était une grande feuille de fer-blanc très luisant. En s'approchant plus près, elle heurta un flambeau de bronze… ce flambeau était, comme la pendule, scellé au marbre de la cheminée. Dans certaines dispositions d'esprit, les circonstances les plus insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes ; ainsi ce flambeau immobile, ces meubles attachés à la boiserie, cette glace remplacée par une feuille de fer-blanc, ce profond silence, l'absence de plus en plus prolongée de M. Baleinier, impressionnèrent si vivement Adrienne, qu'elle commença de ressentir une sourde frayeur. Telle était pourtant sa confiance absolue dans le médecin, qu'elle en vint à se reprocher son effroi, se disant que, après tout, ce qui le causait n'avait aucune importance réelle, et qu'il était déraisonnable de se préoccuper de si peu de chose. Quant à l'absence de M. Baleinier, elle se prolongeait sans doute parce qu'il attendait que les occupations du ministre le laissassent libre de recevoir. Néanmoins, quoiqu'elle tâchât de se rassurer ainsi, la jeune fille, dominée par sa frayeur, se permit ce qu'elle n'aurait jamais osé sans cette occurrence : elle s'approcha peu à peu de la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et prêta l'oreille.
Elle suspendit sa respiration, écouta… et n'entendit rien.
Tout à coup un bruit à la fois sourd et pesant, comme celui d'un corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tête… il lui sembla même entendre un gémissement étouffé. Levant vivement les yeux, elle vit tomber quelques parcelles de peinture écaillée, détachées sans doute par l'ébranlement du plancher supérieur.
Ne pouvant résister davantage à son effroi, Adrienne courut à la porte par laquelle elle était entrée avec le docteur, afin d'appeler quelqu'un. À sa grande surprise, elle trouva cette porte fermée en dehors. Pourtant, depuis son arrivée, elle n'avait entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste était extérieure. De plus en plus effrayée, la jeune fille se précipita vers la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et auprès de laquelle elle venait d'écouter… Cette porte était aussi extérieurement fermée… Voulant cependant lutter contre la terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela à son aide la fermeté de son caractère, et voulut, comme on le dit vulgairement, se raisonner.
– Je me serai trompée, dit-elle ; je n'aurai entendu qu'une chute, le gémissement n'existe que dans mon imagination… Il y a mille raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu'un qui soit tombé… mais ces portes fermées… Peut-être on ignore que je suis ici, on aura cru qu'il n'y avait personne dans cette chambre.
En disant ces mots, Adrienne regarda autour d'elle avec anxiété ; puis elle ajouta d'une voix ferme :
– Pas de faiblesse, il ne s'agit pas de chercher à m'étourdir sur ma situation… et de vouloir me tromper moi-même ; il faut au contraire la voir en face. Évidemment je ne suis pas ici chez un ministre… mille raisons me le prouvent maintenant… M. Baleinier m'a donc trompée… Mais alors dans quel but, pourquoi m'a-t-il amenée ici, et où suis-je ?
Ces deux questions semblèrent à Adrienne aussi insolubles l'une que l'autre ; seulement il lui resta démontré qu'elle était victime de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette âme loyale, généreuse, une telle certitude était si horrible, qu'elle voulut encore essayer de la repousser en songeant à la confiante amitié qu'elle avait toujours témoignée à cet homme ; aussi Adrienne se dit avec amertume :
– Voilà comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent souvent à des suppositions injustes, odieuses ; oui, car il n'est permis de croire à une tromperie si infernale qu'à la dernière extrémité… et lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Appelons quelqu'un, c'est le seul moyen de m'éclairer complètement.
Puis se souvenant qu'il n'y avait pas de sonnette, elle dit :
– Il n'importe, frappons ; on viendra sans doute.
Et, de son petit poing délicat, Adrienne heurta plusieurs fois à la porte. Au bruit sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu'elle était fort épaisse. Rien ne répondit à la jeune fille. Elle courut à l'autre porte. Même appel de sa part, même silence profond… interrompu çà et là au dehors par les mugissements du vent.
– Je ne suis pas plus peureuse qu'une autre, dit Adrienne en tressaillant ; je ne sais si c'est le froid mortel qu'il fait ici… mais je frissonne malgré moi ; je tâche bien de me défendre de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde trouverait comme moi ce qui se passe ici… étrange… effrayant…
Tout à coup, des cris, ou plutôt des hurlements sauvages, affreux, éclatèrent avec furie dans la pièce située au-dessus de celle où elle se trouvait, et peu de temps après une sorte de piétinement sourd, violent, saccadé, ébranla le plafond, comme si plusieurs personnes se fussent livrées à une lutte énergique. Dans son saisissement, Adrienne poussa un cri d'effroi, devint pâle comme une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s'élança à l'une des fenêtres fermées par des volets, et l'ouvrit brusquement. Une violente rafale de vent mêlée de neige fondue fouetta le visage d'Adrienne, s'engouffra dans le salon, et après avoir fait vaciller et flamboyer la lumière fumeuse de la lampe, l'éteignit… Ainsi plongée dans une profonde obscurité, les mains crispées aux barreaux dont la fenêtre était garnie, Mlle de Cardoville, cédant enfin à sa frayeur si longtemps contenue, allait appeler au secours, lorsqu'un spectacle inattendu la rendit muette de terreur pendant quelques minutes.
Un corps de logis parallèle à celui où elle se trouvait s'élevait à peu de distance. Au milieu des noires ténèbres qui remplissaient l'espace, une large fenêtre rayonnait, éclairée… À travers ses vitres sans rideaux, Adrienne aperçut une figure blanche, hâve, décharnée, traînant après soi une sorte de linceul, et qui sans cesse passait et repassait précipitamment devant la fenêtre, mouvement à la fois brusque et continu.
Le regard attaché sur cette fenêtre qui brillait dans l'ombre, Adrienne resta comme fascinée par cette lugubre vision ; puis ce spectacle portant sa terreur à son comble, elle appela au secours de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fenêtre où elle se tenait cramponnée. Au bout de quelques secondes, et pendant qu'elle appelait à son secours, deux grandes femmes entrèrent silencieusement dans le salon où se trouvait Mlle de Cardoville, qui, toujours cramponnée à la fenêtre, ne put les apercevoir. Ces deux femmes, âgées de quarante à quarante-cinq ans, robustes, viriles, étaient négligemment et sordidement vêtues, comme des chambrières de basse condition ; par-dessus leurs habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant jusqu'au cou, où ils s'échancraient, tombaient jusqu'à leurs pieds.
L'une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante, un gros nez bourgeonné, des petits yeux verts et des cheveux d'une couleur de filasse ébouriffés sous un bonnet d'un blanc sale. L'autre, jaune, sèche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui encadrait étroitement sa maigre figure terreuse, parcheminée, marquée de petite vérole et durement accentuée par deux gros sourcils noirs ; quelques longs poils gris ombrageaient sa lèvre supérieure. Cette femme tenait à la main, à demi déployé, une sorte de vêtement de forme étrange en épaisse toile grise.
Toutes deux étaient donc silencieusement entrées par la petite porte au moment où Adrienne, dans son épouvante, s'attachait au grillage de la fenêtre en criant :
– Au secours !…
D'un signe ces femmes se montrèrent la jeune fille, et pendant que l'une posait la lampe sur la cheminée, l'autre (celle qui portait le bonnet de deuil), s'approchant de la croisée, appuya sa grande main osseuse sur l'épaule de Mlle de Cardoville. Se retournant brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d'effroi à la vue de cette sinistre figure. Ce premier mouvement de stupeur passé, Adrienne se rassura presque ; si repoussante que fût cette femme, c'était du moins quelqu'un à qui elle pouvait parler ; elle s'écria donc vivement d'une voix altérée :
– Où est M. Baleinier ?
Les deux femmes se regardèrent, échangèrent un signe d'intelligence et ne répondirent pas.
– Je vous demande, madame, reprit Adrienne, où est M. Baleinier, qui m'a amenée ici ?… je veux le voir à l'instant…
– Il est parti, dit la grosse femme.
– Parti !… s'écria Adrienne, parti sans moi !… Mais qu'est-ce que cela signifie ? mon Dieu !…
Puis, après un moment de réflexion, elle reprit :
– Allez me chercher une voiture.
Les deux femmes se regardèrent en haussant les épaules.
– Je vous prie, madame, reprit Adrienne d'une voix contenue, de m'aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans moi ; je veux sortir d'ici.
– Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l'appelait la Thomas) n'ayant pas l'air d'entendre ce que disait Adrienne, voilà l'heure… il faut venir vous coucher.
– Me coucher ! s'écria Mlle de Cardoville avec épouvante. Mais, mon Dieu ! c'est à en devenir folle…
Puis, s'adressant aux deux femmes :
– Quelle est cette maison ? où suis-je ? répondez.
– Vous êtes dans une maison, dit la Thomas d'une voix rude, où il ne faut pas crier par la fenêtre, comme tout à l'heure.
– Et où il ne faut pas non plus éteindre les lampes, comme vous venez de le faire… sans ça, reprit l'autre femme appelée Gervaise, nous nous fâcherons.
Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d'épouvante, regardait tout à tour ces horribles femmes avec stupeur ; sa raison s'épuisait en vain à comprendre ce qui se passait. Tout à coup elle crut avoir deviné et s'écria :
– Je le vois, il y a ici méprise… je ne me l'explique pas… mais enfin, il y a une méprise… vous me prenez pour une autre… Savez-vous qui je suis ?… Je me nomme Adrienne de Cardoville !… Ainsi vous le voyez… je suis libre de sortir d'ici ; personne n'a le droit de me retenir de force… Ainsi, je vous l'ordonne ; allez à l'instant me chercher une voiture… S'il n'y en a pas dans ce quartier, donnez-moi quelqu'un qui m'accompagne et me conduise chez moi, rue de Babylone, à l'hôtel Saint-Dizier. Je récompenserai généreusement cette personne, et vous aussi…
– Ah çà, aurons-nous bientôt fini ? dit la Thomas ; à quoi bon nous dire tout ça ?
– Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours à tous les moyens, si vous me reteniez de force ici… ce serait bien grave… vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez !
– Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non ? dit la Gervaise d'un air impatient et dur.
– Écoutez, madame, reprit précipitamment Adrienne, laissez-moi sortir… et je vous donne à chacune deux mille francs… N'est-ce pas assez ? je vous en donne dix… vingt… ce que vous voudrez… je suis riche… mais que je sorte… mon Dieu !… que je sorte… je ne veux pas rester… j'ai peur ici, moi !… s'écria la malheureuse jeune fille avec un accent déchirant.
– Vingt mille francs !… comme c'est ça, dis donc, la Thomas !
– Laisse donc tranquille, Gervaise, c'est toujours leur même chanson à toutes…
– Eh bien !… puisque raisons, prières, menaces sont vaines, dit Adrienne puisant une grande énergie dans sa position désespérée, je vous déclare que je veux sortir, moi… et à l'instant… Nous allons voir si l'on a l'audace d'employer la force contre moi !
Et Adrienne fit résolument un pas vers la porte.
À ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient précédé le bruit de lutte dont Adrienne avait été si effrayée retentirent de nouveau ; mais cette fois les hurlements affreux ne furent accompagnés d'aucun piétinement.
– Oh ! quels cris ! dit Adrienne en s'arrêtant ; et, dans sa frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris… les entendez-vous ?… Mais qu'est-ce donc que cette maison, mon Dieu, où l'on entend cela ? Et puis là-bas, ajouta-t-elle presque avec égarement en montrant l'autre corps de logis, dont une fenêtre brillait éclairée dans l'obscurité, fenêtre devant laquelle la figure blanche passait et repassait toujours, là-bas ! voyez-vous… Qu'est-ce que cela ?…
– Eh bien ! dit la Thomas, c'est des personnes qui, comme vous, n'ont pas été sages…
– Que dites-vous ? s'écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec terreur. Mais… mon Dieu ! qu'est-ce donc que cette maison ? qu'est-ce qu'on leur fait donc ?…
– On leur fait ce qu'on vous fera si vous êtes méchante et si vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise.
– On leur met… ça, dit la Thomas en montrant l'objet qu'elle tenait sous son bras ; oui, on leur met la camisole…
– Ah !!! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains avec terreur.
Une révélation terrible venait de l'éclairer… Enfin elle comprenait tout…
Après les vives émotions de la journée, ce dernier coup devait avoir une réaction terrible : la jeune fille se sentit défaillir ; ses mains retombèrent, son visage devint d'une effrayante pâleur, tout son corps trembla, et elle eut à peine la force de dire d'une voix éteinte en tombant à genoux et désignant la camisole d'un regard terrifié :
– Oh ! non… par pitié pas cela !… Grâce… madame !… Je ferai… ce… que… vous voudrez…
Puis les forces lui manquant, elle s'affaissa sur elle-même, et, sans ces femmes, qui coururent à elle et la reçurent évanouie dans leurs bras, elle tombait sur le parquet.
– Un évanouissement, ça n'est pas dangereux… dit la Thomas ; portons-la sur son lit… nous la déshabillerons pour la coucher, et ça ne sera rien.
– Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la lampe.
Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme elle eût soulevé un enfant endormi, l'emporta dans ses bras et suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait disparu.
Cette chambre, d'une propreté parfaite, était d'une nudité glaciale ; un papier verdâtre couvrait les murs ; un petit lit de fer très bas, à chevet formant tablette, se dressait à l'un des angles ; un poêle, placé dans la cheminée, était entouré d'un grillage de fer qui en défendait l'approche ; une table attachée au mur, une chaise placée devant cette table et aussi fixée au parquet, une commode d'acajou et un fauteuil de paille composaient ce triste mobilier ; la croisée, sans rideaux, était intérieurement garnie d'un grillage destiné à empêcher le bris des carreaux. C'est dans ce sombre réduit, qui offrait un si pénible contraste avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu'Adrienne fut apportée par la Thomas, qui, aidée de Gervaise, assit sur le lit Mlle de Cardoville inanimée. La lampe fut placée sur la tablette du chevet.
Pendant que l'une des gardiennes la soutenait, l'autre dégrafait et ôtait la robe de drap de la jeune fille ; celle-ci penchait languissamment sa tête sur sa poitrine. Quoique évanouie, deux grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux fermés, dont les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d'une pâleur transparente… Son cou et son sein d'ivoire étaient inondés des flots de soie dorée de sa magnifique chevelure dénouée lors de sa chute… Lorsque, délaçant le corset de satin, moins doux, moins frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple et svelte, s'arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une statue d'albâtre légèrement rosée, l'horrible mégère toucha de ses grosses mains rouges, calleuses et gercées, les épaules et les bras nus de la jeune fille… celle-ci, sans revenir complètement à elle, tressaillit involontairement à ce contact rude et brutal.
– A-t-elle des petits pieds ! dit la gardienne, qui, s'étant ensuite agenouillée, déchaussait Adrienne ; ils tiendraient tous deux dans le creux de ma main.
En effet, un petit pied vermeil et satiné comme un pied d'enfant, çà et là veiné d'azur, fut bientôt mis à nu, ainsi qu'une jambe à cheville et à genou roses, d'un contour aussi fin, aussi pur que celui de la Diane antique.
– Et ses cheveux, sont-ils longs ! dit la Thomas, sont-ils longs et doux !… elle pourrait marcher dessus… Ça serait pourtant dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crâne.
Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique chevelure derrière la tête d'Adrienne. Hélas ! ce n'était plus la légère et blanche main de Georgette, de Florine ou d'Hébé, qui coiffaient leur belle maîtresse avec tant d'amour et d'orgueil ! Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la gardienne, le même tressaillement nerveux dont la jeune fille avait été saisie se renouvela, mais plus fréquent et plus fort. Fût-ce, pour ainsi dire, une sorte de répulsion instinctive, magnétiquement perçue pendant son évanouissement, fût-ce le froid de la nuit… bientôt Adrienne frissonna de nouveau, et peu à peu revint à elle…
Il est impossible de peindre son épouvante, son horreur, son indignation chastement courroucée, lorsque, écartant de ses deux mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage baigné de larmes, elle se vit, en reprenant tout à fait ses esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mégères. Adrienne poussa d'abord un cri de honte, de pudeur et d'effroi ; puis, afin d'échapper aux regards de ces deux femmes, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle renversa brusquement la lampe qui était placée sur la tablette du chevet de son lit, et qui s'éteignit en se brisant sur le parquet.
Alors, au milieu des ténèbres, la malheureuse enfant, s'enveloppant dans ses couvertures, éclata en sanglots déchirants…
Les gardiennes s'expliquèrent le cri et la violente action d'Adrienne en les attribuant à un accès de folie furieuse.
– Ah ! vous recommencez à éteindre et à briser les lampes… il paraît que c'est là votre idée, à vous ! s'écria la Thomas courroucée en marchant à tâtons dans l'obscurité. Bon… je vous ai avertie… vous allez avoir cette nuit la camisole comme la folle de là-haut.
– C'est ça, dit l'autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller chercher de la lumière… à nous deux nous en viendrons à bout.
– Dépêche-toi… car avec son petit air doucereux… il paraît qu'elle est tout bonnement furieuse… et qu'il faudra passer la nuit à côté d'elle.
Triste et douloureux contraste :
Le matin Adrienne s'était levée libre, souriante, heureuse, au milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entourée des soins délicats et empressés de trois jeunes filles qui la servaient… Dans sa généreuse et folle humeur elle avait ménagé à un jeune prince indien, son parent, une surprise d'une magnificence splendide et féerique ; elle avait pris la plus noble résolution au sujet des deux orphelines ramenées par Dagobert… Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier… elle s'était montrée tour à tour fière et sensible, mélancolique et gaie, ironique et grave… loyale et courageuse… enfin, si elle venait dans cette maison maudite, c'était pour demander la grâce d'un honnête et laborieux artisan…

Et le soir… Mlle de Cardoville, livrée par une trahison infâme aux mains grossières de deux ignobles gardiennes de folles, sentait ses membres délicats durement emprisonnés dans cet abominable vêtement de fous appelé la camisole.

Émile Zola, La conquête de Plassans, éd. de Colette Becker, Paris, Livre de Poche, 1999 [1880]

pp. 298-300 :
Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe, qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison ; les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde d'hôpital.
– C'est la maison des aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des gardiens. Nous sommes très bien ensemble, il vient boire une bouteille de temps à autre. »
Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous les mûriers :
– Hé ! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la fenêtre de notre pauvre vieille. »
Alexandre s'avança obligeamment.
– Voyez-vous ces trois arbres ? dit-il, le doigt tendu, comme s'il eût tracé un plan dans l'air. Eh bien ! un peu au-dessus de celui de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une cour… Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite : c'est la cinquième fenêtre. »
Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner les yeux.
– Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est de l'autre côté. Elle se porte très bien, n'est-ce pas, Alexandre ? C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans… Je suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux placé.
Il laissa échapper son ricanement de satisfaction.
– Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que chez les Macquart. Quand je m'assois à cette place, en face de cette grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y viendra peut-être un jour, puisque la maman y est… Dieu merci ! je n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais qui ont un joli coup de marteau… Eh bien ! je serai là pour les recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre, bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille. »
Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé : « C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes. »

Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une autre bouteille.

Yves Guyot, Un fou, Paris, Flammarion, 1884

pp. 101-117 :
« La voiture tourna brusquement; M. Labat entrevit à travers la glace une grille ouverte, auprès de laquelle se tenait un homme vigoureux, coiffé d'une casquette galonnée et vêtu d'une veste d'un espèce de drap verdâtre, puis plusieurs hommes à qui il eut été difficile d'assigner une place dans une catégorie quelconque de la société, car la plupart avaient des costumes disparates, mal ajustés, qui n'étaient ni des habillements de ville, ni des vêtements de campagne. Quelques uns regardaient machinalement la voiture, d'autres ne se laissaient pas distraire de leurs importantes méditations par ce vulgaire incident, et continuaient une promenade le long de l'avenue, sans même retourner la tête au bruit des chevaux et du fouet du cocher.
La voiture arriva rapidement devant une grande maison bourgeoise, d'apparence cossue. A peine fut-elle arrêtée devant une petite porte percée dans le pignon, que deux autres hommes à casquette galonnée et à vestes de drap verdâtre, mais affublés de plus grands tabliers d'infirmiers se présentèrent aux portières. Le docteur Biboux descendit le premier.
Labat restait immobile; il sentait qu'en quittant la voiture, il allait abandonner le dernier asile, qui le retenait encore à la vie commune.
- Allons, dit le gardien qui était assis en face de lui.
Il se leva automatiquement, comprenant que toute résistance serait inutile, et il descendit lentement, en regardant d'un œil hagard les gardiens, les rangées de fenêtres du bâtiment dont la porte s'ouvrait devant lui et une élégante petite chapelle qui dressait, à côté de la pelouse, son petit clocher.
Le portier tira une forte chaîne de fer : à ce geste, répondit dans le lointain le son affaibli d'une grosse cloche. Une porte s'ouvrit, le docteur Biboux entra; les trois gardiens entourèrent Labat de telle sorte qu'il n'eût pas la moindre hésitation sur le devoir qu'on lui imposait; il devait s'engouffrer dans la porte et suivre le couloir qui alignait devant lui sa perspective obscure. Il y entra, comme il se serait jeté dans un gouffre. 
Au bout de quelques pas d'une marche silencieuse, le docteur Biboux poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans un petit parloir, dont les murs nus n'avaient pour ornements que le plan de l'établissement , deux ou trois photographies le représentant sous ses divers aspects. La propreté du parquet, admirablement ciré, était garantie par un chemin en natte d'aloès et des petits ronds placés devant chaque siège. Ces petits ronds, ce chemin, ces murs, tout cela signifiait nettement : Attention! vous êtes ici dans une maison bien réglée où tout doit être et est en ordre; ne vous avisez pas de rien déranger, de ternir ce parquet, en mettant votre pied en dehors du chemin ou du petit rond, ou malheur à vous ! »

p. 113 :
« Il entrevit, en passant dans un couloir, une salle de billard; puis, dans un préau couvert et fermé, il fut laissé au milieu de pensionnaires qui attendaient leur déjeuner. La plupart étaient serrés les uns contre les autres, rapprochés du poêle, les uns assis, les autres debout, immobiles; d'autres étaient isolés, adossés à des piliers. Deux ou trois, au contraire, dans une agitation incessante, allaient, venaient, gesticulaient, sans un moment de repos. L'un d'eux parlait continuellement. C'était une émission de syllabes, sans aucun son précis, une sorte de gazouillement d'oiseau. Quelques-uns jetaient des regards curieux sur le nouveau venu. La plupart, absorbés dans leur délire, ne s'étaient pas aperçu de sa présence ou avaient considéré avec dédain un événement si petit, en comparaison des graves intérêts qui les préoccupaient.
Au son d'une cloche, presque tous se dirigèrent vers diverses portes; quelques uns seulement, trop déprimés, conservèrent leur attitude immobile; des infirmiers vinrent les secouer pour les arracher à leur torpeur, et, de force, les mirent debout. […] Deux causaient entre eux des événements du jour avec autant de liberté et de précision que des gens ordinaires à la table d'hôte d'un hôtel quelconque.
- Mais ceux-là ne semblent pas plus fous que moi, pensa Labat. [...]
Des pensionnaires jouèrent au billard, comme des gens du monde. D'autres aux dames et aux échecs; quelques uns sortirent dans la cour plantée d'arbres et se promenèrent plus ou moins gravement. Labat avait peur de se trouver au milieu de tous ces gens qui paraissaient complètement livrés à eux-mêmes. Son expérience du déjeuner lui faisait éviter, avec soin, tout contact avec les autres pensionnaires. Il était d'autant plus inquiet qu'il se disait, par une singulière erreur de méthode :
- Ils doivent bien voir que je ne suis pas fou comme eux.
Il se considérait là comme un intrus et s'imaginait que les autres, le regardant comme tel, devaient lui en vouloir. »

p. 116 :
« Au bout de quelques instants, très las, il demanda au père Bastien où était sa chambre. Le grand gardien, qui l'avait brutalisé, surgit alors et le conduisit à une pièce, bien cirée, où se trouvait un lit de fer, deux chaises, un fauteuil, une petite table. »

pp. 265-270 :
« Les bâtiments étaient assez mal tenus. On voyait que la culture seule préoccupait M. Pignerol. Depuis deux jours que l'inspection avait été annoncée, on avait aéré, lavé, balayé. Cependant, quand MM. Duprat et Hermet entrèrent dans la salle des gâteux, ils reculèrent devant l'infection. Les misérables étaient entassés les uns sur les autres, les lits pleins d'ordures. La plupart étaient couchés sur une simple paillasse. Leur séjour sur le lit dur, dans ces ordures, avait provoqué des plaies. Chacun n'était couvert que par une maigre couverture pliée en deux.
- C'est assez infect, dit le docteur Hermet.
- Que voulez-vous ? reprit M. Pignerol, ce sont des cadavres, pas mêmes ambulants, car la moitié de peut pas bouger. Il leur faut des soins incessants...
- On le voit bien, reprit le docteur Hermet en pinçant les lèvres.
- Ils ne rapportent rien, continua M. Pignerol à qui la présence de l'inspecteur inspirait toujours un léger sentiment de malaise qu'il ne voulait pas s'avouer.
- Ils coûtent en proportion, reprit le docteur Hermet. Je suis bien sûr que vous ne les gâtez pas sous le rapport de la nourriture.
- Il faut bien que je me rattrape sur quelque chose, se hâta de dire M. Pignerol avec naïveté. Ils ne sentent rien. Si on ne leur donnait pas à manger, ils mourraient de faim sans s'en apercevoir; moins ils mangent, moins ils salissent.
- De sorte que la seule manière de les tenir propres, ce serait de les laisser mourir de faim.
- Oh! vous exagérez, reprit M. Pignerol, d'un air pudibond.
Il y avait des cellules dont personnes n'eût voulu pour chenil, délabrées, à moitié enfouies sous terre, sombres, infectes, dont les murs étaient recouverts d'un suintement perpétuel. Dans deux ou trois de ces cellules, se trouvaient des fous en camisole de force, les entraves aux pieds.
Le docteur Hermet fit une grimace de dégoût. Quant à M. Pignerol, il disait:
- Je sais bien que ce n'est pas beau, mais c'est suffisant pour des furieux qui détruiraient tout. Puis, il faut bien avoir un moyen d'intimider les fous.
- Vous en avez encore d'autres, reprit un des fous qui étaient là.
- Que voulez-vous dire ? dit le docteur Hermet.
- Celui-là est très dangereux, se hâta d'interrompre M. Pignerol. Il est là parce qu'il s'est évadé. [...]
Pignerol était embarrassé. Décidément, ce docteur Hermet n'avait pas l'habitude des établissements de fous. Il ne paraissait pas trouver que tout fût parfait à Montjoyeux. Cependant, Montjoyeux était un établissement bien connu, qui avait été inspecté bien des fois. Heureusement que le docteur Duprat, l'inspecteur général, le connaissait bien, lui !
On visita la boucherie et la cuisine. Trois veaux étaient pendus dans la boucherie. M. Pignerol les montra d'un air de satisfaction.
- Sur les quatorze repas de la semaine, pour les malades du gouvernement, dit M. Pignerol, je donne quatre plats de viande et deux plats de lard d'Amérique.
Pendant ce temps, le docteur Hermet causait dans un coin avec un fou qui aidait à faire la cuisine.
- Combien mettez-vous de graisse dans votre miroton ?
- Trois kilogrammes, dit avec une certaine emphase M. Pignerol.
- Qui, divisés par douze cents... reprit M. le docteur Hermet.
  - Je n'ai pas compté, interrompit M. Pignerol, inquiet.
- Donnent deux grammes et demi par malade.
- Oui, mais ils ont cent grammes de lard d'Amérique par tête, cent grammes de morue...
- Qu'on ne donnerait pas aux chiens, dit le fou. Ah! Vous pouvez être sur qu'il en reste toujours. Vous avez beau ne pas dessaler le lard, il est tellement infect que personne n'ose y toucher. On y trouve des asticots longs comme ça, ajout-a-t-il en montrant son doigt. [...] Et votre viande, parlez-en, continua le fou, du mou de boeuf, des poumons, de la rate, du coeur que vous allez acheter chez tous les bouchers des environs. Les trois veaux qui sont là! on en connaît bien la farce. Vous l'avez déjà faite l'année dernière. Ils viennent d'arriver pour que ces messieurs les voient. Dans deux heures, le boucher va venir les reprendre.
- Alors, ce sont des veaux loués ? ... interrogea le docteur Hermet.
- Oui, affirma le fou.[...]
- Ce sont ceux qui étaient le plus mal chez eux [dit M. Pignerol] qui se plaignent le plus haut. La plupart de ces hommes étaient des paysans, des ouvriers. Avaient-ils l'habitude de manger de la viande ?
- C'est évident, dit le docteur Duprat.
- Du reste, si on veut qu'ils soient mieux, continua M. Pignerol, c'est bien simple: que les conseils généraux nous donnent davantage; mais au contraire, ils trouvent toujours qu'ils paient trop cher. Savez-vous qu'ils sont bien heureux que je sois là ? Je viens encore de prendre un lot de trente-cinq fous à 1fr. 20 par jour. Personne n'en voulait à moins de 1fr. 50.
- Vous gagnerez encore au moins 30 ou 40 centimes sur eux par tête et par jour, reprit le docteur Hermet.
- Pas tant que cela, dit M. Pignerol, d'un petit air contrit, un peu gêné de cette perspicacité. On exagère beaucoup nos bénéfices. On ne calcule pas nos pertes, nos embarras, les risques à courir.
- Quels risques ?
- Ne serait-ce que les calomnies auxquelles nous sommes en butte tous les jours? Ah! Si mon pauvre père n'avait pas fondé cette maison et si je n'avais pas tenu à honneur de continuer son œuvre, dans un intérêt supérieur d'humanité, je ne me serais jamais fait directeur d'une maison de santé.

p. 285 :
« Quelques jours après, Labat était à la Sûreté de Bicêtre.
On appelle ainsi un pavillon isolé situé en contrebas. Il est destiné aux aliénés criminels. La connexion de cette épithète et de ce nom est la preuve flagrante du tohu-bohu de nos idées sociologiques et scientifiques.
A l'intérieur, ce pavillon a la forme d'une demi-roue. Au moyeu se trouvent la porte d'entrée et le parloir où se tiennent les gardiens. De ce moyeu partent des rayons, qui forment quatre secteurs. Chaque secteur est fermé, dans la partie la plus rapprochée du centre, par une grille d'épais barreaux de bois; dans la partie la plus éloignée par des cellules qui servent au logement des aliénés. Entre les cellules et les grilles de bois, se trouve un
espace éclair par en haut, dans lequel les aliénés se promènent toute la journée, sous l'oeil des gardiens. Dans cet étroit espace, quatre ou cinq misérables circulent, s'agitent, crient, hurlent, chantent.
On mit Labat dans un de ces secteurs. A Montjoyeux, il avait été étroitement enfermé dans une camisole de force dont les manches avaient été tellement serrées que ces mains étaient tuméfiées et elle avait provoqué de larges escharres sur ses omoplates. Les gardiens, en le déshabillant, trouvèrent collés sur son dos les débris purulents d'un vieux journal qui avait servi à le panser. Comme l'avait dit M. Pignerol, il n'y a pas de petites économies. [...] Labat était parfaitement heureux.

Dans cet étroit espace, derrière ses grilles, sa personnalité se dilatait, remplissait le monde et envahissait tout, sans trouver aucun obstacle. »

Paul Hervieu, L'inconnu, 2ème éd., Paris, A. Lemerre, 1886

pp. 27-30 :

« Nous traversâmes, sur un étroit pont de planches qui gronda sourdement, le canal sans courant par lequel deux étangs, à droite et à gauche, avaient égalisé leurs eaux muettes, émaillées de nénuphars à la surface et ridées sous les zigzags incohérents des sauterelles aquatiques. Bientôt nous tournâmes à angle aigu pour nous engager dans une impasse toute droite, excessivement allongée, obscure, et creuse comme un défilé, grâce aux abrupts talus de gazon qui surélevaient, sur chaque bord, le tronc grisâtre d'arbres gigantesques. La pente en était assez accentuée pour accélérer le trot de la rosse, de telle sorte que la cornemuse de ses poumons poussifs et que les ferrailles de l'équipage me consternaient de leur affreux orchestre. A la fin du chemin, une large grille, hérissant ses crocs de métal rouillé, précédait un bâtiment central, couvert d'ardoises moussues et flanqué de deux ailes plus hautes. Aucun être humain ne se montrait. »

Hector Malot, Un beau-frère, illustrations de P. Cousturier, Paris, E. Dentu, 1891

pp. 282-285 :
La ferme du Luat n'est point un établissement public destiné à recevoir et à soigner les aliénés, mais un établissement privé, fondé il y a une dizaine d'années par un certain abbé Battandier, plus homme d'affaires que prêtre, qui, à la suite de difficultés avec son évêque, avait ouvert au Luat une maison de santé sous le nom d'un médecin de ses amis, M. Mazure.
Les commencements des deux associés avaient été pénibles, et un prospectus que tous les journaux publièrent à cette époque donnera une idée de leur manière de procéder.
« M. Mazure, médecin et fondateur de la ferme du Luat, où il traite avec succès, selon la méthode de M. l'abbé Battandier, la folie et toutes les maladies nerveuses, telles que l'épilepsie, la chorée, etc., etc., est heureux de pouvoir annoncer au public que cette maison, comme la poule qui, pleine de sollicitude maternelle pour sa chère couvée, étend ses ailes, a aussi dilaté l'aile droite de ses bâtiments en faveur de la pauvre humanité, afin de recevoir dans son sein un plus grand nombre d'infirmes.
« Cet établissement, créé dans une contrée salubre, au milieu d'une forêt magnifique dont il est séparé seulement par une belle plaine, peut recevoir un grand nombre de malades ; ce sont là des conditions comme peu d'autres maisons en France ou à l'étranger peuvent en offrir : les malades qui par leurs habitudes ont besoin de travailler sont employés à la culture; ceux, au contraire, que leur éducation et leur goût ont toujours éloignés d'un labeur manuel peuvent se promener sous les ombrages de la forêt, sans craindre qu'un regard curieux viennent les reconnaître et signaler au monde leur triste position passagère. Mais cette précieuse maison n'offre pas que des avantages pour le corps ; elle offre aussi à l'âme, au milieu du désert aride de cette vie, une charmante oasis qui seule peut lui faire oublier les peines de son triste pèlerinage, je veux dire une chapelle dédiée à Marie-Immaculée, où M. l'abbé Battandier veut bien tous les jours faire descendre du ciel la grande victime au milieu des affligés pour l'intéresser en leur faveur. « Le prix de la pension a été établi de manière à satisfaire toutes les fortunes, depuis les-plus grandes jusqu'aux plus petites, et, par conséquent, laisser à toutes les familles le doux espoir de voir rentrer pleins de santé leurs chers infirmes au sein de la société dont ils étaient bannis pour toujours. »
Grâce à ce mélange de mercantilisme et de religiosité, la poule avait peu à peu dilaté ses ailes et les constructions s'étaient ajoutées aux constructions. A l'imitation de ce que les frères Labitte ont si admirablement réalisé à Clermont dans leurs fermes de Fitz-James et de Villers, l'abbé Battandier avait rétabli au Luat une colonie agricole pour les aliénés pauvres, et comme il se trouvait au centre d'un pays où tout le monde a l'habitude du travail des champs, il avait pu faire au département, qui n'avait pas d'asile public, des propositions au-dessous de celles des autres établissements. On sait que quand les départements sont dans ce cas, ils sont autorisés à placer leurs aliénés dans un asile privé, où on les reçoit moyennant une pension fixée d'avance ; les prix varient généralement depuis1 fr. 20 c. jusqu'à 1 fr. 50 c. Lorsqu'on reçoit des aliénés de tous les pays, on ne peut pas leur demander une grande somme de travail agricole, comme à Clermont, par exemple, où les Parisiens, lorsqu'il y en avait, ne voulaient absolument rien faire ; mais, au contraire, quand ce sont en majorité des paysans, le produit de leur travail entre en décompte de leur dépense. C'était sur ce calcul qu'avait raisonné l'abbé. Battandier, et c'était ce qui lui avait permis de ne demander qu'un franc pour les hommes et quatre-vingt-dix centimes pour les femmes.
Aussi, au moment où Cénéri était dirigé vers le Luat, l'établissement avait-il atteint, un haut point de prospérité. Il n'avait plus besoin de prospectus, ni de commis voyageurs pour attirer les malades ; les pensionnaires hors ligne et ceux qui étaient soumis au régime commun affluaient de tous côtés.

pp. 303-309 :
Le Luat ne ressemble en rien à ces grands établissements qui, construits d'un seul coup, sur un plan général, ont été rigoureusement appropriés à leur destination ; c'est un ensemble de bâtiments juxtaposés qui ont été élevés au hasard, à mesure que l'argent tombait dans la caisse de l'abbé Battandier. Déjà, des difficultés de communication des uns aux autres, beaucoup de corridors, de portes et de serrures.
Tout en marchant, Cénéri jetait les yeux à droite et à gauche. Il n'avait aucune idée de cette petite ville de douze cents habitants. C'était là désormais qu'il allait vivre. Combien de jours, combien de mois faudrait-il à Cyprienne et à Hélouis, pour le tirer de prison ? On longeait des magasins, des granges, des cuisines. Des gens vêtus de blouses de-toile, au regard hébété, s'arrêtaient pour les voir passer. Il y avait des bâtiments d'où partaient des cris, d'autres autour desquels régnait un silence de mort. Ils marchaient sans échanger une parole, le surveillant immédiatement sur ses talons et bien certainement à la longueur du bras. Comme l'espace n'avait pas été ménagé lors de la construction des bâtiments, ils avaient quelquefois d'assez grands espaces à parcourir en plein air pour passer d'une maison à l'autre : ces espaces étaient occupés par des jardins plantés de gros légumes, de choux, de salades. Pas un pouce de terrain n'était perdu; où les légumes ne pouvaient croître, s'élevaient des hangars pour le fourrage, des amas de bois ou de fagots. A chaque porte, le surveillant se présentait le premier, l'ouvrait avec une clef qui était bonne pour toutes les serrures, et la refermait soigneusement.
Enfin ils arrivèrent devant un bâtiment carré à un seul étage isolé, au milieu d'un grand jardin ; par-dessus les murs de ce jardin on apercevait d'un côté la plaine et tout autour la forêt avec ses arbres que l'automne commençait à jaunir. Cénéri entendit une étrange confusion de cris ; des plaintes, des rires, un brouhaha. Il se retourna vers le surveillant.
« Qu'est-ce que cela ?
— C'est Saint-Charles, l'asile des agités. »
Ils étaient arrivés à la porte que le surveillant ouvrit; derrière cette porte pleine, à cinq ou six pas de distance, était une grille en fer. A travers cette grille, Cénéri aperçut, collées contre les barreaux, deux ou trois figures grimaçantes; puis au delà, dans la cour, des gens qui s'agitaient en tournant.
« C'est là que vous me conduisez, s'écria-t-il, jamais !»
II recula.
En même temps le surveillant, qui était derrière lui, le saisit vivement par les cheveux et voulut le pousser en avant. Malgré la douleur, Cénéri se retourna, et d'un coup de poing, le même qui était tombé sur le gendarme, il jeta le surveillant contre la muraille.
Alors l'espèce de charme qui l'avait soumis se trouva rompu; il oublia ses résolutions de calme et de résignation. Devant lui, par-dessus le mur, était la forêt ; l'instinct de la liberté l'emporta : d'un bond il fut dans le jardin. S'il gagnait les bois, il saurait bien se cacher, dépister les recherches ; en se sauvant à l'étranger, il échapperait à cette prison.
Le surveillant, en retrouvant son souffle après ce formidable coup de poing, fit entendre un sifflement, aussitôt deux de ses camarades sortirent de l'asile ; il leur montra Cénéri courant à travers le jardin, et tous trois se mirent à sa poursuite. Mais il avait quelques secondes d'avance, et d'ailleurs il allait beaucoup plus vite qu'eux.
De loin, le mur ne lui avait pas paru très élevé; en approchant il reconnut que : la distance l'avait trompé et que ce mur avait près de quatre mètres de hauteur, c'est-à-dire qu'il était infranchissable sans aide. Des espaliers d'un an plantés au pied ne pouvaient lui être d'aucun secours. Fallait-il se rendre ? Dans un coin du jardin était un amas de perches ou, plus justement, de petits arbres de sept ou huit mètres de long, qui avaient servi à des échafaudages pour les maçons. Il courut vers ce tas, cela lui faisait faire un détour et le rapprochait des surveillants, mais c'était son seul moyen d'escalade ; qu'il pût dresser une de ces perches contre le mur, et pour un homme agile comme lui, rompu aux exercices de la gymnastique, c'était un jeu de gagner le chaperon. Arrivé au tas de perches, n'ayant pas le temps de choisir, il prit celle qui était dessus, la mit sur son épaule et courut vers le mur; il était temps, les surveillants approchaient.
Vivement il abattit sa perche contre le mur et monta dessus à califourchon, en s'aidant des bras et des jambes. Il allait atteindre le chaperon quand la perche cassa, brisée autant par les secousses qu'il lui imprimait que par la pourriture. Il tomba sur la terre. Les surveillants arrivaient.
En une seconde, il fut saisi et mis dans l'impossibilité de faire un mouvement.
On le ramena vers l'asile.
« Au bain », dit le surveillant-chef, celui qui l'avait reçu le coup de poing.
On le conduisit dans une salle voûtée en pierre, où on le déshabilla. Deux baignoires, recouvertes d'un couvercle en tôle étaient à chaque extrémité; on découvrit l'une d'elles et on le plongea dedans ; quand il fut couché, on rapprocha le couvercle qui l'emboîta au cou de manière qu'il pouvait tourner la tête, mais sans faire aucun mouvement. Puis sur la tête on lui plaça une grosse éponge imbibée d'eau froide.
Entre les mains des surveillants, il était devenu une chose inerte, la fatalité l'avait vaincu, i1 s'abandonnait à la fatalité. D'ailleurs, épuisé de fatigue et d'émotions, il n'avait plus la conscience de lui-même.
Au bout d'une heure, deux surveillants le tirèrent de la baignoire, lui passèrent ses vêtements et par-dessus une veste de toile grise : « la camisole de force ».
Stupéfaits de sa docilité, ils se tenaient sur leurs gardes, s'attendant toujours à une nouvelle explosion; mais il ne bougea pas. Alors ils ouvrirent une porte et le poussèrent doucement dans une cour, une sorte de préau entouré d'une galerie circulaire.
Cinq ou six hommes occupaient le milieu de la cour, d'autres se tenaient sous la galerie ; chacun semblait ne pas connaître son voisin.
A peine eût-il fait quelques pas qu'un homme à barbe blanche, décoré de la Légion d'honneur, se précipita vers lui.
« De grâce, monsieur, dit-il, prenez garde à vous, vous allez vous faire prendre dans la machine. »
II regarda autour de lui et ne vit rien.
« Quel machine ? dit-il.
— La machine qui vous soutirerait votre esprit, vous seriez perdu. »

pp. -380-381 :
Du quartier des agités, Cénéri fut donc transféré dans un petit pavillon isolé au milieu de l'un des jardins, et entouré de hautes murailles et de solides grilles. Les fenêtres garnies de barreaux de fer et de grillages, les quatre gardiens attachés à sa personne deux pour le jour qui raccompagnaient partout, et deux pour la nuit qui couchaient dans sa chambre, c'était là un luxe de précautions qui avait bien quelque chose d'irritant; mais, entre sa nouvelle situation et l'ancienne, il y avait une telle amélioration, qu'il eût fallu être véritablement fou pour se plaindre. S'il était, s'il se sentait toujours prisonnier, au moins n'avait-il plus a subir les grimaces de ses compagnons, le spectacle continuel de la démence ou de la fureur, les conversations de M. d'Auvers, les plaintes du capitaine. Il avait à sa disposition des plumes, une table; il pouvait demander à la bibliothèque les livres qu'il désirait; ce n'était plus maintenant qu'une affaire de patience; les experts allaient faire leur visite ; le tribunal leur avait donné huit jours seulement pour faire leur rapport. […]

pp. 343-344 :
La nuit arriva sans autre incident, et l'on nous-fit rentrer dans nos cellules pour le coucher. Ces cellules sont de forme allongée, quatre mètres de long à peu près sur deux mètres de large ; une petite fenêtre grillée donne sur le préau, deux portes ouvrent, l'une sur le préau à côté de la fenêtre, l'autre sur un vestibule de service. De telle sorte que si un malade voulait se barricader dans sa cabine, on pourrait, pendant qu'il serait occupé à défendre une porte, entrer par l'autre et le prendre par le dos. Mais cette barricade serait difficile à construire, car le seul mobilier de la cellule se compose d'un lit en fer fixé au parquet par de grosses vis qui paraissent pénétrer profondément dans le chêne ; pas d'autre meubles : pas de chaises, pas de porte-manteau ; on dépose le soir les vêtements dans le vestibule et on vous les donne le matin en ouvrant la porte.

On voulut bien me défaire ma camisole, mais avec des précautions et en présence de trois gardiens prêts à sauter sur moi. Naturellement je ne bougeai pas ; le temps de la colère et de l'emportement était passé. Lorsqu'on m'eut déshabillé on m'enferma dans ma cellule.

Hector Malot, Mère, Paris, E. Dentu, 1896

pp. 412-413 :
Ils se firent conduire à Saint-Maurice où se trouve la maison qui a gardé l'ancien nom de Charenton.
La rampe en losange qui de la grille monte du talus vert fut rapidement gravie par eux, et en arrivant sur la terrasse, ils se firent indiquer le pavillon de la première division, où on les introduisit dans un parloir. Ils n'eurent pas longtemps à attendre; presque aussitôt la porte s'ouvrit et M. Combarrieu entra souriant, sans être accompagné; vivement, il vint à eux Les deux mains tendues.
- Vous voyez, dit-il après le premier trouble de joie, personne pour me surveiller, je respire; je me retrouve homme, c'est le paradis ici.

Il les emmena dehors et les fit asseoir sous un portique d'où la vie, en passant par dessus la cime jaune des arbres de la Marne, s'étendait jusqu'à Choisy-le-Roi, d'un côté remontait le long des coteaux de Chenevière, et se perdait de l'autre dans les vapeurs et les fumées de Paris d'où émergeaient des tours et des dômes.

Léon Daudet, Les Morticoles, Paris, Charpentier, 1895

pp. 352-353 :
Or, le jour même où je devais être libre, mon maître me chargea d'une commission pour sa maison de campagne. Je montai, en maugréant, dans un chemin de fer suburbain, et je m'arrêtai à une première station de ville d'eaux. Je m'informai. Un passant m'indiqua une massive construction située sur une hauteur. Je me dirigeai là par un chemin boueux, car il tombait une petite pluie fine. Plus je m'approchais, plus je reconnaissais la symétrie, la régularité si chères à Ligottin. Quand je fus à cent mètres, j'entendis des gémissements : « Les capitons sont moins épais, pensai-je. C'est d'une simplicité rustique. » Derrière une grille hurlaient deux ou trois visages, tandis qu'une quantité de grandes silhouettes maigres, hérissées de gestes tragiques, arpentaient rapidement une cour sablée. J'arrivai à la porte du gardien-chef, le frère de Lambert. Il me reçut amicalement, m'offrit un verre de vin et me proposa de faire le tour de son établissement. J'acceptai.

Après maint circuit, je me trouvai devant une cage énorme, remplie d'êtres sans nom vautrés au milieu de leurs ordures, gambadant, grimaçant, singes du délire, cauchemars de corps et d'âmes. Dès qu'ils nous aperçurent, ils se livrèrent à une mimique tumultueuse et désordonnée. Les uns faisaient des signes obscènes. D'autres se précipitaient sur les barreaux avec rage. D'autres, dans les angles, grinçaient des dents, tandis que, sur le sol, un tapis de mélancoliques suivaient ce spectacle avec une morne indifférence : « Ce sont les furieux, me dit le gardien. Ne vous approchez pas. Ils vous mordraient, vous déchireraient. Je leur jette des trognons de choux qu'ils se disputent, et des morceaux de pain qu'ils salissent. Ils se battent toute la journée. C'est rigolo ! Le matin je les asperge en masse et ça grouille, ça grouille 1 En été c'est une infection. Quand il en meurt un, je l'attire avec des crochets et je l'enterre là-bas, derrière la colline. Quelquefois ils sont en épidémie. Alors, c'est un charnier plein de mouches. En place d'eau, je douche du phénol. C'est un rude métier. J'aimerais mieux la maison de ville. Sous mon prédécesseur, c'est même ça qui l'a fait renvoyer, ils avaient trouvé le truc de desceller les barreaux et ils s'étaient sauvés dans la campagne. Ils ont vécu deux mois dans la forêt. Le soir, quand on passait le long du bois, c'étaient comme des miaulements de chattes en chaleur. Et puis, nous avons mis le feu aux arbres, et ils ont tous grillé. Ah, ah ! ça n'est pas commode, les furieux !

Jules Claretie, Les amours d'un interne, Paris, Fayard frères éditeurs, 1899

pp. 69-74 :

CONSULTATION

La Salpêtrière !
Dès qu'après la traversée de la place triste, plantée d'arbres sans ombre, projetant leur silhouette grêle sur l'herbe pelée qui pousse de ce côté, foulée par les talons des vieilles se promenant hors de l'hospice, on a franchi la porte où clapote un drapeau tricolore, au-dessus de l'inscription lugubre: Hospice de la Vieillesse, Femme, on est comme enveloppé du grand silence mélancolique de cette cité dolente.
Une impression de tristesse reposée tombe de ces hautes murailles grises, de ces massifs d'arbres, de ces toits de tuiles rouges mansardés et de ces perspectives infinies rappelant celles des tableaux de Peter de Hoog. Et le long de ces murs, tandis, que se traînent des larves humaines, tendis que des vieilles au dos courbé longent, appuyées sur leurs bâtons, ces ruelles qui font songer à celles de quelque béguinage flamand, de jolies filles en tablier blanc, une coiffe blanche sur leurs cheveux blonds ou bruns, toutes jeunes, pareilles à des soubrettes d'un autre âge, avec la fraîcheur des vingt ans sur la joue, trottinent de leurs petits pieds sur les pavés gris sertis de gramens. C'est la jeunesse vaillante qui aide toute cette vieillesse à mourir. Ce sont les filles de service dévouées au soulagement de tous ces maux. On les rencontre partout, saluant de quelque leste bonjour une de ces vieilles, courbée en deux sur son banc, prenant le frais ou humant la chaleur réchauffante, et qu'on appelle de ce nom, poétiquement doux et attristé déjà connue un appel du tombeau : les reposantes.
Dans ce bâtiment immense, dans cet entassement de logis de la Salpêtrière, ville à part dans la grande ville, avec sa population tragique, douloureuse, ses six mille âmes respirant dans cet amas de murailles, comme à l'ombre de ce dôme noir d'ardoises qui est l'église ; — au bout des grandes cours où, sur les bancs de bois, ruminent misérablement leur existence, ces pauvres vieilles bouffies ou ratatinées par l'âge; — là-bas, après avoir longé ces parterres de fleurs, touffus de lilas, au printemps, mélancoliques à l'automne; — au bout des arcades successives qui s'ouvrent, l'une après l'autre, sur des cours nouvelles, cour Sainte-Claire, rue Saint-Félix, et dont chacune est comme le promenoir de maux ambulants, de vieillesses lentement traînées, de décrépitudes inconscientes, on arrive, en dépassant la large rue de la Cuisine, dont on aperçoit, par la porte entr'ouverte, les marmites énormes, les casseroles gargantuesques jetant leurs éclats de cuivre rouge, à une sorte de ruelle conduisant, à gauche, au service du docteur Fargeas.

En face, un portail s'ouvre sur la démence... C'est le domaine des aliénés.

A gauche, et avant de franchir la porte de la folie, c'est le quartier des maladies nerveuses, de l'épilepsie et de l'hystérie, dont, avec le docteur Charcot, M. Fargeas, le maître de Georges Vilandry, avait la direction.

Comme, sur l'enseigne de bois d'un chantier, ces mots se détachaient :

SAINTE-LAURE
2ème division — 3ème section.

à l'entrée de la cour, avant le pavillon élevé de quelques marches en pierre, où, le matin, venaient du dehors, poussant la porte avec des espoirs de guérison, un tas de malades aux tremblements et aux marmottements nerveux, leurs membres déformés quelquefois par l'ataxie, et, péniblement, s'asseyant dans la petite pièce à claire-voie qui précédait le cabinet de consultation où M. Fargeas passait sa visite, et le vaste établissement où il électrisait ses malades.
De temps à autre, un élève externe ouvrait la porte du cabinet, ou encore Vilandry montrait sa tête couverte de la calotte de velours noir, qui est la coiffure d'uniforme d'interne, et, les mains dans le tablier noué a sa ceinture, la pelote piquée d'épingles pendant sur sa poitrine, il regardait cette lugubre foule de malade attiré là par la science du maître, et qui tournaient des prunelles anxieuses vers ce cabinet, où étaient, pour eux, le soulagement à leurs maux, le remède, le salut — l'espoir, du moins !
C'était la douleur faisant antichambre.
Des gens sortaient, une ordonnance à la main, du cabinet où d'autres malades s'engouffraient, tout pâles. Il y avait les redingotes coudoyant des blouses, des chapeaux de paille aux fleurs fanées, tremblotant à côté de tètes branlantes, coiffées d'un bonnet de linge. Une fille de service, forte, saine, gaie, regardait sans pitié, tout naturellement, comme des monstruosités aperçues tous les jours, ces hébétudes, ces contractions, ces torsions atroces de bras, ces mouvements rapides des mâchoires, tout ce que le ramollissement de la moelle humaine pouvait produire de férocités ridicules.
Dans le cabinet, debout, droit, solide, grand, maigre, avec des cheveux noirs crépus, un œil sombre plongeant dans l'œil d'autrui comme un scalpel dans la chair, les favoris gris, la lèvre rosée, le docteur Fargeas interrogeait tous ses malades qui arrivaient là comme un flot, après un flot et dictait à ses élèves, assis devant une table chargée de papiers, d'instruments de physique, et de disques de couleurs différentes, formant, réunis, le spectre solaire et permettant au docteur de se rendre compte des perturbations des lésions de la vue chez ses malades.
Vilandry, debout, écoutait, examinait et interrogeait à son tour, et lui aussi, comme sous la dictée de M. Fargeas, prenait rapidement des notes.
Aux murailles, des photographies, des dessins, des chromo-lithographies représentant des cas bizarres, étaient accrochés, dans des cadres. La lumière entrait, au fond, par la large fenêtre donnant sur une cour et, de temps à autre, derrière les vitres, une face terrible d'épileptique, les cheveux épars, venait se plaquer, et, hagarde regardait curieusement.
Le maître allait vite, n'ayant à donner qu'un peu de sa science et de son temps à toutes ces souffrances accumulées, réunies, là, sur les bancs de l'antichambre, dans une promiscuité hideuse.
— Qu'est-ce que vous avez ?
L'homme regardait, hébété, n'osant parler : un vieil officier décoré, portant une redingote râpée, tournant entre ses doigts, comme un enfant, nu vieux chapeau gris, coupé en deux par un crêpe.
Sa femme, petite vieille, rouge, ridée, souriante, vêtue de noir, lui disait:
— Réponds donc, voyons !... Le docteur te parle !
Puis, le vieux restant là, silencieux, les prunelles sur le parquet, timide, abêti, la femme reprenait, parlant très vite:
— Voilà, monsieur. Il ne dort plus. Il ne peut plus dormir. Et des migraines, des douleurs... Oui... Dans tout le côté gauche de la tête. Il reste des nuits sans rien dire, les yeux ouverts. C'est depuis que nous avons perdu notre fille !
Le docteur dictait l'ordonnance.
— Vous reviendrez dans trois jours, madame. Mercredi ?
— Mercredi.
Sans dire un mot, sans faire un signe, tout d'une pièce, à petits pas d'enfant, le soldat sortait, emmené par la vieille qui, pour le faire se redresser, tout bas répétait :
— Allons, commandant ! Voyons, commandant ! Qu'est-ce que c'est que ça, commandant ?
Et lui, tête nue, bégayant, essayait de saluer et disparaissait, balbutiant:
— Merci... ci... ci,.. doct... docteur !
— A un autre ! dit M. Fargeas.
Un homme jeune encore, chauve, usé, pâle, anémique, entrait, timide aussi, peureux. Il se plaignait de la tête. il ne digérait pas, ne dormait pas. […] Des femmes entraient, se plaignant de sentir en elles comme des boules qui remontaient, les étouffaient. Et puis il y avait des moments où elles tombaient, sans savoir pourquoi, comme du haut mal.
— Avez-vous encore votre père ?
— Oui, monsieur,
— Qu'est-ce qu'il fait ?
— Il est à Sainte-Anne !
— Alcoolique, disait. M. Fargeas en se tournant vers les élèves
— Votre mère ?
— Maman est morte.
— De quoi ?
— D'une colère. Elle était nerveuse, elle avait des syncopes aussi, comme moi !
Le docteur prenait entre ses mains ; comme un sculpteur eût manié de la glaise, ces bras et cette chair de femme, interrogeait, palpait et jetait, de temps à autre, des observations que recueillaient les élèves, Vilandry interrogeant cette inconnue dont le chef analysait les antécédents, et écrivait avec impassibilité l'observation clinique [...] Aux carreaux, la pauvre femme épileptique, aux cheveux ébouriffés, frappait de ses doigts contre la vitre et montrait à la jeune femme et à sa mère un petit cahier d'un sou, cahier d'écolier à couverture illustrée d'une image, ramassé on ne savait où, et répétait d'une voix qui était un glapissement:
— Achetez-moi ça ? Achetez-moi ça ! C'est le remède pour ne pas vieillir.
— Faites taire cette femme, dit le docteur Fargeas.
Un des internes alla au carreau, et, en l'apercevant, la femme au cahier d'un sou disparut.
— Elle sera montée sur un tabouret, dans la cour, pour voir ce qui se passe ici.
— Oh! elle serait facilement dangereuse, comme toute les épileptiques, dit Fargeas.
Il se tourna vers les deux femmes en deuil, et, parlant la mère:
— Qu'est-ce que vous avez, madame ?
Comme tout à l'heure, la femme du commandant s'était mise à parler, ce fut la jeune fille qui, montrant doucement d'un geste de pitié tendre, la femme en cheveux gris, plongée dans un mutisme peureux, répondit:
— Ma mère est sujette à des accès bizarres, docteur, qui ne sont pas de l'aliénation, je crois, mais qui, depuis des années, la minent, la tuent. Je l'ai déjà conduite dans une maison de santé.
— Chez qui ? demanda Fargeas.
La jeune femme donna un nom.
— Eh bien ! On a dû la bien soigner, là ?
— Oui, docteur, mais...
La jeune femme hésita un moment, puis très franchement sans la fausse honte ou le ton humble des suppliants :
— Mais cela coûte cher et mon travail ne pouvait suffire à payer ce qu'on demandait.
— Ah ! dit M. Fargeas. [...]

pp. 111-128 :
Dans la grande salle du rez-de-chaussée — son lit placé contre la muraille — entre deux autres malades qui la regardaient, indifférentes, Mme Barral était couchée, sa tête seule, égarée et menaçante, sortant, fouettée par les mèches grises de ses cheveux longs, d'une sorte de toile bise qui l'enserrait et la maintenait attachée.
— Elle est ficelée ! disait une voisine.
Une voix répondait, du fond d'un lit, accompagnée d'un éclat de rire bizarre :
— On lui a mis le manchon !
Debout, au pied du lit, Jeanne Barral, très pâle, se raidissant contre l'émotion, regardait sa mère.
Elle avait bien l'habitude de ces crises, mais jamais elle n'avait vu sa pauvre malade aussi cruellement secouée et captive, là, dans cette camisole de force. Il lui semblait qu'une complication nouvelle survenait dans l'état de malheureuse, et, les yeux inquiets, elle interrogeait les filles de service ou la sous-surveillante, Melle Devin, qui avaient plus qu'elle l'habitude de ces attaques.
Melle Devin, petite femme sèche, active, proprette et noir comme une fourmi, répondait en hochant la tête:
— Dame ! ça pourrait bien finir par la section Rambuteau.
La section Rambuteau est un des quartiers des folles. Jeanne se sentait devenir toute froide, effarée, devant ce péril ; mais alors une jolie fillette de vingt ans, portant comme elle le bonnet blanc des filles de service, la rassurait en haussant les épaules :
— Mais non ! mais non ! Ça passera ! J'ai eu ça, moi aussi, et on me disait bien que je finirais chez les aliénées. Eh bien ! voyez, je suis guérie !
C'était une ancienne pensionnaire, en effet, une admise comme on les appelle, qui, sauvée, était demeurée à l'hôpital et soignait les autres.
Mais cette fille avait beau dire, Jeanne éprouvait toujours l'angoisse affreuse de cette translation de sa mère dans section des folles.
Elle frissonnait en contemplant la pauvre femme, muette dans son lit, garrottée, et regardant devant elle de ses yeux ronds, tout blancs, farouches.
La lumière du dehors entrait des deux côtés de la salle par les fenêtres donnant, de face, sur une petite cour plantée d'arbres — marronniers où, ça et là, les fruits montraient leurs pompons vert clair, acacias aux folioles d'une teinte moins sombre — et, par le fond, sur une vaste cour d'infirmerie aux murailles hautes, où les malades prenaient l'air. Cette grande salle, au plafond bas, traversée de poutrelles, avait l'aspect sain et presque gai d'un dortoir de couvent riche.
Une grande statue de la Vierge en plâtre blanc, plantée sur une sorte de commode formant piédestal, au fond de la pièce, aux pieds d'un Christ accroché au mur, avec toutes sortes de fleurs artificielles blanches, des lys au calice doré, des rubans, des bouquets, ajoutait à ce caractère spécial rappelant le cloître ou la chapelle.
Des malades, couchées dans leurs lits blancs, en fer, les unes silencieuses, mornes, en proie à quelque hallucination bizarre, les autres riant, chantant, d'une gaieté nerveuse, semblaient ou indifférentes à tout ou amusées par le moindre mouvement.
Il y en avait qui, debout, tricotaient, arrangeaient leur lits, se peignaient avec des coquetteries visibles devant de petits miroirs, et se regardaient longuement, heureuses être sorties de quelque crise.
Ce n'était point des folles, c'était des hystériques, les unes enfoncées dans un mutisme volontaire, absurde et entêté; les autres livrées à une étrange surexcitation nerveuse.
Sombre, immobile, demi nue, il y en avait une — mince, frêle, seize ans — presque une enfant, avec des cheveux couleur de seigle mûr, qui, depuis des jours et des jours, était là, étendue, les membres contracturés, n'ayant rien voulu boire, rien manger, n'ayant dit que ces mots : « Donnez-moi un couteau, je veux me tuer ! »
Une autre, à côté, couchée aussi, peignait avec un rire inquiétant, des gestes saccadés, les cheveux noirs d'une pouce une tête de porcelaine, et répétait avec une persistance molle : « I1 faut la désensevelir, ma fille, lui ôter son linceul, la faire belle, très belle ! »
Une autre, au rire édenté, sinistre, attachée comme Mme Barral, regardait aussi, droit devant elle, féroce, roulant ans doute des idées de meurtre sous son crâne d'hébétée.
Mais, parmi toutes ces malades, Jeanne, sourde à ces rires et à ces cris, aux rabâchages de ces pauvres cerveaux affaiblis, ne regardait que la malheureuse qui était sa mère et qu'une horrible crise avait secouée, tout à l'heure, la laissant maintenant sous l'écrasement de la prostration.
Au-dessus de 1a tête grise d'Hermance Barral, une pancarte blanche apparaissait, comme le passeport attristant de la malade.
Toutes en avaient une de ces pancartes blanches, que les hystériques, avec leur amour du clinquant, du voyant, de la couleur, de tout ce qui flamboie devant les yeux comme de tout ce qui bruit aux oreilles, ornaient de rubans, de fleurettes, d pelotes bleues ou rouges, d'images découpées.
Et au milieu de ces pancartes coquettes, celle du n° 4 restait, blanche et noire, sinistre comme une feuille de route pour l'éternité ![...]

C'était peut-être pour la dixième fois que Jeanne debout, au pied de ce lit, relisait ces indications sinistres, cette note surtout, ce renseignement particulier qui lui rappelait l'entrée de sa pauvre chère malade dans la maison où elle avait souffert si profondément, rapportant de ces journées de cabanon une horreur tragique : a été traité comme aliénée !
Et tout bas, se murmurant à elle-même des paroles inquiètes :
— Maman, ma pauvre maman, disait Jeanne, est-ce qu'on va te rejeter encore une fois parmi les folles ?
Passer aux aliénées ! Franchir le seuil d'une autre section Rambuteau ou la section Esquirol ! Descendre un degré nouveau dans cet enfer où la raison humaine a sombré comme dans un vide noir ! C'est la terreur de ces hystériques, libres encore d'aller, de venir, de s'asseoir sur les bancs verts, de prendre le frais, comme les reposantes ou les vieilles femmes, les admises. C'est la confiscation de la liberté. C'est la maladie s'accentuant, se faisant démence... Une ligne seule les sépare, à peine cette pièce de monnaie que Napoléon, visitant Bicêtre, mettait entre son front et celui d'un idiot. Mais cette ligne, parfois imperceptible, c'est un monde. En deçà, c'est la maladie peut-être, mais au delà, c'est la folie. Ici, l'être humain semble encore avoir son libre arbitre, hors des heures de crises. Là-bas, tout est dit. C'est la fin. Il disparait, il s'effondre dans l'égarement et le néant. Il ne compte plus. Il a à peine un nom. La monomanie le broie sous sa roue et le rejette en lambeaux à là mort.
Jeanne se faisait cette illusion que la démence de sa mère finirait, s'atténuerait avec le temps et les soins. Les premiers temps de séjour à la Salpêtrière avaient fait du bien à Hermance. C'était un repos. Ces voisinages lui semblaient curieux. Les gaietés nerveuses de ces malades, presque toutes jeunes, l'amusaient. Elle causait, écoutait. Sa pauvre mince raison s'intéressait, chancelante, à cette vie nouvelle. Appuyée au bras de sa fille, elle pouvait se promener sous les tilleuls de la Hauteur — ce grand jardin silencieux de l'hôpital — ou le long des murs gris de l'église, dans les cours, à l'ombre des acacias, dans la quiétude du boulevard Mazarin, de ces ruelles plus longues que des rues de province. La veuve de Pierre Barral pouvait, en errant, ça et là, dans cette cité de misères, solennelle et calme, ne point se prisonnière. Ce changement d'existence l'avait d'abord calmée.
— On est bien ici, disait-elle. Très bien !


John-Antoine Nau, Force ennemie, Bruxelles, Gramma, « Le passé du futur », 1994 [1905]

pp. 9-10 :
Quel étrange réveil ! Certes, je connais cette chambre, mais il me semble bien qu'il y a des mois, peut-être des années que je ne l'ai vue !
Ses parois de planches jaunes, cirées, m'ont été jadis familières ; mais pourquoi les avoir capitonnées depuis le parquet jusqu'à hauteur d'homme avec d'épais, d'énormes matelas recouverts de drap gris, — de « drap de wagon » ?
La lumière dorée du matin flue par une large fenêtre grillée aux barreaux médiocrement serrés.
Voyons : en me levant, en allant regarder par une vitre, je suis sûr que je vais apercevoir un grand bâtiment blanc, luisant, comme stuqué, un vaste jardin raidement dessiné par un sous-Lenôtre contemporain et une sorte de tour en bois toute plissée de lamelles de jalousies.
Eh oui ! c'est bien cela ! Et je reconnais, là-bas, cette colline frisée de bosquets ; plus près, ce petit clocher frêle d'un gris doux que rosit un peu la verdure ; et, sur cette butte rougeâtre, l'orme solitaire qui paraît géant. Comment tout ce paysage peut-il m'affecter à la même minute — et comme un spectacle habituel et comme une vision perdue dans le vague des temps ? Singulière contradiction qui me trouble d'une bizarre inquiétude : serais-je devenu très vieux sans le savoir ? Aurais-je sommeillé des lustres ou un siècle ? Suis-je une espèce de très ridicule, de très vilain « Beau au bois dormant ?
Ces sottes idées m'écrasent d'une si lourde tristesse, d'une si oppressante « pesadumbre », — diraient les Espagnols, — que je veux tout oublier, de nouveau.

Je me recouche, laisse tomber ma tête sur l'oreiller et ferme les yeux... À moi les bons menteurs de songes ou la divine inconscience !

Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

Michel Caire, 2010-2011 ©

Les textes & images publiés sur ce site sont librement téléchargeables pour une consultation à usage privé.
Toute autre utilisation nécessite l'autorisation de l'auteur.