Psychiatrie et littérature

Les diagnostics et expertises

Eugène Sue, Le Juif errant, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1983 [1844-1845]

pp. 297-305 :
Les gardiennes de Mlle de Cardoville, cédant à ses prières et surtout à ses promesses d’être sage, ne lui avaient laissé la camisole qu’une partie de la nuit ; au jour, elle s’était levée et habillée seule sans qu’on l’en eût empêchée.
Adrienne se tenait assise sur le bord de son lit ; sa pâleur effrayante, la profonde altération de ses traits, ses yeux brillant du sombre feu de la fièvre, les tressaillements convulsifs qui l’agitaient de temps à autre, montraient déjà les funestes conséquences de cette nuit terrible sur cette organisation impressionnable et nerveuse. À la vue du docteur Baleinier, qui d’un signe fit sortir Gervaise et la Thomas, Mlle de Cardoville resta pétrifiée. Elle éprouvait une sorte de vertige en songeant à l’audace de cet homme… il osait se présenter devant elle !… Mais lorsque le médecin répéta de sa voix doucereuse et d’un ton pénétré d’affectueux intérêt : « Eh bien, ma pauvre enfant… comment avons-nous passé la nuit ?… » Adrienne porta vivement ses mains à son front brûlant comme pour se demander si elle rêvait. Puis, regardant le médecin, ses lèvres s’entr’ouvrirent… mais elles tremblèrent si fort qu’il lui fut impossible d’articuler un mot… La colère, l’indignation, le mépris, et surtout ce ressentiment si atrocement douloureux que cause aux nobles cœurs la confiance lâchement trahie, bouleversaient tellement Adrienne, que, interdite, oppressée, elle ne put, malgré elle, rompre le silence.
– Allons !… allons ! je vois ce que c’est, dit le docteur en secouant tristement la tête, vous m’en voulez beaucoup… n’est-ce pas ? Eh ! mon Dieu !… je m’y attendais, ma chère enfant…
Ces mots prononcés par une hypocrite effronterie firent bondir Adrienne ; elle se leva, ses joues pâles s’enflammèrent, son grand œil noir étincela, elle redressa fièrement son beau visage ; sa lèvre supérieure se releva légèrement par un sourire d’une dédaigneuse amertume ; puis, silencieuse et courroucée, la jeune fille passa devant M. Baleinier, toujours assis, et se dirigea vers la porte d’un pas rapide et assuré. Cette porte, à laquelle on remarquait un petit guichet, était fermée extérieurement. Adrienne se retourna vers le docteur, lui montra la porte d’un geste impérieux et lui dit :
– Ouvrez-moi cette porte !
– Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit le médecin, calmez-vous… causons en bons amis… car, vous le savez… je suis votre ami…
Et il aspira lentement une prise de tabac.
– Ainsi… monsieur, dit Adrienne d’une voix tremblante de colère, je ne sortirai pas d’ici encore aujourd’hui ?
– Hélas ! non… avec des exaltations pareilles… si vous saviez comme vous avez le visage enflammé… les yeux ardents… votre pouls doit avoir quatre-vingts pulsations à la minute… Je vous en conjure, ma chère enfant, n’aggravez pas votre état par cette fâcheuse agitation…
Après avoir regardé fixement le docteur, Adrienne revint d’un pas lent se rasseoir au bord de son lit.
– À la bonne heure, reprit M. Baleinier, soyez raisonnable… et je vous le dis encore : causons en bons amis.
– Vous avez raison, monsieur, répondit Adrienne d’une voix brève, contenue et d’un ton parfaitement calme, causons en bons amis… Vous voulez me faire passer pour folle… n’est-ce pas ?
– Je veux, ma chère enfant, qu’un jour vous ayez pour moi autant de reconnaissance que vous avez d’aversion… et cette aversion, je l’avais prévue… mais, si pénibles que soient certains devoirs, il faut se résigner à les accomplir, dit M. Baleinier en soupirant, et d’un ton si naturellement convaincu qu’Adrienne ne put d’abord retenir un mouvement de surprise…
Puis un rire amer effleurant ses lèvres :
– Ah !… décidément… tout ceci est pour mon bien ?…
– Franchement, ma chère demoiselle… ai-je jamais eu d’autre but que celui de vous être utile ?
– Je ne sais, monsieur, si votre impudence n’est pas encore plus odieuse que votre lâche trahison !…
– Une trahison ! dit M. Baleinier en haussant les épaules d’un air peiné, une trahison ! Mais réfléchissez donc, ma pauvre enfant… croyez-vous que si je n’agissais pas loyalement, consciencieusement, dans votre intérêt, je reviendrais ce matin affronter votre indignation, à laquelle je devais m’attendre ?… Je suis le médecin en chef de cette maison de santé qui m’appartient… mais… j’ai ici deux de mes élèves, médecins comme moi, qui me suppléent… je pouvais donc les charger de vous donner leurs soins… Eh bien, non… je n’ai pas voulu cela… je connais votre caractère, votre nature, vos antécédents… et même, abstraction faite de l’intérêt que je vous porte… mieux que personne je puis vous traiter convenablement.
Adrienne avait écouté M. Baleinier sans l’interrompre ; elle le regarda fixement, et lui dit :
– Monsieur… combien vous paye-t-on… pour me faire passer pour folle ?
– Mademoiselle !… s’écria M. Baleinier, blessé malgré lui.
– Je suis riche… vous le savez, reprit Adrienne avec un dédain écrasant, je double la somme… qu’on vous donne… Allons, monsieur, au nom de… l’amitié, comme vous dites… accordez-moi du moins la faveur d’enchérir.
– Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont appris que vous leur aviez fait la même proposition, dit M, Baleinier en reprenant tout son sang-froid.
– Pardon… monsieur… Je leur avais offert ce que l’on peut offrir à de pauvres femmes sans éducation, que le malheur force d’accepter le pénible emploi qu’elles occupent… Mais un homme du monde comme vous ! un homme de grand savoir comme vous ! un homme de beaucoup d’esprit comme vous ! c’est différent ; cela se paye plus cher : il y a de la trahison à tout prix… Ainsi, ne basez pas votre refus… sur la modicité de mes offres à ces malheureuses… Voyons, combien vous faut-il ?
– Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont aussi parlé de menaces, reprit M. Baleinier toujours très froidement ; n’en avez-vous pas à m’adresser également ? Tenez, ma chère enfant, croyez-moi, épuisons tout de suite les tentatives de corruption et les menaces de vengeance… Nous retomberons ensuite dans le vrai de la situation.
– Ah ! mes menaces sont vaines ! s’écria Mlle de Cardoville, en laissant enfin éclater son emportement jusqu’alors contenu. Ah ! vous croyez, monsieur, qu’à ma sortie d’ici, car cette séquestration aura un terme, je ne dirai pas à haute voix votre indigne trahison ! Ah ! vous croyez que je ne dénoncerai pas au mépris, à l’horreur de tous votre infâme complicité avec Mme de Saint-Dizier !… Ah ! vous croyez que je tairai les affreux traitements que j’ai subis ! Mais si folle que je sois, je sais qu’il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai réparation éclatante pour moi ; honte, flétrissure et châtiment pour vous et pour les vôtres !… Car, entre nous… voyez-vous, ce sera désormais une haine… une guerre à mort… et je mettrai à la soutenir tout ce que j’ai de force, d’intelligence et de…
– Permettez-moi de vous interrompre, ma chère mademoiselle Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et affectueux, rien ne serait plus nuisible à votre guérison que de folles espérances ; elles vous entretiendraient dans un état d’exaltation déplorable. Donc, nettement posons les faits, afin que vous envisagiez clairement votre position : 1° il est impossible que vous sortiez d’ici ; 2° vous ne pouvez avoir aucune communication avec le dehors ; 3° il n’entre dans cette maison que des gens dont je suis extrêmement sûr ; 4° je suis complètement à l’abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur.
– Tous les droits ! M’enfermer ici !…
– On ne s’y serait pas déterminé sans une foule de motifs plus graves les uns que les autres.
– Ah ! il y a des motifs ?…
– Beaucoup, malheureusement.
– Et on me les fera connaître, peut-être ?
– Hélas ! ils ne sont que trop réels, et si un jour vous vous adressiez à la justice, ainsi que vous m’en menaciez tout à l’heure, eh ! mon Dieu, à notre grand regret, nous serions obligés de rappeler l’excentricité plus que bizarre de votre manière de vivre ; votre manie de costumer vos femmes ; vos dépenses exagérées ; l’histoire du prince indien, à qui vous offrez une hospitalité royale ; votre résolution, inouïe à dix-huit ans, de vouloir vivre seule comme un garçon ; l’aventure de l’homme trouvé caché dans votre chambre à coucher… enfin l’on exhiberait le procès-verbal de notre interrogatoire d’hier, qui a été fidèlement recueilli par une personne chargée de ce soin.
– Comment ! hier ! s’écria Adrienne avec autant d’indignation que de surprise…
– Mon Dieu, oui… afin d’être un jour en règle, si vous méconnaissiez l’intérêt que nous vous portons, nous avons fait sténographier vos réponses par un homme qui se tenait dans une pièce voisine derrière une portière… et vraiment, lorsque, l’esprit plus reposé, vous relirez un jour de sang-froid cet interrogatoire… vous ne vous étonnerez plus de la résolution qu’on a été forcé de prendre…
– Poursuivez… monsieur, dit Adrienne avec mépris.
– Les faits que je viens de vous citer étant donc avérés, reconnus, vous devez comprendre, ma chère mademoiselle Adrienne, que la responsabilité de ceux qui vous aiment est parfaitement à couvert ; ils ont dû chercher à guérir ce dérangement d’esprit, qui ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui compromettrait gravement votre avenir s’il se développait davantage… Or, à mon avis, on ne peut en espérer la cure radicale, que grâce à un traitement à la fois moral et physique… dont la première condition est de vous éloigner d’un bizarre entourage qui exalte si dangereusement votre imagination : tandis que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d’une vie simple et solitaire… mes soins empressés et, je puis le dire, paternels, vous amèneront peu à peu à une guérison complète…
– Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l’amour d’une noble indépendance, la générosité, le culte du beau, l’aversion de ce qui est odieux et lâche, telles sont les maladies dont vous devez me guérir ; je crains d’être incurable, monsieur, car il y a bien longtemps que ma tante a essayé cette honnête guérison.
– Soit, nous ne réussirons peut-être pas, mais, au moins, nous tenterons. Vous le voyez donc bien… il y a une masse de faits assez graves pour motiver notre détermination, prise d’ailleurs en conseil de famille : ce qui me met complètement à l’abri de vos menaces… car c’était là que j’en voulais revenir : un homme de mon âge, de ma considération, n’agit jamais légèrement dans de telles circonstances ; vous comprenez donc maintenant ce que je vous disais tout à l’heure ; en un mot, n’espérez pas sortir d’ici avant votre complète guérison, et persuadez-vous bien que je suis et que je serai toujours à l’abri de vos menaces… Ceci bien établi… parlons de votre état actuel avec tout l’intérêt que vous m’inspirez.
– Je trouve, monsieur… que, si je suis folle, vous me parlez bien raisonnablement.
– Vous, folle !… grâce à Dieu… ma pauvre enfant… vous ne l’êtes pas encore… et j’espère bien que, par mes soins, vous ne le serez jamais… Aussi, pour vous empêcher de le devenir, il faut s’y prendre à temps… et, croyez-moi, il est plus que temps… Vous me regardez d’un air tout surpris… tout étrange… Voyons… quel intérêt puis-je avoir à vous parler ainsi ? Est-ce la haine de votre tante que je favorise ? Mais dans quel but ? Que peut-elle pour ou contre moi ? Je ne pense d’elle à cette heure ni plus ni moins de bien qu’hier. Est-ce que je vous tiens à vous-même un langage nouveau ?… Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois parlé de l’exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies bizarres ? J’ai agi de ruse pour vous amener ici… Eh ! sans doute ; j’ai saisi avec empressement l’occasion que vous m’offriez vous-même… C’est encore vrai, ma pauvre chère enfant… car jamais vous ne seriez venue ici volontairement ; un jour ou l’autre… il eût fallu trouver un prétexte pour vous y amener… et, ma foi, je vous l’avoue… je me suis dit : son intérêt avant tout… Fais ce que dois… advienne que pourra…
À mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d’Adrienne alternativement empreinte d’indignation et de dédain, prenait une singulière expression d’angoisse et d’horreur… En entendant cet homme s’exprimer d’une manière en apparence si naturelle, si sincère, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si raisonnable, elle se sentait plus épouvantée que jamais… Une atroce trahison revêtue de telles formes l’effrayait cent fois plus que la haine franchement avouée de Mme de Saint-Dizier… Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement monstrueuse, qu’elle la croyait presque impossible. Adrienne avait si peu l’art de cacher ses ressentiments que le médecin, habile et profond physionomiste, s’aperçut de l’impression qu’il produisait.
– Allons, se dit-il, c’est un pas immense… au dédain et à la colère a succédé la frayeur… Le doute n’est pas loin… je ne sortirai pas d’ici sans qu’elle m’ait dit affectueusement : « Revenez bientôt, mon bon monsieur Baleinier. »
Le médecin reprit donc d’une voix triste et émue qui semblait partir du profond de son cœur :
– Je le vois… vous vous défiez toujours de moi… ce que je dis n’est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n’est-ce pas ?… Vous haïr… moi… et pourquoi ? mon Dieu ! que m’avez-vous fait ? ou plutôt… vous accepterez peut-être cette raison comme plus déterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec amertume, ou plutôt quel intérêt ai-je à vous haïr ? Comment… vous… vous qui n’êtes dans l’état fâcheux où vous vous trouvez que par suite de l’exagération des plus généreux instincts… vous qui n’avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualités… vous pouvez froidement, résolument, accuser un honnête homme qui ne vous a donné jusqu’ici que des preuves d’affection… l’accuser du crime le plus lâche, le plus noir, le plus abominable dont un homme puisse se souiller… Oui, je dis crime… parce que l’atroce trahison dont vous m’accusez ne mériterait pas d’autre nom. Tenez, ma pauvre enfant… c’est mal… bien mal, et je vois qu’un esprit indépendant peut montrer autant d’injustice et d’intolérance que les esprits les plus étroits. Cela ne m’irrite pas… non… mais cela me fait souffrir… oui, je vous l’assure… bien souffrir.
Et le docteur passa la main sur ses yeux humides. Il faut renoncer à rendre l’accent, le regard, la physionomie, le geste de M. Baleinier en s’exprimant ainsi. L’avocat le plus habile et le plus exercé, le plus grand comédien du monde n’aurait pas mieux joué cette scène que le docteur… et encore, non personne ne l’eût jouée aussi bien… car M. Baleinier, emporté malgré lui par la situation, était à demi convaincu de ce qu’il disait. En un mot, il sentait toute l’horreur de sa perfidie, mais il savait qu’Adrienne ne pourrait y croire ; car il est des combinaisons si horribles que les âmes loyales et pures ne peuvent jamais les accepter comme possibles ; si malgré soi un esprit élevé plonge du regard dans l’abîme du mal, au-delà d’une certaine profondeur, il est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment où ce que Dieu a mis de bon au cœur de toute créature se révèle malgré eux. Adrienne était trop intéressante, elle se trouvait dans une position trop cruelle pour que le docteur ne ressentît pas au fond du cœur quelque pitié pour cette infortunée ; l’obligation où il était depuis longtemps de paraître lui témoigner de la sympathie, la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, étaient devenues pour cet homme de douces et chères habitudes… mais sympathie et habitudes devaient céder devant une implacable nécessité… […] Les membres de l’ordre dont il faisait partie étaient à lui… mais il était à eux peut-être plus encore qu’ils n’étaient à lui ; car une longue complicité dans le mal crée des liens indissolubles et terribles. […]
Adrienne ne pouvait détacher ses yeux du docteur, qui semblait la fasciner ; muette, accablée, saisie d’une vague terreur, incapable de pénétrer dans les profondeurs ténébreuses de l’âme de cet homme, émue malgré elle par la sincérité moitié feinte, moitié vraie, de son accent touchant et douloureux… la jeune fille eut un moment de doute. Pour la première fois il lui vint à l’esprit que M. Baleinier commettait une erreur affreuse… mais que peut-être il la commettait de bonne foi… D’ailleurs, les angoisses de la nuit, les dangers de sa position, son agitation fébrile, tout concourait à jeter le trouble et l’indécision dans l’esprit de la jeune fille ; elle contemplait le médecin avec une surprise croissante ; puis, faisant un violent effort sur elle-même pour ne pas céder à une faiblesse dont elle entrevoyait les conséquences effrayantes, elle s’écria :
– Non… non, monsieur… je ne veux pas… je ne puis croire… vous avez trop de savoir, d’expérience pour commettre une pareille erreur…
– Une erreur… dit M. Baleinier d’un ton grave et triste, une erreur… laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette expérience que vous m’accordez ; écoutez-moi quelques instants, ma chère enfant… et ensuite… je n’en appellerai… qu’à vous même !…
– À moi-même… reprit la jeune fille stupéfaite, vous voulez me persuader que…
Puis s’interrompant, elle ajouta en riant d’un rire convulsif :
– Il ne manquait, en effet, à votre triomphe que de m’amener à avouer que je suis folle… que ma place est ici… que je vous dois…
– De la reconnaissance… oui, vous m’en devez, ainsi que je vous l’ai dit au commencement de cet entretien… Écoutez-moi donc ; mes paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l’on ne guérit qu’avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chère enfant… réfléchissez… jetez un regard impartial sur votre vie passée… Écoutez-vous penser… et vous aurez peur… Souvenez-vous de ces moments d’exaltation étrange pendant lesquels, disiez-vous, vous n’apparteniez plus à la terre… et puis surtout, je vous en conjure, pendant qu’il en est temps encore, à cette heure où votre esprit a conservé assez de lucidité pour comparer… comparez votre vie à celle des autres jeunes filles de votre âge. En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme vous pensez ? à moins de vous croire si souverainement supérieure aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de cette supériorité, une vie et des habitudes uniques dans le monde…
– Je n’ai jamais eu ce stupide orgueil… monsieur, vous le savez bien… dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi croissant.
– Alors, ma pauvre enfant, à quoi attribuer votre manière de vivre si étrange, si inexplicable ? Pourriez-vous jamais vous persuader à vous-même qu’elle est sensée ? Ah ! mon enfant, prenez garde… Vous en êtes encore à des originalités charmantes… à des excentricités poétiques… à des rêveries douces et vagues… Mais la pente est irrésistible, fatale… Prenez garde… prenez garde !… la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre intelligence, ayant encore le dessus… imprime son cachet à vos étrangetés… Mais vous ne savez pas, voyez-vous… avec quelle violence effrayante la partie insensée se développe et étouffe l’autre… à un moment donné. Alors ce ne sont plus des bizarreries gracieuses comme les vôtres… ce sont des insanités ridicules, sordides, hideuses.
– Ah !… j’ai peur… dit la malheureuse enfant en passant ses mains tremblantes sur son front brûlant.
– Alors… continua M. Baleinier d’une voix altérée, alors les dernières lueurs de l’intelligence s’éteignent ; alors… la folie… il faut bien prononcer ce mot épouvantable… la folie prend le dessus !… Tantôt elle éclate en transports furieux, sauvages…
– Comme la femme… de là-haut… murmura Adrienne.
Et, le regard brûlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le plafond.
– Tantôt, dit le médecin, effrayé lui-même de l’effroyable conséquence de ses paroles, mais cédant à la fatalité de sa situation, tantôt la folie est stupide, brutale ; l’infortunée créature qui en est atteinte ne conserve plus rien d’humain, elle n’a plus que les instincts des animaux… Comme eux… elle mange avec voracité, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule où l’on est obligé de la renfermer… C’est là toute sa vie… toute…
– Comme la femme… de là-bas…
Et Adrienne, le regard de plus en plus égaré, étendit lentement son bras vers la fenêtre du bâtiment que l’on voyait par la croisée de sa chambre.
– Eh bien, oui… s’écria M. Baleinier, comme vous, malheureuse enfant… ces femmes étaient jeunes, belles, spirituelles ; mais comme vous, hélas ! elles avaient en elles ce germe fatal de l’insanité qui, n’ayant pas été détruit à temps… a grandi… et pour toujours a étouffé leur intelligence…
– Oh ! grâce… s’écria Mlle de Cardoville, la tête bouleversée par la terreur, grâce… ne me dites pas ces choses-là… Encore une fois… j’ai peur… tenez… emmenez-moi d’ici, je vous dis de m’emmener d’ici ! s’écria-t-elle avec un accent déchirant, je finirais par devenir folle…
Puis, se débattant contre les redoutables angoisses qui venaient l’assaillir malgré elle, Adrienne reprit :
– Non ! oh ! non… ne l’espérez pas ! je ne deviendrai pas folle ; j’ai toute ma raison, moi ; est-ce que je suis aveugle pour croire ce que vous me dites là !!! Sans doute, je ne vis comme personne, je ne pense comme personne, je suis choquée de choses qui ne choquent personne ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Que je ne ressemble pas aux autres… Ai-je mauvais cœur ? suis-je envieuse, égoïste ? Mes idées sont bizarres, je l’avoue, mon Dieu, je l’avoue ; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien, vous… leur but est généreux, élevé… (Et la voix d’Adrienne devint émue, suppliante ; ses larmes coulèrent abondamment.) De ma vie je n’ai fait une action méchante ; si j’ai eu des torts, c’est à force de générosité : parce qu’on voudrait voir tout le monde trop heureux autour de soi, on n’est pas folle, pourtant… et puis, on sent bien soi-même si l’on est folle, et je sens que je ne le suis pas, et encore… maintenant est-ce que je le sais ? vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de cette nuit… vous devez savoir cela mieux que moi… Mais alors, ajouta Mlle de Cardoville avec un accent de désespoir déchirant, il doit y avoir quelque chose à faire ; pourquoi, si vous m’aimez, avoir attendu si longtemps aussi ! vous ne pouviez pas avoir pitié de moi plus tôt. Et ce qui est affreux… c’est que je ne sais pas seulement si je dois vous croire… car c’est peut-être un piège… mais non… non… vous pleurez… ajouta-t-elle en regardant M. Baleinier qui, en effet, malgré son cynisme et sa dureté, ne pouvait retenir ses larmes à la vue de ces tortures sans nom. Vous pleurez sur moi… mais, mon Dieu ! alors il y a, quelque chose à faire, n’est-ce pas ?… Oh ! je ferai tout ce que vous voudrez… oh ! tout, pour ne pas être comme ces femmes… comme ces femmes de cette nuit. Et s’il était trop tard ? oh ! non… il n’est pas trop tard… n’est-ce pas, mon bon monsieur Baleinier ?… Oh ! maintenant, je vous demande pardon de ce que je vous ai dit quand vous êtes entré… C’est qu’alors, vous concevez… moi, je ne savais pas…
À ces paroles brèves, entrecoupées de sanglots et prononcées avec une sorte d’égarement fiévreux, succédèrent quelques minutes de silence, pendant lesquelles le médecin, profondément ému, essuya ses larmes. Ses forces étaient à bout.
Adrienne avait caché sa figure dans ses mains ; tout à coup elle redressa la tête ; ses traits étaient plus calmes, quoique agités par un tremblement nerveux.
– Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignité touchante, je ne sais pas ce que je vous ai dit tout à l’heure ; la crainte me faisait délirer, je crois ; je viens de me recueillir. Écoutez-moi ; je suis en votre pouvoir, je le sais ; rien ne peut m’en arracher… je le sais ; êtes-vous pour moi un ennemi implacable ?… êtes-vous un ami ? je l’ignore ; craignez-vous réellement, ainsi que vous l’assurez, que ce qui n’est chez moi que bizarrerie à cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou bien êtes-vous complice d’une machination infernale ?… vous seul savez cela… Malgré mon courage, je me déclare vaincue. Quoi que ce soit qu’on veuille de moi… vous entendez ?… quoi que ce soit… j’y souscris d’avance… j’en donne ma parole, et elle est loyale, vous le savez… Vous n’aurez donc plus aucun intérêt à me retenir ici… Si, au contraire, vous croyez sincèrement ma raison en danger, et, je vous l’avoue, vous avez éveillé dans mon esprit des doutes vagues, mais effrayants… alors, dites-le-moi, je vous croirai… je suis seule, à votre merci, sans amis, sans conseil… Eh bien ! je me confie aveuglément à vous… Est-ce mon sauveur ou mon bourreau que j’implore ?… je n’en sais rien… mais je lui dis : voilà mon avenir… voilà ma vie… prenez… je n’ai plus la force de vous la disputer…
Ces paroles, d’une résignation navrante, d’une confiance désespérée, portèrent le dernier coup aux indécisions de M. Baleinier. Déjà cruellement ému de cette scène, sans réfléchir aux conséquences de ce qu’il allait faire, il voulut du moins rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu’il avait su éveiller en elle. Les sentiments de repentir et de bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa physionomie. Ils s’y lisaient trop… […]
– Maintenant, qu’avez-vous à me répondre ? dit Adrienne avec une angoisse mortelle.
Après un moment de silence solennel, pendant lequel il tourna la tête vers le guichet, le docteur dit d’une voix profondément émue :
– Je suis… ce que j’ai toujours été… un ami… incapable de vous tromper.
Adrienne devint d’une pâleur mortelle. Puis elle tendit la main à M. Baleinier, et lui dit d’une voix qu’elle tâchait de rendre calme :
– Merci… J’aurai du courage… Et ce sera-t-il bien long ?
– Un mois peut-être… la solitude… la réflexion, un régime approprié, mes soins dévoués… Rassurez-vous… tout ce qui sera compatible avec votre état… vous sera permis ; on aura pour vous toutes sortes d’égards… Si cette chambre vous déplaît, on vous en donnera une autre…
– Celle-ci ou une autre… peu importe, répondit Adrienne avec un accablement morne et profond.
– Allons ! courage… rien n’est désespéré.
– Peut-être… vous me flattez, dit Adrienne avec un sourire sinistre.
Puis elle ajouta :
– À bientôt donc… mon bon monsieur Baleinier ! mon seul espoir est en vous maintenant.
Et sa tête se pencha sur sa poitrine ; ses mains retombèrent sur ses genoux, et elle resta assise au bord de son lit, pâle, immobile… écrasée…
– Folle, dit-elle lorsque M. Baleinier eut disparu ; peut-être folle…
Nous nous sommes étendu sur cet épisode, beaucoup moins romanesque qu’on ne pourrait le penser. Plus d’une fois des intérêts, des vengeances, des machinations perfides ont abusé de l’imprudente facilité avec laquelle on reçoit quelquefois de la main de leurs familles ou de leurs amis des pensionnaires dans quelques maisons de santé particulières destinées aux aliénés.
Nous dirons plus tard notre pensée au sujet de la création d’une sorte d’inspection ressortissant de l’autorité ou de la magistrature civile, qui aurait pour but de surveiller périodiquement et fréquemment les établissements destinés à recevoir les aliénés… et d’autres établissements non moins importants, et encore plus en dehors de toute surveillance… nous voulons parler de certains couvents de femmes, dont nous nous occuperons bientôt. »





Hector Malot, Le mari de Charlotte, Michel Lévy frères, 1875

pp. 294-298 :
Quel homme était ce docteur ? Comment allait-il la recevoir ?
Elle trouva un homme jeune encore aux cheveux frisés et pommadés, cravaté de bleu, décoré de rouge, de vert, de jaune, de blanc, habillé avec goût, qui la reçut en souriant.
— M. Saffarel a dû vous annoncer ma visite ? dit Charlotte.
— C'est à madame Narbanton alors que j'ai l'honneur de parler ? dit le docteur Louville en donnant à son visage l'expression d'une émotion sympathique. M. Saffarel m'a écrit, en effet, et je vous communiquerais sa lettre chaleureuse si je n'avais pour règle de brûler toutes les lettres de ce genre. Il faut ne conserver aucun document qui puisse divulguer des secrets que les familles tiennent à ensevelir. C'est précisément d'un de ces secrets que vous voulez m'entretenir, n'est-ce pas ? […] Je vous écoute, madame.
Le docteur Louville avait une manière d'écouter vraiment admirable, et les confidents de tragédie auraient gagné à prendre ses leçons : l'intérêt, la pitié, l'encouragement, tout se trouvait réuni dans son attitude et dans l'expression de son visage.
Cependant Charlotte se sentit mal à l'aise : elle été plus libre avec un vieux bonhomme bourru qu'a ce médecin qui faisait profession de bienveillance et d'élégance [...] et ce n'était point à un cœur ami qu'elle s'adressait.
Le docteur Louville, pendant qu'elle avait parlé, n'avait pas changé son attitude ; il était resté les yeux sur elle, le regard attendri ; et, de temps en temps seulement, il avait levé la main pour l'encourager, en marquant bien qu'il sympathisait avec sa douleur.
          — Ainsi, dit-il, M. votre mari va atteindre l'âge qu'avait madame sa mère lorsque ce suicide est arrivé ?
— Oui, monsieur.
— Parfait. Encore une question. Ainsi M. votre mari vous a bien dit qu'il voyait sans cesse devant lui M. Saffarel ?
— Il m'a dit : « Georges hante mon esprit ; je 1e vois partout, la nuit, le jour ; je le vois, je lui parle » […] Veuillez remarquer, dit-elle en insistant, que c'est sur ma parole qu'il a consenti à croire qu'il n'avait pas vu ce qu'il avait en réalité parfaitement vu. [...] je l'ai amené fatalement à croire qu'il avait été victime d'une hallucination
— Sachez, madame, qu'on ne se reconnaît point ainsi victime d'une hallucination sans être dans certaines conditions particulières. Et c'est là le cas de votre mari.
— Alors, demanda Charlotte en hésitant, mon mari est pour vous... halluciné ?
—Parfaitement, madame, et je dois ne pas vous cacher que son état me paraît grave, alors surtout qu'il se produit avec cette coïncidence d'âge. [...]
— Ah ! monsieur, que faut-il faire ? Guidez-moi; sauvez-le.
— L'isolement, d'abord.
Elle le regarda comme si elle n'avait pas entendu cette réponse.
— Je veux dire que votre mari doit être confié à des soins éclairés, et soyez certaine qu'on vous le rendra promptement guéri. [...] Le conseil que je vous donne est de le placer pendant un certain temps dans une maison de santé.
— Une maison de santé, mon mari ! mais sa folie, si folie il y a, n'est causée que par la peur d'être fou, et vous voulez lui donner précisément la preuve qu'il est fou.
— Je vous répète ce que je vous ai dit, madame : en le plaçant dans une maison de santé, vous assurez sa guérison.
— Jamais, monsieur.
— Alors, madame, dit le docteur Louville en se levant, il était inutile de me consulter si vous ne vouliez pas suivre mon avis. Les gens du monde ont, je ne le sais que trop, une manière de comprendre la folie qui n'est pas celle des médecins. Fasse le Ciel que la responsabilité que vous assumez en ce moment ne vous soit pas trop lourde !

pp. 333-342 :
— Conformément à la loi, j'ai le droit de demander que mon cousin, atteint d'aliénation mentale, soit placé dans un établissement d'aliénés. Voilà mon droit, il est précis et je suis prêt à le faire valoir, si vous ne vous décidez pas à sortir d'une inertie dangereuse à tous les points de vue, pour lui et pour vous. [...] Vous pouvez, vous devez une chose, et tout vous oblige, votre conscience, l'intérêt d'Emmanuel, le vôtre, à le faire : vous en tenir à l'avis d'un médecin.
Puis, se penchant par la porte ouverte, il arrêta cocher et lui dit de rebrousser chemin pour aller rue Lepelletier.
— Je vais vous conduire chez Louville, dit-il à Charlotte; si vous n'avez pas confiance en lui, nous en verrons un autre; si vous n'avez pas confiance dans cet autre, nous en verrons un troisième, puis un quatrième. [...]
— Je vous attendais, madame, dit le docteur Louville, lorsqu'il vit entrer Charlotte dans son cabinet.
Charlotte, surprise, se tourna vers Georges pour lui demander l'explication de ces paroles.
— Je veux dire, continua le médecin, qu'un jour ou l'autre vous deviez me revenir; je regrette seulement que ce soit si tôt. Que se passe-t-il ?
Ce fut Georges qui se chargea de répondre, en répétant le récit que Charlotte lui avait fait.
— Ainsi, demanda le docteur Louville, les hallucinations visuelles sont devenues plus fréquentes ?
— Surtout plus violentes, répondit Charlotte.
— Parfait. Il ne s'y mêle pas des hallucinations de l'ouïe ? Ainsi il n'entend pas des voix ?
— Je ne crois pas.
— Lorsqu'il a été trouver le docteur Verbist, n'est-ce pas une voix qui lui a ordonné de se faire crever les yeux ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas ; pour moi cela est probable, ces hallucinations vont généralement ensemble. Maintenant que désirez-vous de moi ?
— Un conseil, dit Georges.
— Je ne puis pas vous donner d'autre conseil que celui que j'ai déjà indiqué à madame et qu'elle a repoussé : l'isolement dans une maison de santé.
— Vous ne pensez pas que madame puisse soigner utilement son mari chez elle ?
— Avant de me prononcer d'une manière décisive, j'ai besoin d'examiner le malade. Tout ce que je puis aujourd'hui, c'est répéter ce que j'ai déjà dit, en l'appuyant, car les circonstances sont plus graves qu'elles ne l'étaient la première fois que j'ai eu l'honneur de voir madame.
— Vous entendez, dit Georges, se tournant vers Charlotte.
Le docteur Louville adressa à Georges son plus aimable sourire, et d'une ton de gronderie amicale :
— Ne soyez pas trop sévère pour madame, dit-il, et mettez-vous à sa place : elle aime son mari, elle veut garder auprès d'elle, quoi de plus naturel ? Et puis, d'un autre côté, madame nourrit contre les maisons de santé des préjugés que partagent par malheur quelques gens du monde. Voilà son excuse.
— Mon mari m'a fait promettre de ne jamais le placer dans une maison de santé.
— A-t-on jamais vu une personne raisonnable exiger un pareil engagement ? s'écria le médecin; cela seul suffirait pour constater la folie chez votre malheureux mari. Mais vous n'aviez pas le droit, madame, de prendre un pareil engagement ; votre mari ne vous appartient pas; que son état compromette l'ordre public ou la sûreté des personnes, et le préfet de police ordonnera d'office son placement dans un établissement d'aliénés.
— Il ne compromet ni l'ordre public, ni la sûreté des personnes.
— Vous le croyez ; mais qu'en savez-vous ? Un aliéné, madame, n'est pas un malade comme un autre, qu'on peut soigner tranquillement à sa manière. C'est à nous, médecins aliénistes, qu'il appartient de prononcer si un malade est ou n'est pas dangereux et non aux gens du monde. Je veux bien admettre avec vous que votre mari n'est pas dans un état qui compromette la sûreté des personnes, mais êtes-vous certaine qu'il ne compromettra pas sa propre sûreté ? Parce que vous voyez votre mari raisonner juste le plus souvent et ne déraisonner que rarement, parce qu'il est debout, parce qu'il mange, parce qu'il va et vient comme tout le monde, vous ne le regardez pas comme menacé de mort.
— Hélas !
— Eh bien, sachez, madame, que si vous le laissez libre de faire ce qu'il veut, il est aussi bien en danger que s'il avait une fluxion de poitrine, une fièvre typhoïde ou le choléra. Vous ne savez pas où conduisent les hallucinations. Tenez : un halluciné croit apercevoir sa femme aux prises avec des assassins ; il se figure qu'il ne peut la secourir ; il prend son rasoir et se coupe la gorge. Un autre croit voir sa femme entre les bras d'un surveillant, il se jette sur ce gardien et le tue. Un soldat, au régiment, croit la nuit voir l'image de sa fiancée qui serait morte au pays, il se tue pour la rejoindre. [...] Je pourrais vous citer des exemples de ce genre jusqu'à demain, continua le docteur Louville, et si vous voulez lire un des nombreux livres publiés sur les hallucinations, vous verrez que le suicide est trop souvent la terminaison fatale de cette maladie
— C'est ce qu'il faut tout d'abord empêcher, Georges; ensuite nous chercherons la guérison.
— J'ai indiqué le seul moyen ; madame l'a repoussé et le repousse. Si vous êtes convaincu, monsieur, que la vie de M. Narbanton est en danger, prenez vous-même les mesures que la loi met à votre disposition : ou demandez le placement de votre parent dans une maison de santé, ou, si vous craignez de la résistance, provoquez l'interdiction; faites-vous nommer tuteur; alors vous agirez pour le mieux des intérêts du malade, malgré madame s'il le faut. Plus tard, lorsque nous lui rendrons son mari guéri, elle nous saura gré de la violence que vous lui aurez faite. Au reste, je n'ai pas besoin d'insister sur ce point auprès d'un jurisconsulte tel quel vous ; vous savez aussi bien que moi ce que la loi vous permet.
Charlotte se levant vivement se plaça entre Georges et le docteur Louville.
— Ne croyez pas, dit-elle, que je veuille lutter contre vous, ou lutter contre la loi. [...] Si je ne me suis pas rendue aux conseils qu'on me donnait, c'est parce que j'ai cru que je pouvais entourer mon mari de soins meilleurs que ceux qu'il recevrait dans une maison de santé. J'ai cru aussi que, puisque sa principale maladie était la peur de la folie, il ne fallait pas lui prouver qu'il était fou en l'enfermant avec des fous. Enfin, j'ai voulu le garder, parce qu'il est mon mari et que c'est mon devoir de me consacrer à lui. [...] Vous me dites qu'en gardant mon mari près de moi et en refusant de le placer dans une maison de santé, je compromets sa vie. [...] j'ai vu si souvent son effroi à la pensée qu'il pouvait devenir fou et qu'on le placerait dans une maison de santé, que sans doute j'envisage mal la situation. [...] Dans ce désastre, vous dites que je dois suivre votre avis, sous peine de perdre mon mari. Mon sentiment, je vous l'avoue, se refuse à vous écouter. Mais je comprends que, dans des circonstances aussi terribles, je ne puis pas me laisser guider par mon sentiment. Vous, monsieur...
Elle se tourna vers Louville.
— Vous êtes médecin et votre nom fait autorité. Vous...
Elle s'adressa à Georges.
—Vous êtes mon cousin, mon camarade d'enfance, l'ami de mon mari. Tous deux assurément, vous ne pouvez avoir qu'une chose en vue : sauver Emmanuel. Vous vous réunissez et vous me dites que je dois le placer dans une maison de santé. Mon cœur, mon sentiment, mon instinct, tout en moi se révolte contre ce conseil. Mais je suis seule contre vous deux; je suis une femme ignorante, et mon instinct, je le reconnais, ne peut pas prévaloir contre votre opinion raisonnée. [...] Voici ce que je voudrais : il est impossible qu'on fasse enfermer mon mari sans qu'un médecin l'ait vu.
— Assurément, dit le docteur Louville.
— Alors, monsieur, je vous demande de le voir.
— Je suis à votre disposition.
— Mais je vous demande aussi de ne pas le voir seul. Ne soyez pas blessé par ma prière. Certainement, j'ai toute confiance en vous : mais enfin, vous pouvez vous tromper. Tous les jours un médecin admet un de ses confrères en consultation. Vous choisirez vous-même ce confrère. Ce que je désire seulement, c'est que par son nom il impose son ordonnance, de sorte qu'il ne soit pas possible d'hésiter ou de revenir en arrière quand il aura prononcé.
— Et où voulez-vous que ces messieurs voient Emmanuel ? demanda Georges.
— J'ai pensé à cela. Le voir franchement en disant qu'on vient l'examiner est impossible.
— Cela n'est pas nécessaire; avec ce que nous savons déjà, il suffit que nous puissions le revoir n'importe où durant quelques instants et le faire parler.
— Eh bien, nous avons un ami chez qui nous pouvons nous rencontrer, M. Portail, le professeur du Jardin des Plantes, que vous devez connaître,
— Parfaitement, répondit le médecin.
— Alors entendez-vous avec votre confrère et trouvez -vous chez M. Portail ; nous nous y rendrons de notre côté. Convenez de tout cela avec M. Saffarel, je vous prie. [...] Faites pour le mieux; mon espoir est en vous, Georges, et en vous, monsieur.
Et, sans autre adieu, elle sortit rapidement.
— Voilà une petite femme qui prend les choses par le côté tragique, dit Louville, après le départ de Charlotte.
— Elle a toujours été passionnée.
— Mauvaise disposition ; ça peut conduire loin. Enfin, pour le moment, c'est de son mari qu'il s'agit.
[…] Georges se dirigeait vers la porte, quand le docteur Louville le retint.
— Enchanté, monsieur Saffarel, dit-il, de cette occasion qui nous réunit. Vous verrez ce que sont les médecins aliénistes. On nous a beaucoup attaqués en ces derniers temps. Je suis bien aise que vous nous voyiez à l'œuvre. Si jamais la loi de 1838 est discutée devant la Chambre, vous pourrez parler de l'aliénation mentale avec une expérience personnelle et réfuter les préjugés qui ont cours parmi les gens du monde. Nous serons fiers d'être défendus par une voix comme la vôtre.




Hector Malot, Un beau-frère, illustrations de P. Cousturier, Paris, E. Dentu, 1891

pp. 288-303 :
Introduit dans ce cabinet avec le maréchal des logis, tandis que les deux gendarmes restaient dans la cour, Cénéri se trouva en présence d'un homme à cheveux grisonnants, vêtu d'une sorte de costume ecclésiastique : pantalon noir et redingote longue, boutonnée avec de petits boutons comme une soutane. C'était l'abbé Battandier,
« Monsieur le directeur, dit le maréchal des logis, voici M. le vicomte d'Éturquerais que j'ai été chargé d'arrêter et de déposer entre vos mains.
Pendant que le gendarme parlait, l'abbé Battandier regardait Cénéri; ses yeux fauves étaient si ardents que celui-ci, mal à l'aise, baissa les siens. Jamais il n'avait vu, excepté chez les chats, une pupille douée d'une telle puissance de contraction et de dilatation; lorsqu'elle s'ouvrait, elle semblait darder une flamme comme ces lampes à gaz dont on se sert pour fondre et souder les métaux.
« Eh quoi ! fit l'abbé d'un ton surpris, les menottes ?
— Dame, il a bien fallu. M. d'Eturquerais s'est terriblement défendu ; il a presque tué un de mes hommes.
— Ah ! de la violence, de la fureur; fâcheux, très fâcheux. Mais c'est égal ; défaites-moi cela. Ici nous ne nous servons pas de ces instruments de torture. »
La serrure ouverte, les poignets de Cénéri apparurent rouges et tuméfiés ; la peau était déchirée et usée par places.
« Vous pouvez nous laisser, dit l'abbé Battandier d'une voix sévère : passez au bureau, on régularisera vos pièces. »
Puis, quand le gendarme fut sorti honteusement, il vint à Cénéri, et, lui prenant délicatement les mains :
« Ah ! mon cher fils, dit-il, combien je regrette cette brutalité ! »
Cette marque d'intérêt émut Cénéri ; il crut qu'il avait trouvé un défenseur, un libérateur peut-être.
« La douleur physique n'est rien, dit-il, et je souffre moins de ces poignets meurtris que de colère, d'indignation et d'inquiétude.
— Du calme, n'est-ce pas ?
— Soyez tranquille, monsieur, c'est justement par le calme que je veux vous prouver que je suis victime d'une infâme persécution.
— Chut ! chut ! pas de mots pareils; si le docteur Mazure vous entendait, ce serait très grave. Vous savez bien que nous vivons dans un temps où la persécution n'est pas possible ; pour admettre la persécution, il faut nécessairement admettre aussi les persécuteurs: où sont-ils ? Est-ce M. le préfet ? Est-ce moi ? Une personne jouissant de sa raison ne peut pas le croire. Je dois même vous avertir que voir partout des persécuteurs est pour nous le signe le plus certain de l'hallucination. »
Ces paroles, soufflées avec une discrétion onctueuse, éteignirent brusquement la lueur d'espérance qui avait commencé à s'allumer dans l'esprit de Cénéri. Que de choses à répondre, que d'explications à donner, combien cette persécution était facile à montrer, à prouver ! Mais il fallait se contenir et ne pas engager une discussion dangereuse.
« Puisque je ne dois pas parler de persécution, permettez-moi de vous dire que je suis victime d'une erreur... oui, d'une erreur déplorable.
— Oh ! pour cela, mon cher enfant, tout ce que vous voudrez ; tout le monde est sujet à l'erreur, et vous pouvez être assuré d'avance que si vous êtes, comme vous me le dites, victime d'une erreur, nous ferons ce qui sera en notre pouvoir pour la réparer. De quelle erreur vous plaignez-vous ?
— Mais de celle qui me fait enfermer dans cette maison sous une accusation de folie. Interrogez-moi, examinez-moi et vous verrez que ma raison est, je ne dis pas celle d'un homme remarquable, mais sensée, saine, capable de me conduire dans la vie. Faites cet examen vous-même, faites-le faire par les médecins de votre établissement, et, convaincu que je ne suis pas un fou, rendez-moi la liberté. »
Jamais Cénéri n'avait éprouvé pareille difficulté à s'exprimer; c'était avec anxiété qu'il suivait l'effet de ses paroles dans les yeux de son juge. « Un mot trop vif, se disait-il, et je suis perdu. »
« Quant à étudier votre état mental, répondit l'abbé, c'est à quoi nous nous appliquerons, M. le docteur Mazure et moi ; mais vous rendre la liberté, nous n'en sommes pas maîtres. Vous oubliez que vous m'êtes confié par M. le préfet.
— Et si je ne suis pas fou ?
— Nous en avertirons M. le préfet, qui avisera.
— Comment ! vous me garderez, et c'est le préfet qui, sans m'avoir jamais vu, m'a fait enfermer comme fou, qui, sans me voir davantage, me relâchera ou me gardera selon son bon plaisir ?
— Voilà que vous vous emportez encore ; ce n'était pas cela-que vous m'aviez promis.
— Non, monsieur, je ne m'emporte pas. Je tâche, vous voyez bien que je tâche de comprendre ; ce n'est pas ma faute, ce n'est pas, il me semble, la faute de ma raison si je ne peux pas me rendre compte de la position qui m'est faite. Il y a un mois, on forme contre moi une demande en interdiction, l'affaire est pendante; devant le tribunal; pourquoi m'arrête-t-on avant de savoir s'il me déclarera ou ne me déclarera pas fou ?
— Parce que, suivant la loi de 1838, le préfet d'un département peut ordonner le placement dans un établissement d'aliénés de toute personne interdite ou non interdite dont l'état d'aliénation compromettrait l'ordre public ou la sûreté des personnes.
— Mais je n'ai pas troublé l'ordre public et n'ai jamais menacé la sûreté de personne,
— Vous le croyez, j'en suis certain; les rapports présentés à M. le préfet disent le contraire.
— Ces rapports sont mensongers, c'est une nouvelle infamie...
—Vous voyez, dit l'abbé en levant doucement le doigt, toujours de l'exaltation. »
Les gouttes de sueur perlaient sur le front de Cénéri et tombaient sur ses mains, car dans sa volonté de se contenir, il s'était imposé de ne faire aucun geste, et il parlait en tenant ses deux mains enlacées, sur ses genoux.
« Vous avez raison, dit-il ; pardonnez-moi.
— Mon cher fils, continua l'abbé, il ne faut pas penser que vous avez été arrêté arbitrairement; dans votre état, rien ne serait plus mauvais qu'une pareille idée. Tenez, voici l'arrêté de M. le préfet, lisez-le ; vous verrez que cet honorable magistrat a eu des motifs sérieux pour le prendre. »
II chercha dans une liasse de papiers et, ayant; trouvé l'arrêté qui concernait Cénéri, il le lui présenta ; puis, pendant que celui-ci lisait, il sonna ; un domestique parut.
« Dites à M. le docteur Mazure que je désire lui parler aussitôt que possible. » [...]
Indifférent à ce qui se passait autour de lui, Cénéri avait saisi cet arrêté, mais ses mains tremblaient tellement que, pour le lire, il fut obligé de le poser sur un bureau.
Voici comment il était conçu :
« Nous, préfet, etc.,
« Vu le rapport qui nous est adressé par M. le sous-préfet de Condé-le-Châtel, tendant à ce que nous prescrivions d'office le placement du nommé Cénéri Boimard, vicomte d'Éturquerais, au quartier d'aliénés du Luat
« Vu le certificat délivré par M. Gillet, médecin à Condé-le-Châtel, constatant que ledit Cénéri d'Éturquerais est atteint d'aliénation mentale, et, comme tel, dangereux pour la sûreté des personnes ;
« Vu un certificat de M. le maire du Camp Héroult sur la position de fortune de l'aliéné ;
« Vu la loi du 30 juin 1838 et les instructions de M. le ministre de l'intérieur pour l'exécution de cette loi;
« Considérant qu'il est constaté par les pièces ci dessus visées que : 1° il y a deux mois le nommé Cénéri d'Éturquerais s'est livré à des actes de violence sur le nommé Tournebu, en lui portant des coups qui ont occasionné des blessures graves ; 2° aussitôt qu'il a connu la demande en interdiction formée contre lui, il a couru chez son père, s'y est introduit de force en brisant les portes, maltraitant les domestiques, et qu'il s'y est livré aux désordres les plus graves ; 3° il y a quelques jours, il a donné l'ordre à ses gardes de tirer sur les nommés Tournebu et Vattier ni plus ni moins que s'ils étaient des chiens, et qu'il les a menacés de tirer lui-même; 4° le même jour il s'est précipité sur son beau-frère, M. le baron Friardel, et qu'après l'avoir injurié de la façon la plus grave il a tiré sur lui un coup de son fusil de chasse, et que, ne l'ayant pas atteint, il l'a poursuivi à travers la plaine pour lui décharger son second coup, auquel M. le baron Friardel n'a échappé que par une fuite rapide; ces derniers faits résultant d'une déposition du nommé Bonjour et de sa femme qui, travaillant dans les champs, à peu de distance du lieu où la scène se passait, en ont été témoins; ladite déposition reçue par M, le juge de paix de Cinglais,
« Arrêtons :
«Art. Ier- Le nommé Cénéri d'Éturquerais sera conduit à l'asile des aliénés du Luat, pour y être enfermé.
« Art. IL — II y sera soumis immédiatement aux examen et traitement par les médecins à ce préposés, et tenu à notre disposition jusqu'à la justification de sa guérison.
Art. III. — Le présent arrêté sera adressé à M. le sous-préfet de Condé-le-Châtel, qui en fera faire notification : 1° a la famille; 2° à M. le directeur du Luat; 3° à M. le procureur impérial. »
A cette pièce était jointe une autre pièce, le certificat du docteur Gillet :
« Je, soussigné, docteur en médecine, certifie que M. Cénéri d'Éturquerais est atteint d'aliénation mentale caractérisée par des conceptions délirantes, des hallucinations, le délire de persécution avec perversion des facultés morales ;
« Que cet état lui enlève la conscience et la responsabilité de ses actes, ce qui, avec les accès de fureur dans lesquels il tombe fréquemment, le rend dangereux pour la sûreté des personnes et aussi pour lui-même.
« Suivant ma conviction, un homme dans l'état où se trouve M. Cénéri d'Éturquerais ne jouit pas de son libre arbitre, pour quoi je suis d'avis qu'il ne peut être rien fait de plus convenable que de l'isoler momentanément dans une maison d'aliéné pour y être traité.
GILLET.»

Pendant cette lecture, un homme de cinquante ans, de tournure leste et joviale, entra dans le cabinet : c'était le docteur Mazure.
Il fit un signe d'interrogation à l'abbé Battandier, qui répondit en haussant les épaules d'un air de pitié.
Après avoir achevé la lecture du certificat, Cénéri demeura accablé, les bras pendants, le corps affaissé ; il était dans un état complet de prostration.
« Vous voyez » dit l'abbé Battandier.
Cénéri releva la tête.
« Faites de moi ce que vous voudrez, dit-il désespérément ; je ne sais pas ce que mes amis trouveront pour me défendre, moi, je me rends. »
Puis se levant, les poings serrés :
« Et pourtant... » s'écria-t-il avec une violence concentrée.
Mais ce ne fut qu'un éclair; il se rassit.
« A quoi bon ? je ne sortirai pas du cercle qui m'enserre.
— Vous voyez votre persécuteur ? demanda l'abbé.
— Je sens sa puissance et son habileté ; elles m'écrasent. »
L'abbé et le docteur échangèrent un regard pour se confirmer mutuellement leur opinion. Halluciné, archihalluciné, délire de persécution.[...]
« Monsieur le docteur, dit-il en s'adressant à Mazure, je suis ici pour être examiné par vous. Je me mets à votre disposition. J'ai déjà subi un interrogatoire devant le tribunal; je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous voudrez me poser.
— Sans doute, nous procéderons à cet examen, et il sera attentif; mais le moment n'est pas venu.
— Cependant, pour me garder ici, il faut que je sois fou, n'est-ce pas ? Si vous ne m'examinez pas, comment saurez-vous si je le suis ou ne le suis pas; si précisément je ne le suis pas, comme je le soutiens, à quel titre me retiendrez-vous ?
— Mon cher monsieur, il faut, pour que je vous examine, que vous soyez dans votre état normal; or, vous êtes sous une influence.
— Quelle influence ? demanda Cénéri, qui n'avait pas l'habitude, de ces formules toutes faites, si commodes pour répondre sans répondre.
— L'influence qui vous a fait casser la figure de ce pauvre gendarme. Je viens de le panser; jamais malade, même dans les accès les plus violents, n'a donné pareil coup de poing.
— C'est que vous n'avez jamais eu de malade pratiquant la boxe anglaise.
— Heureusement. [...] L'homme jouissant de sa raison et qu'on vient arrêter sous une accusation de folie, prouve sa raison par son calme ; s'il a le libre usage de son intelligence, il sait qu'en obéissant à la violence il nuit à son intérêt. [...]Comment n'avez-vous pas réfléchi à cela ?
— L'homme qui s'enivre sait qu'en buvant il nuit à son intérêt ; ceux qui cèdent à leurs passions ou à leur caractère, quoiqu'ils sachent d'avance où leur faiblesse les conduira, sont donc fous ? Bon ou mauvais, je n'ai jamais pu résister à mon premier mouvement. »
Le docteur fit un signe, à l'abbé ; cette conversation, cette dispute commençait à lui paraître un peu longue ; l'heure de son déjeuner avait sonné, et son estomac n'aimait pas à attendre. Si l'on écoutait ainsi tous les malades, on n'en finirait jamais, et l'on ne tarderait pas à se donner une bonne dyspepsie.
« Nous reprendrons cette discussion, dit-il. Pour aujourd'hui, vous avez besoin de calme et de repos ; il ne fout pas vous exciter. Vous causez, vous causez ; cela vous est mauvais.

  • Vous me gardez ici ? » s'écria Cénéri.

Sans doute l'exclamation était bien ridicule, car ils ne purent cacher un sourire de pitié.
« Vous n'avez donc pas lu l'arrêté de M. le préfet ? demanda l'abbé.
— Il dit que je serai retenu jusqu'à justification de ma guérison ; puisque je ne suis pas malade, ma guérison n'arrivera jamais, alors vous me garderez donc toujours ? »
C'étaient les portes de la prison éternelle qui s'étaient fermées sur lui pour ne se rouvrir peut-être jamais ; moralement, il se débattait, comme le matin .il s'était débattu physiquement contre les gendarmes.
— De grâce, messieurs, procédez à cet examen que demande le préfet.
— Mon cher monsieur, dit le docteur avec une impatience qu'il ne se donna pas la peine de cacher, on ne constate pas une maladie mentale comme une fracture ou une contusion; il faut du temps, de la réflexion. Comprenez-vous cela ?
— Oui, chez un malade ; mais chez un homme sain...
— Nous tournons dans un cercle vicieux. Demain je vous examinerai, après-demain, tous les jours, et c'est sur-cette série d'études que je baserai mon opinion. Vous avez contre vous le certificat du docteur Gillet, un homme considérable par son savoir et sa position ; croyez-vous que je vais donner à un confrère un démenti à la légère, si, comme vous le prétendez, il s'est trompé ?
— Alors vous acceptez ce certificat d'un homme qui ne m'a pas examiné ?
— Jusqu'à preuve du contraire, oui.
— Mais ce certificat est faux.
— Vous voyez que l'exaltation vous reprend quand on aborde certain sujet ; si je vous laissais aller, vous me diriez, j'en suis sûr, que c'est une manœuvre de vos persécuteurs.
— Manœuvre de mon persécuteur, oui; manoeuvre ou erreur du docteur gagné ou trompé, oui encore ; je vous l'expliquerais et vous le prouverais si vous vouliez m'écouter. Tout est là, messieurs. Donnez-moi quelques minutes, et je vous montre clair comme le jour toute la trame de cette persécution. »
Le docteur s'était dirigé vers la porte ; Cénéri voulut le suivre, se cramponner à lui, comme le misérable naufragé se cramponne à tout ce qui peut le sauver. Mais le docteur était habitué à échapper adroitement aux fous qui, chaque jour, le poursuivaient dans sa visite ; en un tour de main il se trouva dehors et la porte fut refermée.
— Monsieur, dit Cénéri, revenant vers l'abbé Battandier, je suis à bout de forces ; faites-moi conduire là où je dois être enfermé-j'ai peur de moi.
— Allons, du calme, mon cher enfant, pas d'exaltation, ne vous effrayez pas, ne vous faites pas de fantômes. Cette maison n'est pas une prison, Dieu merci. Je vous verrai tous les jours, vous me direz vos besoins; je tâcherai de les satisfaire. Pour aujourd'hui, si je suis obligé de prendre certaines précautions, n'en accusez que votre état d'exaltation et vos violences contre les gendarmes. Nous avons une lourde responsabilité. »
II sonna :
« Avertissez le surveillant de Saint-Charles de venir, » dit-il au domestique.
Puis, pendant que cette commission s'accomplissait :
« Mon cher enfant, dit-il à Cénéri, vous verrez que le régime de la maison est très doux et qu'on a pour les malades tous les égards possibles; mais je dois vous prévenir que si l'on manque à la règle delà discipline, on est exposé à des mesures de rigueur.
— Je suis votre prisonnier.
— Quel mot !
— Si je n'étais pas votre prisonnier, je serais votre malade; cela, je ne peux pas le reconnaître. »
Le surveillant ouvrit la porte : c'était un grand gaillard, solidement bâti, aux épaules larges, à barbe noire, et rude.
« Adieu, mon enfant, dit l'abbé Battandier, à demain. »

pp. 381-388 :
La visite des experts ne se fit pas attendre. Le lendemain de son installation il les vit entrer dans sa chambre, amenés par l'abbé Battandier et par le docteur Mazure. Cette réunion l'inquiéta; il lui semblait que la stricte équité ordonnait aux experts de le voir seul, sans subir tout d'abord l'influence de ses adversaires. Mais il se garda de laisser rien paraître de sa défiance; ces deux hommes tenaient sa vie entre leurs mains.
Le docteur Patras était un vieux médecin de l'école ancienne, à face rougeaude, bien encadrée dans du linge blanc, à grosse bedaine de gourmand, marchant posément, parlant lentement en s'écoutant, gesticulant noblement avec des attitudes étudiées, malgré cela gai de caractère et risquant volontiers les plaisanteries salées,— voltairien et matérialiste.
Louville, au contraire, était le jeune médecin frisé, cravaté de couleurs tendres, habillé à la dernière mode, souriant, complimentant, le médecin ami des artistes, achetant des objets d'art et des bibelots, affectant la légèreté alors qu'au fond il était continuellement sérieux et attentif, flattant les jeunes filles, conseillant les mères […].
Après quelques mots d'introduction, l'abbé et le docteur laissèrent les deux experts en tête-à-tête avec leur sujet.
« Messieurs, dit Cénéri, vous allez tout à l'heure décider de mon sort; permettez-moi de vous demander de me juger non d'après ce qu'on a pu vous dire, mais d'après ce que vous constaterez vous-mêmes. Je ne veux pas récriminer, car je sais que, dans ma position, toute plainte, toute accusation me serait imputée à crime, et jusqu'à un certain point prouverait que je suis fou; mais je dois vous prévenir cependant qu'il y a des personnes qui ont un intérêt important, quelque chose comme quatre cent mille francs, à ce que je sois interdit. Si vous ne tenez compte que de l'état présent de mon intelligence, dans huit jours je serai libre, rendu à ceux que j'aime, je pourrai me marier et légitimer mon enfant. Si, au contraire, vous me jugez d'après mes antécédents et certains faits groupés avec un art infernal, et c'est ainsi que jusqu'à présent j'ai été jugé, je suis perdu, les portes de cette prison ne se rouvriront pas pour moi. Cela dit, je me livre à vous. »
Pour venir d'un fou, ce petit discours n'était pas trop maladroit; pourtant il avait un défaut : c'était de vouloir imposer une direction à l'examen des experts.
Un regard lancé par le docteur Louville à son confrère et surpris par Cénéri avertit celui-ci de la mauvaise impression produite sur les deux médecins.
« Sans doute, dit-il, en parlant ainsi je vous préviens peut-être contre mon outrecuidance, car assurément vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire; mais ce résultat fût-il certain, je le préférerais encore au danger de vous laisser ignorer les machinations de mon adversaire. »
L'interrogatoire commença, dirigé par le docteur Patras. Quand on lui demanda s'il dormait bien, Cénéri répondit franchement que depuis qu'il était au Luat il avait perdu le sommeil. Un véritable fou eût très probablement dissimulé avec soin les hallucinations qui troublaient son repos, il les avoua avec une parfaite sincérité. A quoi bon les cacher ? A ses yeux elles étaient un argument devant, déterminer sa mise en liberté.
« En ce moment, dit-il, je ne suis pas fou, je le sens et l'affirme, mais je n'ose affirmer que je ne le deviendrai pas si vous me laissez ici. »
A ce mot, les deux médecins se regardèrent, et les questions devinrent plus serrées ; le docteur Patras paraissait vouloir faire porter son examen sur les troubles de l'organisme, le docteur Louville sur le bouleversement des opérations intellectuelles. Puis souvent ils s'arrêtaient et discutaient entre eux, mais, Cénéri ne comprenait pas grand chose à leur phraséologie ; les mots : idées-image, appareils sensoriaux, répercussion, dépression, organes cérébro-psychicaux, substance cérébrale, hallucinations psychiques et psycho-sensorielles, illusions encéphaliques, entraînements psychiques n'avaient pour lui aucun sens, et l'impression qui lui resta de cet examen long et fatigant ; c'est qu'ils n'étaient pas d'accord ; mais lequel était pour lui, lequel était contre ? Il lui était impossible de le savoir.
« II faut absolument, dit-il à Hélouis lorsque celui-ci vint dans la journée lui demander le résultat de cet interrogatoire, il faut que tu voies les médecins et que tu les fasses parler : je ne peux pas attendre.
— Des experts, c'est assez difficile.
— Peut-être, mais en tout cas il faut essayer; d'ailleurs l'épreuve est nécessaire. S'ils sont corruptibles, ils ont déjà été achetés par Friardel,
[...] [La corruption] échoua complètement auprès du vieux bonhomme Patras, qui, sans se fâcher, mais avec un geste, imité de celui d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, mit le négociateur à la porte, après lui avoir fait ce petit discours :
« Quand on ne croit qu'en soi et en sa conscience, on ne va pas s'outrager soi-même, et ce n'est pas quand on est prêt à quitter la vie qu'on donne un démenti à cinquante années de probité. » II fallut se retourner du côté de Louville, qui se montra moins intraitable. Au premier mot cependant on put croire que son accueil serait celui de son confrère.
« Cher monsieur, dit-il en souriant, n'allons pas plus loin, j'ai l'intelligence très dure pour ces sortes de choses, ce serait perdre votre temps; je ne comprendrais pas. »
Mais le cher monsieur ayant expliqué que dans une question capitale comme celle-là, [...] on était décidé à reconnaître généreusement les services rendus, et qu'on ne se croirait pas quitte lorsqu'on aurait payé ces services, cinq mille, dix mille, quinze mille francs, s'il le fallait, cette intelligence si dure s'éveilla. Au mot de vingt mille francs, elle comprit même tout à fait, car elle était de la nature de ces esprits qui, rebelles aux premières opérations de l'arithmétique, deviennent d'autant plus sagaces qu'on s'élève davantage dans cette science.
« Mon Dieu, dit-il avec un sourire engageant, je voudrais d'autant moins inquiéter M. d'Eturquerais, que d'avance je lui suis tout dévoué. Sa position m'inspire la plus vive sympathie, et je n'ai pas eu besoin de deux minutes d'examen pour voir qu'il jouissait de toute sa raison. C'est même cette conviction qui m'a permis d'entendre vos propositions jusqu'au bout: changer d'opinion pour de l'argent est une infamie ; mais recevoir le payement des services que l'on rend conformément à son opinion est tout autre chose. Ainsi, je crois que M. d'Eturquerais n'a jamais été fou, et je puis vous promettre que je ne négligerai rien pour qu'il soit mis en liberté.
— Alors le rapport ?
— Le rapport, je ne sais pas, à vrai dire, quand il sera déposé ; le vieux Patras, comme toujours, trouve le cas difficile.
— Le tribunal a fixé un délai de huit jours.
— Ce délai n'est pas limitatif; le tribunal, vous le comprenez, ne peut pas nous obliger à affirmer notre conviction dans un délai quelconque, si au lieu d'une conviction nous n'avons que des doutes. Et c'est là l'espèce ; Patras est embarrassé, il ne voit pas clair, il veut un nouvel examen.
— Mais après ce second examen il pourra en demander un troisième, et après le troisième un quatrième.
— Sans doute cela se peut, et même cela s'est vu. Il y a des exemples; en voici un qui vous montrera que nous ne sommes pas tenus par les termes de l'ordonnance qui nous donne notre mission : ainsi un aliéniste célèbre est chargé par le tribunal de la Seine d'examiner une femme et de faire dans les trois jours un rapport circonstancié sur son état mental ; cet examen étant difficile, au lieu de trois jours, il prend trois mois, et il la visite à quatre reprises différentes. Le bonhomme Patras est bien de ce tempérament : il ne se prononcera qu'à la dernière extrémité.
— Un simple certificat donné à la légère peut vous faire enfermer instantanément, et il faut toutes ces difficultés, tous ces délais pour vous faite sortir.
— Affirmer la folie est plus facile qu'affirmer la raison.
— Alors c'est au malade à souffrir de l'impuissance de la médecine ou du médecin.

    • Hélas ! oui, en aliénation mentale comme en tout

Hector Malot, Mère, Paris, E. Dentu, 1896

pp. 346-348 :
Un temps assez long s'écoula pendant lequel, sans doute ils prenaient des renseignements auprès de Victorien. A la fin, la porte s'ouvrit et ils entrèrent précédés de Materne qui les annonça :

­ Monsieur le docteur Chauverlot, monsieur le docteur Pecqueur. [...]

­ Mon confrère et moi, dit un des médecins, nous avons été commis par le parquet de Dreux pour procéder à votre examen.
Instantanément, l'attitude de M. Combarieu changea : ce n'était plus des médecins choisis par Victorien, et par cela seul il pouvait y avoir en leur faveur présomption d'indépendance de jugement comme aussi d'honorabilité.

­ Messieurs, dit-il, je suis tout à votre disposition : veuillez m'interroger; je regrette qu'en entrant dans cette maison vous ne soyez pas venu à moi tout d'abord, mais quelques efforts qu'on ait pu faire pour vous prévenir, j'espère vous convaincre que je ne suis pas fou.

Peut-être n'était-il pas très habile de paraître croire que ses juges avaient pu se laisser influencer, mais, décidé à attaquer la situation de front, ce n'était ni de petits moyens ni d'adresses de langage qu'il comptait se servir [...] mais les médecins ne trouvèrent pas décent qu'on pût croire qu'ils s'étaient laissé prévenir. [...]
L'interrogatoire commença, ou plutôt recommença, celui que Soubyranne avait déjà fait subir à M. Combarrieu, avec les mêmes questions.


Émile Richebourg, La petite Mionne : les drames de la vie, Paris, E. Dentu, 1884

pp. 309-313 :
Madame Joramie et M. Barbarin avaient été introduits dans cette pièce, ayant l'apparence d'un salon, où avait eu lieu entre la mère et la fille la scène violente que nous avons racontée.

Jacques Vernier et la Tamirel, jouant leur rôle de parents désolés, s'étaient composé une figure de circonstance.

Après avoir présenté le spécialiste, madame Joramie s'adressant à la Tamirel, lui dit :
— Allez, madame, allez chercher votre pauvre jeune fille.[...]

La jeune fille avait ses vêtements en désordre, souillés de terre, les cheveux emmêlés, ébouriffés, épars ; la tige d'une de ses bottines, non boutonnée, tombait sur le pied et ressemblait un peu à une guêtre d'un autre côté, son teint animé, ses yeux démesurément ouverts, aux prunelles luisantes, lui donnaient tout à fait le triste aspect d'une malheureuse privée de sa raison.
La Tamirel, lâchant la main de Mionne, la fit entrer la première, en la poussant doucement.
Droite, la tête haute, l'air imposant, fière, hautaine, elle s'avança d'un pas majestueux, saluant de la main, avec une grâce de souveraine.

— Eh bien, oui, c'est moi, dit-elle sur un ton déclamatoire, c'est moi, Marie Stuart, reine d'Ecosse après avoir été, trop peu de temps, hélas ! reine de France. […] Vous connaissez mes malheurs, qui ont ému tous les cœurs sensibles ; les ai-je mérités ? J'ai commis des fautes, sans doute ; mais parce qu'on est reine, en est-on moins une femme ? Et quelle est donc la femme qui est exempte de faiblesse ?
Eh bien, non, non, je n'ai pas mérité cette longue et dure captivité qu'on me fait souffrir.
Que vous ai-je fait, méchants ? Ah ! je le sais, je vous porte ombrage, je vous gêne... Pourtant, je ne suis plus rien, puisque, pour vous plaire, j'ai abandonné le trône d'Ecosse; Hélas ! que ne puis-je voir encore se tendre vers moi les mains de mes amis de France ! Prenez garde, prenez garde ! On ne m'a pas oubliée en France, on m'y aime toujours, et bientôt, pour me délivrer, le roi de France envahira l'Angleterre avec toutes ses armées ![...]

Elle fit un pas vers madame Joramie et continua, le regard chargé d'éclairs :

— C'est vous, Élisabeth, c'est vous, reine d'Angleterre, c'est vous qui êtes devenue mon ennemie cruelle, après tant de témoignages de fausse amitié. Je croyais en vous. Oh ! comme vous m'avez trompée ! Chassée de mon royaume, je suis venue vers vous, pleine de confiance ; mais c'est dans un piège que j'étais attirée, et au lieu de me tendre vos mains secourables de m'ouvrir vos bras comme à une sœur malheureuse, par votre ordre, je fus jetée dans un noir cachot. Que vous ai-je fait, dites ? Quel crime ai-je commis envers vous ? Est-ce que j'ai troublé la paix de l'Angleterre ? Est-ce que j'ai menacé votre couronne ? Vous êtes la force et je suis la faiblesse ; vous êtes toute-puissante et moi, je ne peux rien !... Vous n'avez rien à redouter de moi et vous m'écrasez ! [...] Mais voilà, vous me haïssez; j'ai eu le malheur de vous déplaire [... ] Eh bien, oui, voilà le secret dé votre haine, Élisabeth d'Angleterre est jalouse de Marie Stuart ! [...]
Ses bras tombèrent ballants à ses côtés et lentement, sa tête s'inclina sur sa poitrine.
L'émotion du docteur Barbarin était visible.

— Pauvre jeune fille ! murmura-t-il.

— Ainsi, docteur, elle est bien folle ? demanda madame Joramie.

— Hélas ! oui, madame a raison est complètement perdue.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! fit la Tamirel.

— Docteur, croyez-vous qu'on pourra la guérir ? reprit madame Joramie.
M. Barbarin secoua tristement la tête et répondit :

— La malheureuse enfant a beaucoup lu, madame, trop lu, ainsi que vous me l'avez dit, et c'est évidemment un excès de travail du cerveau qui a déterminé l'aliénation mentale. Elle avait une mémoire prodigieuse à en-juger par ce qu'elle vient de dire, en s'imaginant qu'elle est Marie Stuart.

— Ce matin elle croyait être la grande tragédienne Rachel.

— Et ce soir, madame, elle sera une autre femme et successivement elle croira être toutes les femmes célèbres que lui ont fait connaître ses lectures [...] Quelle triste chose, dit le médecin; je vois des aliénés tous les jours et, malgré cela, je ne puis me défendre contre l'émotion et les impressions pénibles.

— Alors, docteur, vous croyez qu'il n'y a pas de remède ?

— On peut toujours donner des soins, madame, essayer de combattre la démence et de rétablir l'équilibre mental. Malheureusement, sur cinquante cas de folie du genre de celui-ci, on peut s'estimer heureux quand on obtient une guérison.

— Je comprends, docteur, vous n'avez aucun espoir.

— Hélas ! madame.

— Que conseillez-vous à ces braves gens ?

— De placer leur parente dans une maison de santé,

— Ils ne sont pas riches, docteur.

— Qu'ils la conduisent, alors, dans un hospice de la ville.

— N'y a-t-il pas quelques formalités à remplir ?

— Sans doute

— Que faut-il faire ?

— Aller trouver le commissaire de police, lui exposer nettement la situation ; il dressera procès verbal de la déclaration et donnera le permis d'enfermer avec lequel la pauvre jeune fille pourra être conduite immédiatement à la Salpêtrière où à Sainte-Anne.

— Docteur, si vous alliez vous-même avec les parents chez le commissaire de police ? Je crois que cela simplifierait beaucoup les choses.

— En effet, et pour vous être agréable, chère madame, je suis prêt à aller chez le commissaire de police.

— Merci, mon ami. [...] Mon cher docteur, reprit madame Joramie, je vous ai dit, en venant, comment j'ai rencontré par hasard ces braves gens et pourquoi je me suis intéressée à eux ; je vous ai dit aussi que j'étais ici une bienfaitrice anonyme; ni le mari ni la femme ne se doutent qu'ils connaissent madame Joramie. Surtout, ajouta-t-elle en souriant finement, n'allez pas trahir mon incognito. Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne veuille être mêlée en rien dans cette triste affaire ?

— Parfaitement, chère madame. Mais vous pouvez être tranquille; la discrétion est chez tous une qualité; elle est en plus un des devoirs professionnels du médecin.

Yves Guyot, Un fou, Paris, Flammarion, 1884

pp. 73-74 :
« -Parbleu ! Il est fou pour tous ceux qui admettent la manie sans délire de Pinel, pour tous ceux qui, étendant de plus en plus le domaine de la folie, font des maniaques raisonnants, pour les aliénistes, aliénés eux-mêmes, du type du docteur Campagne dont la Société Médico-Psychologique a couronné l'ouvrage, et avec les doctrines duquel elle a ainsi solidarisé la majorité des aliénistes. Parbleu ! de très bonne foi, ils le considéreront tous comme fou. Oh ! je serai bien tranquille si je partageais leurs doctrines; mais je crois, avec Griésinger que la manie sans délire est une invention de Pinel faite pour le malheur de la science et encore aggravée par les Campagne, les Berthier et autres ! [..] Oui, Labat est fou pour presque tous les aliénistes de France : c'est indiscutable; mais il est inutile de pallier mon acte. D'après mes doctrines, Labat n'est pas fou aujourd'hui, s'il est exposé à le devenir un jour ou l'autre. Mon acte est malhonnête. Dois-je l'accomplir ? Je ne veux pas essayer de me tromper moi-même. [...] Tant pis ! Il ne fallait pas qu'il se mariât. Il deviendrait fou tôt ou tard. Il tuerait peut-être sa femme et son enfant. Sa séquestration sera un avertissement. Tout se réglera pendant ce temps. La loi de 1838 est là, mauvaise; pourquoi ne m'en servirai-je pas pour contrebalancer d'autres arrangements sociaux également mauvais ? Il suffit que je signe un bout de papier et c'est fait !
Alors cet homme essaya un moment de ruser avec lui-même.
- Non, je ne le ferai pas ! Je m'en remettrai à mon confrère, au docteur Biboux.
Il éclata de rire.
- Je suis hypocrite. J'essaye de me tromper. Parbleu ! oui; ce sera Biboux qui signera certificat, et il le signera, parce que je sais qu'il est partisan des idées du docteur Campagne; et, en même temps, étant données sa notoriété, sa grande situation, il me couvre. »

pp. 86-90 :
- Vous croyez, reprit Ragot, sûr désormais du diagnostic de Biboux, à la manie raisonnante. Cependant, Griésinger la nie. Il va même jusqu'à dire que la maladie sans délire est une création faite par Pinel pour le malheur de la science !
- Je sais cela; mais depuis Griésinger, la science a fait des progrès. On a longtemps nié cette forme d'aliénation mentale, parce qu'elle est la plus difficile à reconnaître. Les malades qui en sont atteints jouissent d'une lucidité intellectuelle presque complète. Ils ne délirent pas d'une manière très apparente; ils n'ont pas d'hallucinations: Labat est évidemment le jouet d'une illusion. Il est en proie à une conception délirante. Je ne puis, après une aussi courte observation, donner un diagnostic exacte. Mais j'en suis convaincu, il y a même chez lui plus que de la manie raisonnante.
- Vous croyez ?
- Oui, il y a évidemment chez lui une absence de jugement, une exagération du caractère moral. Comme tous les aliénés, chaque fois que sa personnalité est en cause, il est mauvais juge.
- Alors vous concluez ?
- Autant qu'un diagnostic aussi rapide peut le constater qu'il est atteint de cette affection qui s'appelle la folie sans délire de Pinel, la manie sans délire de Dubuisson, la folie lucide de Trélat, la monomanie raisonnante d'Esquirol, la manie raisonnante du docteur Campagne, la manie systématisée, la pseudo-manie, la stoechiomanie ou folie rudimentaire. C'est ce dernier mot que j'adopte; il indique l'ordre psycho-cérébral le plus simple, c'est à dire fondamental, parce que, à l'exception des autres, il existe ou a toujours existé chez l'aliéné. Le mot pseudomonomanie ou délire partiel diffus, créé par Delasiauve, ne s'harmoniserait pas avec ma doctrine qui voit, dans l'ordre vésanique en question, un état spécialisé, quoique universalisé.
- C'est bien cela, dit Ragot, qui ne put s'empêcher de retenir un sourire.
- Dès ses premières paroles, du reste, j'ai été convaincu, quand j'ai vu apparaître sa méfiance à l'égard du médecin. C'est là un des signes les plus caractéristiques de la vésanie.
- En effet.
- Je n'aurais pas connu les prédispositions héréditaires qui existent en lui et qui le condamnent à la folie que la conversation que nous avons eue eût suffi pour me convaincre.
- D'où vous concluez ?
- Qu'il est grand temps de le soumettre à un traitement sérieux. On a déjà trop attendu. C'est parce qu'on attend toujours trop tard que les cas de guérison sont si rares chez les pauvres gens. Les gens riches, au moins, ont cet avantage de pouvoir être de suite internés.
- Alors, il faut le faire jouir de ce privilège ?
- Absolument. Quand il sera en observation, nous verrons ensuite; mais actuellement, c'est un aliéné dangereux.
- Vous êtes prêt à signer le certificat ?... demanda Ragot avec une certaine hésitation.
- Des deux mains, si un scrupule honorable, mais exagéré vous arrête, car il faut que les médecins sachent lutter contre les préventions que pourraient faire naître des malades comme Labat.

Le docteur Biboux s'installa devant la table et rédigea le certificat ci-dessous en en pesant chaque terme.

« Sur l'invitation en date de ce jour 29 octobre 1877, qui m'a été faite par Mme Edmond Labat, née Cécile Ledessart, épouse légitime de M. Edmond Labat, banquier à Paris, de constater l'état sanitaire du susdit Edmond Labat son époux, sous le rapport des facultés intellectuelles.
« Je soussigné Edme Biboux, docteur en médecine, professeur à la faculté de médecine, officier de la Légion d'honneur, à Paris, certifie que mondit Labat, âgé de 33 ans, d'une assez faible constitution, ayant une légère claudication, symptômes caractéristiques de la manie raisonnante, et depuis quelques jours surtout, atteint d'une aberration dans les idées caractérisée tantôt par des symptômes d'hypocondrie mélancolique avec dépression, tantôt par une excitation, aberration qui, dans l'une ou dans l'autre de ces circonstances, entraîne cet individu à se livrer à des actes qui se sont traduits par des pertes pécuniaires et ont pris la forme de soupçons injurieux et de menaces, lesquels actes tendent à compromettre non seulement sa fortune, celle de sa femme et de son enfant, celle des personnes avec lesquelles il est en relation d'affaires, mais encore à menacer la sécurité des personnes qui l'approchent et particulièrement celle de sa femme et celle de son enfant.
« De tout ce qui précède, le soussigné, qui, pour se conformer à l'article 8§2 de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés, déclare qu'il n'est ni parent ni allié de la famille de l'aliéné, ni l'un des chefs, ni propriétaire d'aucun établissement d'aliénés, estime que mondit Labat doit être placé dans une maison spécialement destinée à la surveillance et au traitement des maladies mentales.
« Paris, ce 29 octobre 1877.
« Signé EDME BIBOUX, D. M. P. » [...]

Ragot inclinait la tête autant par politesse, - c'était bien le moins dans sa situation, que pour dissimuler un sourire qui eût signifié clairement pour tout observateur attentif :

- Les médecins de Molière ! il y en a donc toujours ! Leur espèce n'a pas disparu sous les rires de deux siècles.
Le sérieux de M. Biboux, en remettant à Ragot son certificat, lui prouva bien que la race n'était pas près de s'éteindre. »


Jules Claretie, Le prince Zilah, Paris, E. Dentu, 1884

pp. 264-270 :
Devant cette grille où, si peu de temps auparavant, roulaient, dans une gaieté de grande fête, les voitures de gala, le coupé du médecin de la Salpêtrière s'était donc arrêté, et Vogotzine avait introduit dans le salon d'où Marsa avait chassé Menko le docteur au fin profil de médaille, l'oeil profond, le menton rasé, ses longs cheveux rejetés derrière ses oreilles, en longues boucles encore noires.
Puis le général avait prié qu'on amenât Mademoiselle. Il se reprenait, disait Madame la Princesse, haussait encore les épaules, selon son habitude, et, tout à coup, devenait très sérieux, inquiet, en voyant sur le seuil apparaître Marsa, que la fièvre avait momentanément quittée et qui pouvait se traîner maintenant, blanche et raidie dans ses mouvements, appuyée au bras de sa femme de chambre.
Le docteur Fargeas examina, d'un regard de son oeil noir, cette femme dont les prunelles, seules vivantes dans un beau corps automatique, flambaient; comme si l'on y eût aperçu l'âme brûler.
– Madame, dit doucement le docteur, quand le général, s'approchant doucement, eût fait signe à sa nièce d'écouter cet inconnu, le général Vogotzine m'a dit que vous étiez souffrante. Je suis médecin. Voulez-vous me faire l'honneur et l'amitié de répondre à mes questions ?
– Oui, fit le général, je t'en prie, je t'en supplie, ma chère Marsa !
Elle était debout, relevant sa tête dont pas un muscle ne bougeait et, sans rien dire, elle regarda un moment le docteur jusqu'au fond des yeux. A son tour, elle étudiait. C'était comme un défi avant un duel.
– Pourquoi un médecin ? dit-elle brusquement ensuite à Vogotzine. Je ne suis pas malade.
La voix était claire, basse et triste avec de soudains éclats où elle se forçait un peu, s'étranglait comme celle des phtisiques.
– Tu n'es pas malade non, ma chère enfant, mais je ne sais pas. je ne comprends pas. Tu m'inquiètes un peu. fort peu. Mais enfin si moi, n'est-ce pas, moi, ton vieil oncle je t'inquiétais seulement un peu, avoue que je t'inquiéterais beaucoup ?
Il essayait de sourire dans sa moustache, plaisantait, essayait de pousser doucement Marsa vers le médecin qui ne quittait point la jeune femme du regard et, tout à coup, Marsa, levant sur Fargeas ses yeux fixes, dit sèchement
–Eh ! bien, voyons, quoi ? Qu'est-ce que vous me demandez ? Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? De la part de qui venez-vous ?
Vogotzine avait fait à la femme de chambre signe de s'éloigner.
– Je vous l'ai dit, je viens de la part du général
Et Fargeas désignait Vogotzine.
Marsa dit seulement –Ah ! et il sembla au docteur qu'il y avait comme une déception dans l'accent dont elle le laissa tomber, ce Ah !– désespérément.
Alors elle s'abandonna et brusquement retomba dans un de ces anéantissements qui succédaient au délire des premiers jours et qui effrayaient tant Vogotzine.
– La voilà, la voilà partie dit le gros homme.
Fargeas, sans écouter le général, s'approcha de Marsa qu'il fit asseoir sur une chaise, près de la fenêtre. Il regarda la jeune femme, la toucha au front et Marsa ne fit aucun mouvement. La tête chaude brûlait la paume de la main de Fargeas.
– Souffrez-vous ? demanda doucement le docteur.
La jeune fille, qui avait eu la force de questionner, tout à l'heure, et semblait, un moment auparavant, s'intéresser encore à la vie, répondit, d'une voix tendre, bizarre, d'un ton chantant et triste
– Je ne sais pas !
– Vous n'avez pas bien dormi cette nuit
– Je ne sais pas !
– Quel âge avez-vous ? demanda Fargeas pour se rendre compte de l'état mental.
– Je ne sais pas dit-elle encore.
Les yeux du médecin cherchaient ceux de l'oncle. Vogotzine, horriblement rouge, se tenait à côté de la chaise, roide et faisant une grimace émue à chacune de ces réponses lugubres, d'un ton mélodique : Je ne sais pas
– Comment vous appelez-vous ? demanda lentement le docteur.
Elle roula autour d'elle ses prunelles, sembla chercher dans sa pauvre tête vide une pensée qui n'y était plus et, après un effort visible, se redressant sur la chaise, puis son corps retombant contre le dossier, effarée à la fois et résignée, elle répondit comme toujours
– Je ne sais pas
L'oncle, qui devenait pourpre, eut un frisson et regarda le docteur avec angoisse.
Elle ne savait même plus son nom !
– Ce sera, j'espère, passager, dit le docteur. Mais, dans l'état actuel, elle me parait une grande convulsive.
– Je ne l'ai jamais vue ainsi, jamais, depuis... depuis le premier jour enfin, répétait le général avec effroi. Elle a voulu se tuer, ce matin, en se laissant tomber de toute sa hauteur contre le dossier de son lit. puis elle a consenti à se lever... vous l'avez vue. Tout à l'heure quand elle vous a demandé de la part de qui vous veniez, je me suis dit « Ah enfin, elle s'intéresse à quelque chose. Et maintenant, voilà... la stupeur la reprend. Ah ! c'est gai ! c'est diantrement gai !
Fargeas prit entre ses doigts la peau fine de la jeune femme et la pinça, au cou, sous la petite oreille encore rose.
Marsa Laszlo ne tressaillit pas.
– Il y a amnésie du cou ! dit le docteur.. Je pourrais la piquer du bout d'une épingle.. L'insensibilité est absolue
Et, tout à coup, appuyant encore sa main sur le front de Marsa, essayant d'évoquer chez la malade un souvenir des goûts de la veille
– Voyons, madame... on vous attend. Votre oncle... votre oncle demande que vous lui jouiez un morceau de piano ! Votre oncle... Le piano !
Il n'y a qu'une belle fille au monde ! murmura Vogotzine en essayant de donner, de sa grosse voix kummelisée, l'accent de la mélodie hongroise à cet air que la Tzigane aimait tant. Machinalement Marsa répéta, comme si elle eut épelé « le piano ! Piano ! » puis, de son éternel accent chantant et navré, elle laissa tomber encore son lugubre « Je ne sais pas ».
Cette fois, le vieux Vogotzine se sentait étouffer, comme abêti lui-même, sous chacune de ces réponses où nul vestige de souvenir, nulle trace de sensation présente n'apparaissait; et le docteur Fargeas regardait plein de pitié, cette créature exquise, ces beaux yeux noirs hagards, entre les cheveux fouettés par une secousse, collés depuis la nuit par la sueur de la crise, et la pâleur de cire de cette statue désespérée assise là comme une figure de marbre muette sur certains tombeaux.
– Faites-lui prendre du bouillon, dit Fargeas. Elle refusera dans l'état où elle est, mais essayez !
Il ajouta, regardant l'oncle dont les oreilles paraissaient en feu. On peut la guérir, mais il faudrait l'arracher à son milieu peut-être... lui refaire une vie nouvelle. Il lui faut la solitude. non pas celle-ci, mais...
– Mais ? demanda Vogotzine.
– Mais peut-être celle de la maison de santé.
– Pauvre femme, dit le docteur en se tournant encore vers Marsa qui n'avait pas bougé. Elle est vraiment belle.
Et le médecin, habitué aux tristesses des névroses, et l'oncle, stupéfait de ce mal soudain, semblaient contempler ensemble la convulsive qui restait là, pétrifiée, ses épaules un peu amaigries se dessinant sous la batiste où roulaient ses beaux cheveux noirs.
Le docteur Fargeas sortit, assez ému, du château. Le général l'avait accompagné jusqu'à la grille. Il était convenu que cette crise passée - et le médecin reviendrait le lendemain avec Villandry on aviserait à transporter la malade à la maison du docteur Sims, à Vaugirard. Dans un milieu nouveau, la stupeur de la malade pouvait disparaître, l'esprit se réveiller, se rattacher à la vie. Un régime de tous les instants, une surveillance constante étaient nécessaires. Il fallait seulement pour la décider à monter en voiture trouver un prétexte. Le docteur Fargeas chercherait. Le coupé partant de Maisons-Laffitte s'arrêterait à la porte de l'établissement. On ferait croire à Marsa qu'elle visitait par exemple quelque maison de charité. Et là, elle serait surveillée et soignée avec un dévouement familial, le général pouvait en croire la parole du docteur.


Jules Claretie, Les amours d'un interne, Paris, Fayard frères éditeurs, 1899

pp. 208-213 :
Grand, maigre, de longs cheveux blancs tombant sur le collet de sa redingote piquée de la rosette rouge, le docteur Cadilhat, avec ses lèvres sévères et son menton rasé, étudiait, d'un coup d'œil, la fillette. [...]
— Est-ce que votre fille avait l'habitude du tutoiement ? [...] A-t-elle reçu de l'éducation ? [...] Travaille-t-elle ? [...] Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'elle dit ? demanda M. Cadilhat à la mère,
— Tu l'as vu, le bon Dieu ? demanda le docteur Cadilhat, à la petite, qui, sans avoir l'air de comprendre ce qu'on racontait là, grattait ses cheveux noirs, embroussaillé.
La pauvrette sourit au médecin.
— Oui, dit-elle, mystérieusement.
— Comment était-il ?
— Grand, beau. Avec une barbe toute d'or et une grande robe bleue, avec des diamants, comme quand il y a, ça haut, des étoiles !
— Il ne t'a pas parlé ?
— Non. Malheureusement. J'aurais bien voulu. [...]
— Y a-t-il on jamais des aliénés dans sa famille., dans la vôtre ? L'enfant a-t-elle eu des convulsions ? Avait-elle eu peur ? [...] Dans ces temps derniers, rien n'a provoqué une secousse ? [...]
— Rester ? fit Mélie. Pourquoi que je resterais ? On n'est pas folle. C'est la Salpêtrière ici, je sais bien, va !... Mais je parie que tu crois que je suis folle ! T'es bête ! Je m'en vais ! Mon chapeau, m'man ! [...]
 — Tu t'en vas, fit Cadilhat. Tu ne veux donc pas guérir ?
— Oh ! Si ! Et bonne-maman aussi le veut ! Mais, tu sais, si tu me gardes, pendant que je ne serai pas là, comment que grand frère et m'man mangeront ? Il faut du pain à Paris ! On n'en a pas. Vrai, parole ; je te dis, on n'en a pas !
— On en aura, fit le docteur. Mais il faut que tu ailles à la campagne. Si tu travaillais, tu deviendrais folle !
— Ah !
Elle baissa la tête, morne, les yeux immobiles.
— On ne te gardera pas ici. Tu iras a la campagne. Tu aimes la campagne ? [... ]
— Guérira-t-elle ? demanda Vilandry qui s'était approché
— Oui, dit tout bas le maître, si elle peut aller au grand air, à travers les bois. Mais c'est pauvre, la mère a à peine du pain. Dans quinze jours seulement elle aura peut-être quinze francs, m'a-t-elle dit. Quinze francs, ce n'est pas assez ! Elle sera folle !
On ne l'avait pas entendu.
Il haussa la voix et parlant dans le ton de la leçon.
— Messieurs, il y a deux grandes causes à la folie, le manque d'air et le manque de pain, c'est-à-dire la misère — et le manque de sang-froid — c'est-à-dire la peur—cette misère de l'esprit ! Privation de soins, privation de raison ! Il est bon d'être riche. Mais les riches aussi deviennent fous, ce qui déroute un peu tous les calculs. En résumé, il ne faut p as être très fier d'être homme. Ça ne pèse pas lourd ! [...] Dans trois semaines, dit M. Cadilhat, Mélie sera ici, ou à Sainte-Anne !
— Ainsi, on ne l'évitait point, l'atroce folie ? songeait Jeanne. Quand elle vous tenait, elle ne vous lâchait plus ? C'était fatal. Et, à ce mal, elle n'avait plus l'espoir maintenant d'arracher sa mère.


Xavier de Montépin et Jules Dornay,
Le médecin des folles,
drame en 5 actes et treize tableaux,
musique de M. Hermann,
représenté pour la première fois à Paris,
sur le Théâtre de l’Ambigu-Comique le 18 septembre 1891

pp. 81-83 :
Rittner, Fabrice, Maurice Delarivière, Jeanne, Edmée. (Jeanne entre, soutenue par Edmée, M. Delarivière très sombre) [...]
Rittner, à M. Delarivière : A quelle cause, monsieur, dois-je l'honneur de votre visite ?
Maurice : A une cause bien douloureuse, monsieur.
Fabrice : Mon oncle, ma cousine et moi, nous venons d'être cruellement frappés... (désignant Jeanne). Voyez...
Edmée : Ma pauvre mère a perdu la raison... Mais vous la lui rendrez, n'est-ce pas monsieur le docteur ?
Rittner : Je ferai du moins tout ce qui me sera possible pour cela, mademoiselle.
Fabrice : La juste célébrité de votre maison a décidé mon oncle à s'adresser à vous... et nous venons vous demander vos soins pour une personne bien chère. [...]
Rittner, à Delarivière : Êtes-vous muni des pièces nécessaires pour mettre à couvert ma responsabilité ?...
Maurice, lui présentant un papier : Voici une déclaration de deux médecins de Melun dont les signatures, vous le voyez, sont légalisées.
Rittner, prend le papier, il le parcourt du regard : Bien, monsieur... (Il le place sur son bureau) [...] Stupeur absolue !! Depuis quand madame est-elle ainsi ?
Maurice : Depuis quatre heures et demie du matin.
Rittner : Et jamais, auparavant, des symptômes d'aliénation mentale ne s'étaient fait sentir ?
Maurice : Jamais.
Rittner : La folie soudaine a-t-elle été déterminée par quelque violente douleur morale ? par l'annonce brusque d'un malheur ?
Maurice : Non, monsieur.
Rittner : Comment ? il ne s'est produit ce matin dans la vie de madame aucun incident de nature à troubler sa raison ?
Fabrice : Pardon. Ce matin, madame, étant à Melun, s'est trouvée, sans le vouloir, témoin d'une exécution capitale. [...]
Rittner, à part : Fabrice avait raison... Elle connaît l'homme exécuté. (Maurice Delariviére et Edmée sanglotent. Haut.). Je vais conduire madame au logement qu'elle occupera. Veuillez m'attendre ici.
Edmée : Abandonner ma mère...jamais !! Je veux rester ici, dans cette maison, pour être près d'elle... pour l'entourer sans cesse de ma tendresse et de mes soins.
Maurice : Dans cette maison, c'est impossible.
Edmée : Monsieur, ne pourrais-je pas vivre ici, auprès de vous ?... à côté de ma mère ?...
Fabrice, vivement : Mon oncle et moi, Monsieur le Docteur, nous sommes obligés de partir sous peu de jours pour l'Amérique... Nous serions heureux de vous voir accueillir ma cousine dans votre maison, pendant notre absence, auprès de la chère malade. (Bas à Rittner.) Répondez oui...
Edmée : Consentez, je vous en prie, monsieur...
Rittner : Ce que vous me demandez, mademoiselle, est absolument contraire aux habitudes de ma maison... Par exception j'accueillerai votre requête, mais à la condition formelle que vous m'obéirez aveuglément en tout ce qui concernera vos rapports avec la malade.
Edmée : Je vous promets, monsieur, une obéissance absolue, et je vous remercie de toute mon âme. (Elle va s'agenouiller auprès de sa mère.)
Rittner : Je vais faire disposer une chambre dans le pavillon qu'occupera Madame votre mère... Quand Mademoiselle sera-t-elle ma pensionnaire ?...
Maurice : Dans deux ou trois jours seulement.
Rittner : Soit... Mais d'ici là cachez bien à tous l'état de votre femme. II ne faut pas qu'un jour quelqu'un puisse dire : « Madame Delarivière a été folle. »
Maurice : Vous avez raison, docteur, merci. (Il va auprès de Jeanne.)
Fabrice, bas à Rittner : A mon retour, je ne veux retrouver ni la mère ni la fille.
Rittner, de même : Tu ne les retrouveras pas !


Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

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