Psychiatrie et littérature

Quelques discussions médicales

à

Émile Zola, La conquête de Plassans, éd. de Colette Becker, Paris, Livre de Poche, 1999 [1880]

pp. 327-329 :
A partir de ce dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On citait des faits surprenants. Par exemple, il s’enfermait des journées entières dans une pièce nue, où l’on n’avait pas balayé depuis un an ; et la chose n’était pas inventée à plaisir, puisque les personnes qui la contaient la tenaient de la bonne même de la maison. Que pouvait-il faire dans cette pièce nue ? Les versions différaient ; la bonne disait qu’il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le quartier. Au marché, on croyait fermement qu’il cachait une bière, dans laquelle il s’étendait tout de son long, les yeux ouverts, les mains sur la poitrine ; et cela du matin au soir, par plaisir.
– Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans toutes les boutiques. Ça couvait ; il devenait triste, il cherchait les coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades. Moi, dès le jour où j’ai mis le pied dans la maison, j’ai dit à mon mari « Le propriétaire file un vilain coton. »Il avait les yeux jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l’air… Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre, enfermait jusqu’au pain. Il était d’une avarice tellement crasse, que sa pauvre femme n’avait plus de chaussures à se mettre… En voilà une malheureuse, que je plains de tout mon cœur ! Elle en a passé, allez ! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus même se tenir proprement à table ; il jette sa serviette au milieu du dîner, il s’en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son assiette… Et taquin avec cela ! Il faisait des scènes pour un pot de moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien ; il a des regards de bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri… J’en vois de drôles. Si je voulais parler… »
Lorsqu’elle avait éveillé d’ardentes curiosités et qu’on la pressait de questions, elle murmurait :
« Non, non, ça ne me regarde pas… Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne ; elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter… Croyez-vous qu’il a voulu lui couper le cou avec un rasoir ! »
C’était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet certain : les poings se fermaient, les femmes parlaient d’étrangler Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l’embarrassait tout net en lui demandant d’expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit ; un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès qu’elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida singulièrement à répandre l’histoire dans la ville. Pendant près d’un mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques colportés par Olympe, le calme s’était fait, les nuits se passaient tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque, sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d’être très prudente. [...]
Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés dans le jardin des Mouret. On se montra très empressé de venir saluer l’abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec bonhomie les honneurs de la tonnelle ; il continuait à s’effacer, répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison ; mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d’un air inquiet, se hasarda à demander, en désignant d’un coup d'œil une fenêtre du premier étage :
« C’est la chambre, n’est-ce pas ? »
Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l’étrange aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues explications : c’était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout le monde, sans s’aventurer davantage.
« Mais vous, docteur, demanda Mme de Condamin à M. Porquier, vous qui êtes le médecin de la maison, qu’est-ce que vous pensez de tout cela ? »
Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se posa d’abord en homme discret.
« C’est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n’est pas d’une forte santé. Quant à monsieur Mouret…
– J’ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très inquiète.
– Son gendre l’a toujours gênée, interrompit brutalement M. de Condamin. Moi, j’ai rencontré Mouret, l’autre jour, au cercle. Il m’a battu au piquet. Je l’ai trouvé aussi intelligent qu’à l’ordinaire… Le digne homme n’a jamais été un aigle.
– Je n’ai point dit qu’il fût fou, comme le vulgaire l’entend, reprit le docteur, qui se crut attaqué ; seulement, je ne dis pas non plus qu’il soit prudent de le laisser en liberté. »
Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages se tendaient vers le docteur.
« J’ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées, causant elle-même avec beaucoup d’esprit. Eh bien ! dès que cette dame était rentrée dans sa chambre, elle s’enfermait et passait une partie de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu’elle cachait une chienne chez elle… Cette dame offrait un cas de ce que nous autres médecins nous nommons la folie lucide. »
L’abbé Surin retenait des petits rires en regardant les demoiselles Rastoil, qu’égayait cette histoire d’une personne comme il faut faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement.
« Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il ; des gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux extravagances les plus surprenantes, dès qu’ils se trouvent seuls. M. de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux pas nommer, à Valence…
– Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu ; il dînait souvent à la préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme.
– Quelle histoire ? demanda Mme de Condamin, en voyant que le docteur et l’ancien préfet se taisaient.
– L’histoire n’est pas très propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à rire. Le marquis, d’une intelligence faible, d’ailleurs, passait les journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand ouvrage d’économie politique… Au bout de dix ans, on découvrit qu’il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d’égale grosseur avec…
– Avec ses excréments, acheva le docteur d’une voix si grave que le mot passa et ne fit pas même rougir les dames.
– Moi, dit l’abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des contes de fées, j’ai eu une pénitente bien singulière… Elle avait la passion de tuer les mouches ; elle ne pouvait en voir une, sans éprouver l’irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu’elle se confessait, elle pleurait à chaudes larmes ; elle s’accusait de la mort des pauvres bêtes, elle se croyait damnée… Jamais je n’ai pu la corriger. »
L’histoire de l’abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M. Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire.
« Il n’y a pas grand mal, lorsqu’on ne tue que des mouches, fit remarquer le docteur. Mais les fous lucides n’ont pas tous cette innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice caché, passé à l’état de manie : des misérables qui boivent, qui se livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui agonisent d’orgueil, de jalousie, d’ambition. Et ils ont l’hypocrisie de leur folie, à ce point qu’ils parviennent à se surveiller, à mener jusqu’au bout les projets les plus compliqués, à répondre raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions cérébrales ; puis, dès qu’ils rentrent dans l’intimité, dès qu’ils sont seuls avec leurs victimes, ils s’abandonnent à leurs conceptions délirantes, ils se changent en bourreaux… S’ils n’assassinent pas, ils tuent en détail.
– Alors M. Mouret ? demanda Mme de Condamin.
– M. Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La lésion paraît s’être aggravée avec l’âge. Aujourd’hui, je n’hésite pas à le placer parmi les fous méchants… J’ai eu une cliente qui s’enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les journées entières à combiner les actions les plus abominables.
– Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser ! s’écria M. Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit. »
Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé.
« Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames. Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon devoir.
– Bah ! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas ceux qu’on pense… Il n’y a pas de cervelle saine, pour un médecin aliéniste… Le docteur vient de nous réciter là une page d’un livre sur la folle lucide, que j’ai lu, et qui est intéressant comme un roman. »


Joaquim Machado de Assis, L'aliéniste, Paris, Gallimard, « Folio », 1992 [1881]

pp. 57-63 :
« Il s'agit d'une expérience scientifique. Je dis expérience, parce que je ne me hasarde pas à donner mon idée pour déjà établie; la science elle-même, monsieur Soares, n'est pas autre chose qu'une constante investigation. Il s'agit, donc, d'une expérience, mais d'une expérience qui va changer la face du monde. La folie, objet de mes travaux, était jusqu'à maintenant une île perdue dans l'océan de la raison; j'en viens à soupçonner qu'il s'agit d'un continent. [...]
La démence, à son avis, embrassait un vaste territoire de cerveaux humains, présomption qu'il étaya à grand renfort d'arguments, de textes, d'exemples. Les exemples, il les trouva dans l'histoire et dans Itaguaí, mais, en homme d'un esprit rare comme il l'était, il saisit le danger de citer tous les cas d'Itaguaí et il se rabattit sur l'histoire. Il désigna ainsi quelques personnages célèbres : Socrate, qui avait un démon familier, Pascal, qui imaginait voir un abîme sur sa gauche, Mahomet, Caracalla, Domitien, Caligula, etc., une kyrielle de cas et de personnes, chez lesquelles venaient se mélanger des entités odieuses et des entités ridicules. [...] Quand à l'idée d'élargir le champ de la folie, l'apothicaire la trouva extravagante; mais sa modestie, principal ornement de son esprit, ne l'autorisant guère à démontrer moins qu'un noble enthousiasme, il la déclara sublime et conforme à la vérité [...]
— [...] Supposons que l'esprit humain soit une vaste coquille, mon but, monsieur Soares, c'est de voir si je peux en extraire la perle, laquelle est la raison ; en d'autres termes, délimitons définitivement les frontières de la raison et de la folie. La raison consiste dans le parfait équilibre de toutes les facultés ; ce n'est à part cela qu'insanité, insanité et rien qu'insanité.
Le père Lopes, lorsqu'il lui confia la nouvelle théorie, déclara sans ambage qu'il lui était impossible d'en rien comprendre, que l'entreprise était absurde ; et, sinon absurde, à tel point colossale qu'elle ne méritait pas un début d'exécution.
— D'après la définition actuelle, qui est celle detous les temps, ajouta-t-il, la folie et la raison sont parfaitement délimitées. On sait où l'une commence et où l'autre finit. Pourquoi franchir la démarcation ? 
L'ombre d'une vague amorce de sourire où le dédain se conjuguait à la commisération ourla la lèvre fine et discrète de Simâo Bacamarte ; mais pas un mot ne sortit de ses nobles entrailles.
La science se contenta de tendre la main à la théologie — avec une assurance telle que la théologie ne sut plus au bout du compte s'il lui fallait se fier à elle-même ou à la science. Itaguai et l'univers étaient à la veille d'une révolution. »



Yves Guyot, Un fou, Flammarion, Paris, 1884

pp. 199-207 :
« Oh ! moi, dit le docteur Nachard, qui éprouva le besoin d'affirmer les bons principes, je ne crois pas qu'il faille attacher à l'hérédité l'importance que veut lui reconnaître l'école somatique, dont vous êtes un des plus illustres représentants, mon cher confrère...
Et il salua le docteur Hermet.
- Je suis encore de ces arriérés, ajouta modestement le docteur Nachard, qui croient avec Leuret que les phénomènes qui produisent la folie appartiennent à un ordre de phénomènes complètement étrangers aux lois de de la matière... qui vont même jusqu'à dire avec Heinroth que la folie ne peut pas être héréditaire.
- Moi, dit le docteur Duprat, je ne vais pas aussi loin. Je crois que le corps est intéressé dans la question de la folie, et sous ce rapport, de suis de l'école somatique; mais je crois que l'école somatique ne peut pas expliquer tous les phénomènes; et sous ce rapport, je me rattache à l'école spiritualiste. Pour moi, la folie est une lésion de la liberté morale.
- Il paraît que vous avez un critérium pour déterminer l'existence de la liberté morale ? interrompit le docteur Hermet.
- Ne nous perdons pas dans des discussions théoriques, reprit le docteur Duprat, gêné par cette question.
- Eh bien ! dit le docteur Hermet, d'après cette doctrine, M. Labat est incontestablement fou, ce que je n'aurai osé affirmer d'après la mienne.
Le docteur Duprat sourit agréablement.
- Car, d'après Falret, Morel, Griésinger, la folie étant la prépondérance des altérations de la sensibilité morale, nous trouvons ces altérations chez M. Labat. [...]
- En effet, continua le docteur Duprat, qui voulait, lui aussi, dire son mot, la lésion des penchants et des sentiments est si flagrante, qu'elle forme un substratum hallucinatoire. Labat a beau ne pas avouer complètement, il est clair qu'il entende des voix qui lui disent que son enfant est le fils de Ragot et qu'il le voit sous la figure de Ragot. Hallucinations de l'ouïe et de la vue; délire systématisé...
Le docteur Nachard objecta doucement :
- Il n'a pas avoué complètement les hallucinations.
- Pour certains auteurs, reprit le docteur Hermet, l'hallucination n'est pas indispensable pour caractériser la folie; et l'hallucination même peut exister sans folie; l'illusion suffit, et l'illusion n'est qu'un commencement d'état subjectif pathologique, d'éréthisme d'une partie du système nerveux, accompagné souvent du collapsus d'une autre partie.
- Pardon, dit le docteur Nachard; pour moi, l'hallucination est un phénomène psychologique qui s'accomplit indépendamment des nerfs et des sens.
- Je ne vais pas tout à fait aussi loin, reprit le docteur Duprat, fidèle à son rôle éclectique; il est certain que l'anatomie cérébrale établit maintenant une correspondance entre certaines lésions du cerveau et les hallucinations. Vous connaissez l'expérience de Ferrer qui, en piquant certaine circonvolution d'un singe, lui donnait des hallucinations de la vue.
- Messieurs, vos anatomistes, vos vivisectionnistes, vos micrographes, vos physiologistes auront beau dire, la cause de la folie appartient à l'ordre moral et non à l'ordre physique, insista énergiquement le docteur Nachard; je dis avec Parchappe que c'est là une vérité acquise à la science. Voyez M. Labat, est-il troublé par une cause physique ? Non, mais par une cause morale.
- Alors vous concluez à la folie ? dit le docteur Hermet
- Je ne dis pas cela, reprit le docteur Nachard
- Alors, il faut le mettre en liberté ? poursuivit le docteur Hermet.
- Je ne dis pas cela non plus, se hâta de répondre le docteur Nachard.
- Eh bien ! quoi, alors ? dit le docteur Hermet. Précisez.
- Vous savez, reprit le docteur Nachard, avec le pédantisme qu'il avait l'habitude de montrer à l'égard des étudiants au moment des examens, qu'il y a la responsabilité partielle de Belloc, la responsabilité proportionnelle de Legrand du Saule, conditionnelle de Michea. [...]
- Le docteur Nachard a exposé une opinion, fondée sur de hautes autorités scientifiques; mais il a oublié que si devant les tribunaux, MM. Belloc, Legrand du Saule, Michea ont pu parler de responsabilités partielles, il n'en est pas de même quand ils se trouvent en présence d'un malade dont il faut déterminer l'internement dans un asile. [...] nous devons nous préoccuper avant tout de sécurité publique. [...]
- Messieurs, messieurs... s'écria avec désespoir M. Duprat, nous ne sommes pas chargés de faire notre expertise réciproque.
- Je récuserai le docteur Hermet, dit le docteur Nachard.
- Et moi, le docteur Nachard. Nous sommes donc d'accord.
- Heureusement, Messieurs, interrompit avec solennité le docteur Duprat, que nous sommes entre nous, et que vous ne pouvez être entendus par aucun des auteurs des téméraires attaques contre la loi de 1838, loi tutélaire, loi de bienfaisance publique qui, en plaçant les aliénés entre les mains des médecins, a été aussi salutaire pour eux qu'honorable pour le corps médical. Midi va bientôt sonner. Le docteur Borda-Blancard nous attend pour déjeuner. Il serait temps de conclure. Permettez-moi de résumer nos observations. M. Labat a avoué lui-même des hallucinations, des illusions...
- Pas complètement, fit observer le docteur Nachard.
- Il ne les aurait pas avouées du tout, répondit le docteur Duprat, que ce serait la même chose [...] L'observation XVI, rapportée dans la Folie lucide de Trélat, présente les plus grandes analogies avec le cas de M. Labat. [...]
- Mon cher docteur, dit le docteur Hermet, vous savez que vous, le docteur Nachard et moi, nous n'avons pas le même critérium relativement à la folie...
- Pour moi, c'est le contraire de la raison, dit M. Duprat.
-Qu'est-ce que la raison ?
- Le bon sens.
- Qu'est-ce que le bon sens ?
- Le sens commun. [...]
- La seule question est donc de savoir si M. Labat est fou ? demanda le docteur Duprat.
- Mais comment pouvons-nous le décider, si chacun de nous a ses fous qui ne sont pas les fous des autres ? riposta le docteur Hermet.
Le docteur Duprat était bien embarrassé.
- Cependant, il faut sortir de cette difficulté. Nous ne pouvons mettre toutes ces discussions dans un rapport. Il ne faut pas donner d'armes contre nous. »
Les médecins choisissent d'adopter le point de vue d'un juré :
« Cette solution met notre responsabilité à couvert, dit le docteur Nachard.
- Parfaitement, dit le docteur Duprat; et c'est là le grand point.
- Et puis, nous rendons service à M. Labat, ajouta le docteur Hermet, si quoique aliéné héréditaire, il est susceptible de guérison. On place les aliénés presque toujours trop tard dans les asiles. Si la séquestration est utile, c'est au début de la maladie. D'après le propre aveu de M. Labat, il y a une amélioration : il dort.
- Par conséquent, reprit le docteur Duprat, nous concluons que M. Labat sera maintenu en état d'observation dans une maison de santé. [...]
- Ah ! voilà la cloche du déjeuner qui sonne, continua le docteur Duprat.
- Nous l'avons bien gagné; cette besogne était délicate, ricana le docteur Hermet. »



Léon Daudet, Les Morticoles, Paris, Charpentier, 1895

pp. 146-153 :
Sur ces entrefaites, Jaury m'avait invité à déjeuner à la salle de garde. Comme je voulais partir après le café : « Restez, me dit-il, vous allez vous instruire. » La pendule sonna deux heures. Toutes les pipes étaient allumées. Quelqu'un s'écria en bâillant : « Rosalie ne viendra donc pas ? »
— Elle m'a promis d'être exacte, répondit un nommé Tripard, interne de Foutange, le médecin des hystériques et somnambuliques. Elle ne peut manquer de parole. »
Effectivement, deux minutes après, entra en tourbillon une créature assez jeune, assez jolie, aux cheveux blonds ébouriffés, au petit nez en l'air, et vêtue d'étoffes tapageuses : « Bonjour, Tripard ! — Et elle l'embrassa. — Salut, la compagnie ! Je ne suis pas en retard ?
— Non, tu es à l'heure. Quoi de neuf ?
— Le neuf, c'est que tu préviendras ton patron que je ne veux plus lui servir de mannequin à moins de trois louis. Voyons, jeunes gens, quarante francs pour une attaque, est-ce raisonnable ? J'ai des sueurs froides toute la nuit après les cliniques. Vous ne vous doutez pas du turbin qu'ils me donnent là-dedans. On me flanque en léthargie, en catalepsie, en somnambulisme. Tout ça m'éreinte, et c'est mon amant, un interne à la maison de santé Malamalle, qui m'a conseillé : Ma petite, à ta place je réclamerais trois louis. Ton Foutange est un vieux rat. » Rosalie parlait avec une volubilité fantastique. Ses yeux clairs et bridés tournaient et viraient, comme des papillons autour de la flamme. L'assemblée riait.
« Tiens, prends une tasse de café, et on verra, ajouta Tripard, dont la figure malicieuse exprimait la jubilation. — La voilà, messieurs, cette Rosalie, qui a servi à tant de belles expériences relatées dans les journaux de notre infaillible Cloaquol; cette Rosalie sur qui nous avons basé notre extraordinaire système de la sensibilité neuro-musculo-cérébro-cutanée; cette Rosalie, point de départ de tant de merveilleux travaux que nous conteste le méchant Boustibras ! Saluez, car elle a fait couler plus d'encre qu'il ne passe d'ordures dans nos égouts ou de malades dans les pattes de Malasvon ! »
A ce moment parut Gigade. Bien que chef de service, il venait souvent raviver à la salle de garde les souvenirs de son passé d'étudiant, chercher des prétextes à sa jovialité célèbre : « Mais, c'est Rosalie ! dit-il. — Et son visage plissé devint trois fois plus hilare encore. — Tu travailles toujours dans le système nerveux, ma fille ? En as-tu fait avaler des bourdes à Foutange ! Allons, pique-nous une attaque. » Aussitôt cette femme se renversa en arrière, rugissante, et s'agita, se disloqua, prenant tantôt la forme d'un arc, tantôt celle d'un fouet recourbé, lançant ses jambes et ses bras dans toutes les directions, claquant des dents, grondant de la gorge, s'exorbitant les yeux. Je frémissais dans un coin. Gigade était malade de rire: « Non, impossible de mieux simuler ! Satanée bourrique ! — Et il lui envoyait des coups de pied. — J'ai connu Lucie, Madeleine et Félicité, J'ai connu la grosse Toupin, la petite Poivre qui nous jouait l'hypnotisme à l'état de veille, la plus rare des hypnoses. Jamais je n'ai retrouvé ta perfection. Du courage ! Aux attitudes passionnelles, maintenant ! Quel malheur que je n'aie pas la haute taille, le pardessus de caoutchouc et les favoris de Foutange pour m'écrier : Considérez, messieurs, l'extase, la prière, coutume surannée qui revit pour nous par les muscles de cette enfant nerveuse ! Considérez la colère, ces poings crispés, ces regards furibonds ! Considérez la pudeur, tant de charme et de retenue chez la dévergondée de tout à l'heure, car cette Rosalie est une fille publique, messieurs, et son mal est héréditaire, puisé dans l'alcool de son père, la folie de son aïeul, l'épilepsie d'un oncle, l'arthritisme d'une tante. Or elle est enceinte, la malheureuse, enceinte d'un produit qu'affligeront l'arthritisme, la folie, l'épilepsie, l'hystérie ! » Tandis que Gigade, monté sur une chaise branlante, déclamait à la façon de Foutange et que les internes s'esclaffaient, tellement que plusieurs pipes tombèrent, Rosalie, grisée par le succès, prenait les attitudes qu'indiquait le tonitruant professeur. Elle gigotait à terre. Son peigne se détacha. De beaux cheveux dorés roulèrent librement et les jupes retroussées montrèrent des mollets délicats. Tripard se précipita sur elle et lui fit respirer un éther fictif, en jouant la compression des ovaires. Elle se calmait et prit un air honteux. Puis, levant le masque, elle s'avança mutine vers Gigade : « C'est égal, de ton temps on s'amusait ferme et je n'étais qu'une môme. Passe-moi une cigarette. »
Soufflant des anneaux avec la fumée et les jambes croisées l'une sur l'autre, Rosalie nous conta ses souvenirs. Elle était la fille de malheureux, quelque part, là-bas, dans les faubourgs. Un étudiant avait fait d'elle sa maîtresse. Il lui enseignait des termes médicaux et elle lisait des gros livres qu'elle ne comprenait pas, mais dont les images lui restaient dans la tête. Ensuite, elle avait connu Gigade qui s'occupait de système nerveux, et, pour faire de bonnes farces à son patron, lui avait appris à simuler l'hypnotisme et l'hystérie : « Un fameux service que tu m'as rendu là, mon vieux. Ce Foutange est jobard comme on ne l'est pas. Il me paye ce qu'il appelle mes talents de société. Il ne croit pas si bien dire. Te rappelles-tu ? Tu n'étais pas encore un gros bonnet. Moi, j'étais une vraie gosse; tu buvais dans un crâne et nous mangions du saucisson avec du pain. Ah ! je t'ai joliment regretté ! »
Elle paraissait jalouse de ses collègues en supercherie, la grosse Toupin, la petite Poivre, des faiseuses, des rien du tout, qui se trompaient dans la simple attaque ! Quant à Félicité et à Madeleine, elles avaient passé armes et bagages au camp adverse de Boustibras, et elles démolissaient les expériences de Foutange. Ce qui n'était vraiment pas convenable. Elle avait un bagou intarissable, une faculté prodigieuse d'imiter les accents, les gestes, les tics de tous les professeurs. Elle avait vu de près la plupart des médecins en renom et dévoilait leurs plaisirs faciles, leurs brutalités, leurs manies. […] « Rosalie, c'est sérieux, maintenant. — Et Tripard frappa la table du poing. — Nous méditons une nouvelle expérience. Papa Foutange est persuadé que, si on te met dans les mains des petits carrés de papier portant des noms de médicaments, tu subiras l'effet de ces médicaments. Je vais te donner leur liste, dans l'ordre où je te les présenterai à la prochaine clinique. Tu te tromperas une fois. Attends d'être endormie. Boustibras sera là, et, pour embêter le patron, certifiera que tu fonctionnerais aussi bien réveillée. Je te réveillerai et tu te tromperas tout le temps. Qu'est-ce que j'ai fait de cette liste ?... Ah ! la voilà ! » Bravo, bravo ! hurlèrent Gigade et les autres. Tripard tira de sa poche une feuille de papier : « Primo : Sulfate de quinine. Tu feras l'écœurée. Tu t'écrieras : Que c'est amer ! Pouah ! Que c'est dégoûtant, mes oreilles bourdonnent. Secundo : Ipéca. Ceci, ma mignonne c'est le grand jeu. Il faut vomir. Foutange sera si content !
— Ça va, répondit-elle. Je me tirerai de tout. » Elle inspecta la liste des médicaments en connaisseuse. Je me promis de ne pas manquer la séance de Foutange.
La conversation devenait générale. On parla des cruautés auxquelles donnait lieu l'hypnotisme : « J'ai vu dernièrement, racontait Rosalie, une petite fille de quatorze ans, une vraie malade, celle-là, qu'on a rendue complètement folle. On la faisait travailler tout le temps : pour un médecin de villes d'eaux, pour un étranger, pour rien, pour le plaisir. Elle était à peine nerveuse en arrivant à l'hôpital. Elle en est sortie pour aller aux cabanons de Ligottin.
— Mais, riposta Gigade, qu'avait-elle de mieux à faire que de servir la science ? — Son ton subitement grave me parut plus joyeux encore que ses précédentes cabrioles. — L'hypnotisme est la plus belle conquête de la médecine moderne. Il éclaire tout, la jurisprudence, l'histoire, la vie journalière. Il diminue la responsabilité. Il sert à expliquer la philosophie, la peinture, la religion, la musique et la littérature. Il nous permet de mettre la main sur tout. Nous lui devons notre omnipotence. Nous avons suggéré au public de nous hisser sur le trône, à la place des rois, et sur l'autel, à la place des prêtres. »

pp. 157-171 :
La veille du jour où je devais commencer mes études et prendre mes inscriptions, c'était grande séance chez Foutange. On en causait fort à la salle de garde, et Tripard affirmait que Rosalie était prête. On comptait sur une querelle avec Boustibras. Nous arrivâmes de bonne heure, Trub et moi, dans le domaine de l'illustre hypnotiseur. Le service de Foutange formait en effet une véritable cité au milieu de ce royaume de misère qu'est l'hôpital Typhus. L'extraordinaire pression sentimentale et sociale, à laquelle sont soumis les Morticoles, a développé chez eux au plus haut point les désordres du système nerveux. Une perpétuelle inquiétude, le moindre bobo exagéré, traité par une dizaine de médecins contradictoires; une activité industrielle incessante; un frénétique désir de rapidité dans les communications, que manifestent et multiplient la vapeur et l'électricité à outrance; l'affaissement des âmes par l'analyse, la persuasion du fatalisme, la crainte de l'hérédité, la terreur de la mort, la certitude de l'omnipotence de la matière; la soif à tout prix de la richesse, la méfiance des inévitables docteurs; la nature, heurtée et violentée par la science, qui se venge en empestant les sources, l'air, la mer, en donnant aux animaux des maladies hideuses, qui viennent de l'homme et retournent à l'homme; les fleurs lourdes de sucs vénéneux; l'art ne racontant que la misère et le deuil; le contact d'hôpitaux, de prisons, d'égouts, de morgues, de convois funèbres, de charniers ouverts à tous les vents et à tous les regards; les lamentations entendues à travers les sifflets des chemins de fer, les bourdonnements des tramways; la corruption des femmes à genoux devant des médecins obscènes et adroits; la faiblesse des maris, menacés du cabanon et de la camisole de force au moindre signe de résistance; les alcools, la morphine, l'éther, la bande farouche des opiacés, squelettes agitant des images brillantes, qui portent la joie dans un linceul; la haine des pauvres et des riches; la précocité des enfants dont l'imagination est journellement souillée; une éducation intensive qui surcharge et trouble la puberté, en fait sortir le crime, le désespoir et le suicide; des fléaux périodiques que l'hygiène attise plutôt qu'elle ne les combat; une presse vénale uniquement occupée à signaler ou dissimuler les épidémies; enfin une atmosphère générale d'angoisse qui flotte sur la contrée — telles sont les causes les plus apparentes qui remplissent de pauvres le service de Foutange et de riches sa clientèle privée. Toutes ces formes de la surexcitation cérébrale et du manque de sommeil s'inscrivent sur le corps humain en maladies extraordinaires dont Foutange et d'autres s'acharnent à déchiffrer les signatures. Il est juste d'ajouter qu'ils les exaspèrent, les cultivent comme des plantes rares, ne s'occupent jamais de les atténuer, mais toujours d'en tirer profit ou gloriole.
Contournant le laboratoire d'électricité, nous atteignîmes un grand vestibule aux portes battantes, où commence l'empire de Foutange. Là défilent du matin au soir, au milieu de cris et de bousculades, une multitude de femmes en jupons, camisoles grises et savates, corps meurtris dans des lainages rudes: des vieilles toutes blanches ont échappé aux efforts réunis du mal et de la pauvreté: épaves de la vie, gâteuses, branlant la tête, chevrotant, la langue dehors, elles répètent la même perpétuelle phrase monotone qui est leur unique horizon moral : « Bonjour, l'ami. — Eh ! joli brun. — Viens, ma guitare. » Paroles mystérieuses, tombant de ces bouches édentées que borde un liséré de bave. Qu'ont-elles sucé, bu ou mangé, accroupies parmi les ordures, nues sous leurs souquenilles, entrechoquant leurs os de squelettes ? Quelques-unes sont assises. D'autres marchent et déclament leur confession sinistre. De plus jeunes descendaient le large et sonore escalier, portant des draps, des brocs ou des fioles. Plusieurs étaient ou avaient été belles, mais leurs traits grimaçaient. Certaines imitaient la démarche d'un animal, sautaient comme un écureuil, grignotaient du pain comme un singe, ou bien accotaient à la rampe poisseuse leur taille souple, chantaient des mélopées traînantes et bizarres. Sur les dalles froides, un être terreux et sans sexe, aux cheveux gris dénoués, courait à quatre pattes et voulait nous mordre les jambes. Or tout ceci n'est point la folie; c'en est l'approche et le contour; c'est le signe qu'elle fait à l'âme. Nous entendîmes des cris stridents, et par une des portes du préau se ruèrent des créatures gesticulantes. Elles jetaient des gloussements suraigus, qu'elles accompagnaient, de mimiques, levant avec force les épaules, ou lançant le pied et le bras en avant, ou proférant des kyrielles de blasphèmes; leurs corps tremblaient de tempétueux frissons. Une d'elles tomba de son long sur le sol. Sa tête fit le bruit d'une bûche qu'on fend. Aussitôt tout le cortège des vieilles, des gloussantes, des chanteuses, des épileptiques, s'attroupa autour d'elle en cercle de sorcières, tel un arbre aux branches dépouillées dans l'orage... Nous franchîmes ce pas redoutable, malgré les efforts d'une naine qui se pendait à nos mollets en hurlant.
Après ce premier vestibule, il en est un second, celui des hommes. Nous le traversâmes vite, pas assez néanmoins pour ne pas remarquer des formes sans âge qui, frileusement serrées sur un banc, tendaient devant elles leurs mains agitées de secousses menues. Ils semblaient filer de la laine ou expliquer quelque chose à tout petits gestes. De-ci de-là, enfants adultes et vieillards ânonnaient des syllabes sans suite : « Baba... To... To... Zo zi... Ru... Ré... », riaient niaisement, bras dessus, bras dessous, ou nous dévisageaient d'un air de fureur. « Que de mouvements inutilisés ! m'écriai-je Tous ces fantômes dépensent en pure perte la vie que Dieu leur a prêtée. — Les automates sont punis, me répondit Trub. Tics, saccades et tremblements rappellent la trépidation des machines auxquelles on emploie les malheureux. Ils gardent l'empreinte et le rythme de leur profession. Ces animaux d'acier qu'ils fabriquent et utilisent leur donnent leurs formes en détraquant leur organisme. »
En montant l'escalier qui conduit aux salles de Foutange, nous croisions des groupes d'instables danseurs. Mais leurs yeux fixes et leurs gambades de pantins ne manifestaient point l'allégresse. Nous vîmes un homme grand et maigre, qui descendait les marches avec précaution. Quand il passa près de nous, il nous lança un regard infini. Il signifiait, ce regard-citadelle, ce regard-foule, ce regard-présage : « Je souffre et j'ai souffert de douleurs innombrables et je suis resté conscient de moi-même. Mon mal est moins apparent que les autres, qui portent des masques comiques ou tragiques. Il est intérieur; vous ne le comprendrez pas, messieurs. Il frôle la conscience. Il est religieux, de rédemption; la foi seule pourrait le calmer. Il dépasse toute science; il est l'image de maux futurs, bien plus terribles, parce qu'ils ne seront pas dans le geste, dans le tic, dans l'allure, mais qu'ils pourriront au bas abîme de l'âme, tels ces cadavres trop profonds qu'on ne devine qu'à l'odeur fade... »
L'antichambre propre du service est environnée de vestiaires et d'armoires où les étudiants déposent leurs blouses et leurs livres. Au milieu, s'allonge une table destinée aux chapeaux et parapluies. Car Foutange excite une vaste curiosité. Les Morticoles viennent là en partie de plaisir, voient travailler les malades, et souvent emportent la contagion. Il grouillait donc une foule composite : tel millionnaire, trésor des médecins, célèbre par sa fructueuse hypocondrie, consulte pour la dixième fois Avigdeuse, lequel répond nonchalamment, caresse sa belle barbe noire. Telle petite dame s'empresse autour de Tismet de l'Ancre qui lui donne des conseils à voix basse, et serre des mains de tous côtés. Des infirmiers passent et repassent pour préparer l'amphithéâtre, truqué comme une salle de spectacle. Ils nous plaisantent, Trub et moi, qui venons là en messieurs. Il est vrai que notre conduite frise l'inconvenance, mais on n'a pas le loisir de s'occuper de nous. Voici des médecins étrangers, reconnaissables à leur tenue, à leur forme de visage, à leur gêne; dans un coin, Malamalle aîné cause avec un géant alerte, Ligottin, le dompteur des fous. Il nous reconnaît et nous fait un signe amical. Voici Clapier, le rival d'Avigdeuse; le lourd Wabanheim, comme charge du poids de son front, dirige partout le jet perçant de ses regards, et n'écoute pas un mot de ce que lui jacasse son interlocuteur, le pharmacien Banarrita. Le spécialiste du nombril, Purin-Calcaret, au crâne bosselé, aux cheveux blonds broussailleux, si caractéristique que chacun le prend pour un génie, plaisante Gigade, qui court dé-ci dé-là, tape familièrement les épaules, les bras, le ventre d'autrui et ses propres cuisses, éclate d'un rire tonitruant, puis d'une série de hoquets qui grincent. Gigade raille tout haut les tours de Foutange auxquels nous allons assister. Tartègre démontre à Mouste que l'air est saturé de microbes; mais Mouste, perdu dans les plaines du silence, ne répond pas. Cloaquol, très agité, se tourne vers trois jeunes reporters médicaux qui, le crayon et le carnet à la main, prennent des notes fiévreuses. Surviennent Pridonge, Bradilin, Quignon, Prunet, Jaury, Cudane l'inévitable. Le stupide Cercueillet se précipite au-devant de Crudanet lui-même, le louche tartufe, scintillant de décorations, environné de ses aides. Les élèves s'ébrouent et plaisantent ou, disciples fervents, se tiennent à l'ombre de leurs maîtres. Ils déposent sur la longue table des cannes et des paperasses, édifices instables qui s'éboulent à chaque instant. Tabliers et calottes noires frétillent. Et l'on potine, l'on potine ! On entend citer des noms propres, des anecdotes ressassées cent fois. J'aperçois des étudiantes, la plupart laides, des dames aussi, malades riches et désœuvrées. Patronnées par un docteur, elles ne s'écartent pas de leur guide; celui-ci les renseigne en s'épongeant les tempes. L'assemblée dégage une chaleur, une odeur néfaste, et le désir malsain de s'exciter les nerfs. Les élèves de Foutange, Tripard en tête, se distinguent par leur sérieux. Ils démolissent bien, dans le privé, un maître trop naïf, mais le public, la concurrence, le sens de la gloire les impressionnent. On se montre le dramaturge Loupugan, idole de ses concitoyens, qui passa sa vie au milieu des docteurs et leur demande des sujets de pièces. Il emploie dans ses drames des termes d'anatomie que lui fournissent Tismet et Avigdeuse. Je contemple le peintre Stéphane, chien mouillé, battu et fangeux. Il cherche à l'hôpital de quoi barbouiller ses toiles avec des pieds bots authentiques et des convulsionnaires exacts. J'admire un poète qui chantera sur le mode mineur les beautés de l'hypnotisme; une série de juges zélés, désireux d'étudier de près cette grosse question de la responsabilité morale qui leur permet de considérer les scélérats comme des innocents et ne les dispense pas de demander leurs têtes. Ils questionnent sans trêve leurs amis médecins, avec des mines, des attitudes, des réticences et des masques de théâtre, tellement qu'on ne les distingue pas de quelques cabotins et cabotines, interprètes fidèles de Loupugan, venus là pour simuler l'attaque d'après Rosalie qui, elle-même, la simule. Mensonge sur hypocrisie, hypocrisie sur mensonge, tout cela évolue et moutonne en une énorme masse humaine où l'on chercherait en vain un grain de pitié, un atome de bonté, une goutte d'intelligence. On guette anxieusement Foutange et Boustibras; dès que la porte s'entrouvre, tous les regards se tournent vers elle et les bavardages s'interrompent.
« Laissons ces signes gambader, me chuchote Trub à l'oreille. Je veux te montrer le service des femmes, en attendant l'arrivée du maître, et nous irons ensuite directement à l'amphithéâtre. »
Nous entrions dans une grande salle dont l'aspect multicolore et confus me saisit d'emblée. Chaque lit était une folle petite chapelle, ornée d'oripeaux aux couleurs extravagantes, où le jaune et le violet luttaient en hurlant avec le rouge et le bleu; sur les étoffes chiffonnées ruisselaient des avalanches de colifichets et bimbeloteries, statuettes de plâtre et de verre, objets de forme inconnue, d'usage vague, poteries indéterminées, herbes sèches, jusqu'à des bouts de bougie et des bobines de fil. Au milieu de cette mascarade s'énervaient, s'étiraient une trentaine de femmes étranges, quelques-unes jeunes et jolies, d'autres vieilles, mais toutes fardées, les rides plâtreuses et rosés, les cheveux travaillés de façon biscornue, dressés en tire-bouchon, ou s'envolant de toutes parts, comme sur les têtes de gorgones et de méduses, ou bien plaqués en accroche-cœurs, mouillés, huilés et collés sur les tempes, ou divisés en série de petites nattes, chacune nouée par une faveur de nuance diverse, l'acajou tranchant sur le brun, et le blanc sur le blond; des bonnets fantastiques et criards, en dôme, en pointe, en parapluie, à la hussarde. Des peignoirs ouverts sur le côté, friperie de cauchemar, découvrant le flanc et la cuisse, brodés, soutachés, parsemés de dentelles et de graisse, de crasse et de guipures. Certaines filles avaient des poses de nonchaloir, couchées tout habillées sur leurs lits, faisant saillir les hanches, accroupies et fumant d'odorantes cigarettes, mâchonnant des choses dures, du bois et de la craie. D'autres s'amusaient à se poursuivre avec des clameurs insensées, à se battre, se mordre, se griffer, s'envoyer des coups de pied qui faisaient flotter les peignoirs. Une, à qui la surveillante voulait faire ingurgiter un médicament, rechignait avec des minauderies. Notre entrée dans ce sérail suscita une vive animation. Nous sentions sur nous tous ces regards fiévreux, cernés de noir et de fard. Nous admirâmes plusieurs décorations. Flattées dans leur amour-propre, les jeunes personnes nous envoyaient des compliments et des baisers, tandis que leurs voisines, jalouses, nous faisaient des grimaces. Mon nez et la cravate de Trub étaient matière à plaisanteries. On s'approchait de nous; on nous tiraillait; on nous demandait du tabac. Cela puait la sueur, la pommade et l'éther. L'atmosphère était lourde. J'en aperçus deux étroitement enlacées; une autre, tapie dans la ruelle, aspirait avec délices le contenu d'un petit flacon, prenait, par la molle inflexion de son corps, une grâce de chatte engourdie. Cette disparate, ces rumeurs, ce bruissement d'étoffes, ces parfums violents me congestionnaient et je fus heureux de retrouver le frais palier de l'amphithéâtre.
Celui-ci était bondé de monde quand je poussai sa porte basse à tambour, laquelle aboutissait au faîte. Nous dominions le public, empilé sur les gradins, qui tout à l'heure stationnait dans l'antichambre. On se serra pour nous faire place sur un banc de médecins étrangers, à l'extrémité duquel trônaient Avigdeuse et Cloaquol. En bas, dans l'hémicycle, qui, de l'endroit où nous étions, ressemblait à un entonnoir, s'agitaient Cudane, son aide, Tripard, et les élèves de Foutange. Ils préparaient une machinerie compliquée. Les hautes fenêtres dépolies dispensaient un jour si maigre que le gaz était allumé. J'étouffais. Aux murs on voyait un tableau noir et de grands dessins coloriés, œuvres de Tismet, représentant les divers stades de l'hypnose sous la forme d'un puits où l'on plonge l'esprit des patients. Un autre tableau portait cette gigantesque annonce :
ROSALIE ! ROSALIE ! ROSALIE !
MERVEILLEUX EFFETS
DES MEDICAMENTS ECRITS.
PERSUASION THERAPEUTIQUE,
DISCUSSION ET REFUTATION
DU SYSTEME BOUSTIBRASIEN.
Trub me désignait, au premier rang dans le bas, le petit docteur Boustibras, sa houppe de cheveux grisonnants, sa barbiche. Serré dans une redingote cloche aux larges boutons luisants, il attendait avec impatience le moment de se déployer.
Des applaudissements éclatèrent à l'arrivée de Foutange. Il était grand, vigoureux, analogue à un perroquet. Le nez accomplissait sa courbe au-dessus d'une bouche assez fine qu'encadraient des favoris blonds, de ce blond qui persiste jusqu'à l'extrême vieillesse. Son ample pardessus de caoutchouc, où s'engouffrait le vent de son éloquence, claquait et dansait à chaque mouvement. Il salua l'assistance, joyeux de la voir si fournie, et commença son discours. II prenait à témoin ses élèves et les dessins muraux des merveilles qu'allait présenter le nouveau sujet qui..., le nouveau sujet dont...; il montrait la table chargée de fioles. Puis il saisit une longue baguette terminée par une petite boule et se lança dans une théorie épineuse, désignant successivement les niveaux gradués du puits de l'hypnotisme. Ces explications ennuyaient. Des vagues de bâillements déferlèrent d'un bout à l'autre de la salle; seules les dames du monde prenaient des notes rapides sur d'élégants calepins.
Enfin Foutange, l'index tendu, s'écria : « Qu'on amène Rosalie ! » II y eut un frisson dans l'auditoire. La jeune femme, conduite par Tripard, sérieux et solennel, s'avançait à petits pas, en robe noire, les yeux modestement baissés. Elle s'assit à droite de la table, face au public : « Nous avons ici, mesdames et messieurs, mugit Foutange du ton inspiré d'un faiseur de tours, nous avons ici un sujet de premier ordre que nous a procuré notre savant interne Tripard. — Celui-ci s'inclina; ses camarades se poussaient le coude. — Grâce à cette nommée Rosalie, nous sommes arrivés à réfuter, point par point, les doctrines adverses de notre collègue Boustibras, lequel pourra, d'ailleurs-, s'expliquer à son tour et tenter de répondre à notre décisive expérience... Vous savez, mesdames et messieurs, que nous avons toujours soutenu la nécessité de l'hystérie comme cause des phénomènes hypnotiques. Quiconque est sain n'est point hypnotisable. Axiome fondamental, lumineux. Notre collègue affirme le contraire. Or Rosalie présente le phénomène singulier de n'être susceptible de léthargie, catalepsie, somnambulisme qu'après une grande attaque. Je lui donne cette attaque. » Ici Tripard surgit, presse le poignet de la simulatrice, qui tombe à terre en hurlant et commence une gymnastique désordonnée. Plusieurs se lèvent pour mieux voir. On crie Assis ! et Chapeau ! Sur un signe de son patron, Tripard enraye l'attaque. Le thaumaturge continue : « Mesdames et messieurs, Rosalie est maintenant hypnotisable. Nous la mettons en léthargie. — II appuie élégamment ses doigts fuselés sur les paupières. — Voilà qui est fait. Les membres flasques : signes caractéristiques. Nous la mettons en catalepsie. — II relève les paupières. — Les membres raides : signes caractéristiques... Somnambulisme, enfin.» II frictionne le sommet du crâne et la nuque du sujet, qui s'agite, bredouille des syllabes incompréhensibles, frappe du pied d'un air mécontent. Quelques élèves prévenus étouffent des rires.
« C'est à cette minute, mesdames et messieurs, proclame Foutange avec un geste prophétique, c'est à cette minute que va se manifester une puissance nouvelle, extraordinaire, mystérieuse, l'action, non des médicaments, mais des signes de médicaments. Nous avons, avec le concours de notre interne, mis au jour cette merveilleuse faculté, et nous en trouverons sans doute d'autres exemples. Je prends ces petits carrés, sur chacun desquels est écrit le nom d'un remède... Le premier : sulfate de quinine, mesdames et messieurs, sulfate de quinine, le sulfate de quinine... je l'applique sur la nuque de la malade, et cette jeune femme, qui est une ignorante, une pauvresse, qui n'a jamais entendu prononcer le mot de sulfate de quinine, va présenter les signes caractéristiques de l'intoxication. »
En effet, à peine le papier est-il collé d'un mouvement rapide par Foutange, que Rosalie cesse son incohérent bavardage et exprime par tout son masque un irrésistible dégoût : « Pouah ! Que c'est amer ! Que c'est amer ! Que c'est mauvais ! Je n'en veux plus ! Cochon ! Cochon ! » Elle crache à terre et secoue les épaules. Foutange exulte : « Hein ? Croyez-vous ? » Beaucoup s'émerveillent. Très peu flairent la supercherie. Rosalie se frotte les yeux et murmure : « Des cloches ! j'entends des cloches ! Ça bourdonne. Ça siffle. Un chemin de fer ! Gare, gare ! Il arrive... » Bravos enthousiastes. Cri du cœur du maître : « Est-ce assez convaincant ? » II souffle sur les yeux de la patiente, qui se réveille hébétée, demande anxieusement : « Où suis-je ? Mais quoi ?... Qu'est-ce qu'il y a ? » Foutange, attendri, lui tapote le crâne, la brave caboche obéissante : « Je profite du repos nécessaire à cette chère petite pour demander à mon collègue Boustibras s'il espère obtenir chez une personne saine des résultats semblables. »
Boustibras ne se fait pas répéter deux fois l'invitation. Il escalade et démolit la barrière qui le sépare de l'hémicycle, écrase douze pieds, bouscule quinze encriers et porte-plume, et se précipite bravement dans l'arène. Il semble un pygmée à côté de Foutange, et celui-ci pourrait lui donner la main comme à un bébé qu'on promène : « Ze demande la parole. » II prononce tentante et la barole. Je reconnais là un de ces juifaillons qui infestent le pays des Morticoles et dont Wabanheim est le représentant le plus illustre. Son généreux rival acquiesce. Ce n'est pas rien, cependant, qu'a demandé Boustibras. C'est le droit d'inonder l'auditoire, pendant une demi-heure, d'explications retorses et confuses, où tous les b sont des p et tous les t des à, d'où il appert à la fin que l'orateur propose d'expérimenter sur une personne quelconque, au hasard. Une dame se lève. Elle réclame l'honneur de servir de mannequin. Elle descend du haut de l'amphithéâtre et chacun s'écarte respectueusement, admire la mine futée du sujet volontaire, son élégance, son chapeau rosé et la finesse de son pied, quand elle saute dans l'hémicycle, maintenue sous les bras par Tripard.
Boustibras la fait asseoir en face de lui, près de Rosalie, laquelle regarde de travers cette intruse qui lui vole l'attention du public. Il agrippe lespoignets de la dame et la magnétise de ses yeux ronds. D'abord elle se détourne, puis elle a le fou rire devant la physionomie du nabot. Prompt et autoritaire, Boustibras affirme : « Vous avez volé une montre. Si, hier sur la blace Grudanet, à drois heures de Vabrès-miti, fus affez foie une mondre. » Elle nie avec dignité, ensuite avec impatience : « Ché fu dis que si. Fus affez foie une moudre. — Mais non, monsieur. — Ché fu dis que si. Non. — Si. — Non. — Si. — Non. » Elle secoue la tête de droite à gauche, Boustibras de haut en bas. Foutange sourit malicieusement. L'assistance devient houleuse et sceptique. Trub trépigne et me pince la cuisse. Les médecins étrangers sont scandalisés. Rosalie hausse les épaules et tourne le dos à la dame. Celle-ci commence à se fâcher. Elle voudrait dégager ses poignets, mais Boustibras s'accroche à elle : « Qu'affez fu ti au sergent te ville quand fus affez foie la moudre ? » Et il insiste, il insiste tellement que la malheureuse se trouble, balbutie. Elle regrette sans doute de s'être prêtée à ces manigances, par amour de la science et vanité féminine. Elle tressaille sur sa chaise, maintenue par son implacable bourreau. Enfin, lasse, elle avoue : « Eh bien ! oui, là, j'ai volé une montre. » Elle fournit des détails circonstanciés. Tout le monde s'étonne. Foutange s'énerve. Rosalie aussi. Boustibras regarde les gradins et savoure son succès. Moi, j'interprète tout par la fatigue et le désespoir de la dame. Trub soutient qu'elle est un compère. Elle accumule les preuves du vol : « Comment elle avait l'intention de voler la montre, comment elle a suivi un monsieur qui portait une chaîne brillante, comment cette chaîne l'a attirée, fascinée. Elle s'est jetée dessus. Le monsieur a crié. La foule s'est amassée, un sergent de ville est intervenu et l'a conduite au poste. » Maintenant elle déplore son acte, elle pleure et se lamente. On applaudit.
Déjà Boustibras change de tactique : « Ne fu faites pas te pile; ce n'est pas frai tu ça, certifie-t-il. C'est moi qui fiens te fu le dire. Fu n'affez pas fole la moudre. » Le sujet résiste. Elle est convaincue et sincère à travers ses sanglots : « Si, si, je l'ai fait. Je l'ai volée. Je me repens. Il faut que j'aille en justice ! Il faut que j'aille en justice ! Je veux être examinée par un médecin ! » Elle se débat. Dans son agitation, son chapeau rosé glisse sur le côté. Boustibras la maintient férocement, tel un cannibale son déjeuner : « Mais ce n'est pas frai! C'est moi, c'est moi qui fiens te fu le dire, qui fiens te fu le tire. » On ne perçoit plus que ces syllabes acérées, pressantes et sifflantes : « Moi qui fiens te fu le tire, fu-tire, moi-qui-fiens-tire-fu... » II la rassure. Les gémissements s'apaisent. Il l'abandonne, repasse joyeux la barrière, va se rasseoir à sa place, agite ses bras menus et hurle avec emphase : « Ce n'est pas blus tifficile que ça ! »
Suit une controverse très embrouillée, hérissée de termes d'argot scientifique, entre lui et Foutange. Cela tourne à l'aigre. Le manteau de caoutchouc claque : « Je fiens de le lui tire. — Mon cher collègue, du calme, je vous en prie. — Mais che fiens te le lui tire. — Reportez-vous au puits de l'hypnose. » Tripard jubile. Rosalie hurle, en proie à une vraie crise nerveuse cette fois, et on emporte le premier sujet du docteur Foutange, ainsi qu'elle l'écrit sur ses cartes. La dame est très entourée, questionnée, toute rosé et enorgueillie de son aventure. De son banc, Boustibras gesticule, admoneste Avigdeuse, prend les élèves à témoin. Tout l'amphithéâtre cause, caquette et dispute; c'est un bourdonnement de mouches. Crudanet demande la parole. Il s'exprime avec facilité, du même timbre fade et patelin. Il accable d'éloges Foutange d'abord, Boustibras ensuite. Il déclare que les découvertes aussi importantes que l'action des papiers médicamenteux et la suggestion sur n'importe qui ne sont nullement contradictoires, honorent grandement la science et la Faculté des Mor-ticoles : « Un point de vue m'intéresse particulièrement, messieurs; celui de la médecine légale. Il y a là de gros problèmes, dont la solution devra désormais nous guider dans l'application des pénalités. Ces questions sont de celles qui ne se résolvent pas à la hâte. Il faut nommer deux Commissions dont chacune comprendra un membre de l'Académie des Sciences, un de L'Académie des Inscriptions scientifiques, un de l'Académie neuropathologique, un de la Faculté professorale. Quelques-uns de ces maîtres éminents, dont le renom et la bonne foi sont hors de conteste, voudront bien s'arracher à leurs travaux pour examiner de près les précieuses expériences des docteurs Foutange et Boustibras. » On vote par acclamations. Gigade, Bradilin, Tabard, Wabanheim et Cercueillet sont de la Commission Foutange; Tismet, Malasvon, Avigdeuse, Crudanet et Mouste de la Commission Boustibras. Les gaillards élus se frottent les mains. Cette vieille querelle se réglera désormais à coups de dîners et d'emprunts. Mornes, les deux rivaux supputent ce que leur vanité va leur coûter en champagne, cadeaux et pots-de-vin. Là-dessus se grefferont dix mille intrigues, promesses de réceptions aux examens, concours, lèchements de pieds. Pour deux mois la machine à potins, faveurs et scandales est remontée. Nous avons l'insigne honneur d'assister, Trub et moi, au germe de cette magnifique floraison.
Ce n'est pas fini. Foutange doit interroger quelques malades. On les amène, hommes et femmes, pâles, grelottants, roulant des yeux égarés. Le maître s'est assis. Ce n'est plus le même être. Sa voix et son geste ont changé. Il a l'air, non plus d'un charlatan, mais d'un juge autoritaire et dur. La figure du perroquet s'est glacée. Sa bouche est mince et mauvaise : « Votre père s'est tué. Ah ! Comment ? Contez-nous ça !... Votre mère était une prostituée. Parlez plus haut ! Une prostituée, que diable ! Nous savons ce que c'est... Et alcoolique ? Depuis quand buvait-elle ?... Vous-même êtes sujet à des crises d'épilepsie... Vous tombez, vous bavez et ça vous cuit dans la nuque... Au suivant ! » Les élèves prennent activement des notes. C'est ainsi : devant deux cents personnes ricaneuses, ces infortunés doivent étaler leurs hontes, leurs tares et celles de leurs familles, dévoiler leurs secrets intimes. Rien n'arrête l'inquisiteur implacable : « Vous êtes voleuse et vicieuse, madame. La police vous connaît. Vous avez jeté un fœtus à l'égout. — Docteur, c'est que... — Taisez-vous. Je ne vous demande pas d'interprétation. A quelle époque avez-vous cessé d'être vierge ? Et vous êtes enceinte ? C'est du joli !... Bromure de potassium, un gramme. Eau, deux cents grammes. Passez à côté, on va vous donner votre ordonnance... A qui le tour ? » Foutange plonge, avec une adresse diabolique, jusqu'au fond de ces consciences frustes. Il recueille des aveux lamentables, des confidences qui remuent le flot noir, rouge et boueux des souvenirs, amènent aux joues des larmes de honte. Ces confessions, variées en apparence, se réduisent toutes au manque de pain, de gîte, d'éducation morale, de croyance, aux mauvais contacts. Il ne comprend pas, ce Foutange, que l'odieux matérialisme dont il est un des représentants, que l'exploitation de l'homme par l'homme, que la science sans conscience sont les causes nécessaires et prochaines de toutes ces maladies qu'il étiquette de noms baroques et qu'il attribue à l'alcool, à la syphilis, à ce qu'il appelle les dégénérescences nerveuses. Il se lève, va à son tableau noir, tenant par la main une petite fille, triste danseuse de Saint-Guy. Il dessine les rapports, les jonctions des paralysies, hémiplégies, tétanos. Il dessine la lésion de l'enfant, et elle regarde son cerveau, stupide et terrifiée, ne comprenant pas comment il peut être à la fois là et dans sa tête, sa pauvre tête laide, trop grosse pour son corps, qui oscille et bat la chamade... Comme arguments, Foutange a fait venir d'autres malades atteintes d'affections analogues à celle de la fillette et qui gambadent devant lui. Il rabâche ses formules: « L'hérédité, l'hérédité, l'hérédité. Son oncle est mort d'une congestion cérébrale. Sa grand-mère était incestueuse. N'est-ce pas, elle vivait avec votre père ? Dans leurs taudis, messieurs, ils s'accouplent comme des chiens. L'inceste est la règle. Ils conçoivent dans la débauche, après plusieurs bouteilles d'alcool. »
L'auditoire se fatigue. Les bancs se dégarnissent peu à peu. Les médecins, les étrangers, les dames, les élèves regardent leurs montres et s'évadent discrètement. Trub et moi nous les imitons et nous faufilons derrière quelques malades riches enchantés de leur matinée : « Vous savez, moi j'ai un peu de ça ! Je porte difficilement mon verre à ma bouche. — Et moi, au réveil je tremble; je ne peux pas me moucher. — Ah ! qu'il est fort ! Ah ! qu'il est fort !... »


Hector Malot, Mère, Paris, E. Dentu, 1896

pp. 280-281 :
« Dites-nous donc, continua-t-il, ce que nous devons faire : notre situation est terrible, d'autant qu'elle nous surprend et nous jette dans le désarroi. Vous nous diriez que mon père est un aliéné dangereux pour nous, dangereux pour tous et même dangereux pour lui, peut-être nous résignerions-nous à suivre le conseil que vous venez de nous donner de la placer dans une maison de santé; et encore, je sens que pour moi je protesterais de toutes mes forces contre ce placement.[...] Que trouverait-il dans une maison de santé ? Une surveillance incessante qui ne permettrait rien de ce que nous pouvons craindre. Eh bien, est-ce qu'il est impossible d'organiser cette surveillance ici ? » […]
Il fut donc convenu qu'un médecin choisi par lui [par Soubyranne] et deux infirmiers allaient s'installer auprès du malade, de façon à exercer une surveillance incessante jusqu'au moment où il serait possible de porter sur son état un jugement suffisamment étudié et complet.


Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

Michel Caire, 2010-2011 ©

Les textes & images publiés sur ce site sont librement téléchargeables pour une consultation à usage privé.
Toute autre utilisation nécessite l'autorisation de l'auteur.