Psychiatrie et littérature

Séquestrations arbitraires et complots

Eugène Sue, Le Juif errant, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1983 [1844-1845]

pp. 401-402 :
« La fermeté du caractère d’Adrienne avait été un moment ébranlée par la fatigue, par le saisissement, par l’effroi, par le désespoir, lors de cette nuit terrible où elle s’était vue conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier ; enfin celui-ci, profitant avec une astuce diabolique de l’état d’affaiblissement, d’accablement, où se trouvait la jeune fille, était même parvenu à la faire un instant douter d’elle-même. Mais le calme qui succède forcément aux émotions les plus pénibles, les plus violentes, mais la réflexion, mais le raisonnement d’un esprit juste et fin, rassurèrent bientôt Adrienne sur les craintes que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne crut même pas à une erreur du savant docteur ; elle lut clairement dans la conduite de cet homme, conduite d’une détestable hypocrisie et d’une rare audace, servie par une non moins rare habileté ; trop tard enfin, elle reconnut dans M. Baleinier un aveugle instrument de Mme de Saint-Dizier. Dès lors elle se renferma dans un silence, dans un calme rempli de dignité ; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa bouche… elle attendit. Pourtant quoiqu’on lui laissât une assez grande liberté de promenade et d’action (en la privant toutefois de toute communication avec le dehors), la situation présente d’Adrienne était dure, pénible, surtout pour elle, si amoureuse d’un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait néanmoins que cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l’action et la surveillance des lois ; mais le simple bon sens lui disait qu’une séquestration de quelques jours, adroitement appuyée sur des apparences de dérangement d’esprit plus ou moins plausibles, pouvait, à la rigueur, être tentée et même impunément exécutée ; mais à la condition de ne pas se prolonger au-delà de certaines limites, parce qu’après tout une jeune fille de sa condition ne disparaissait pas brusquement du monde, sans qu’au bout d’un certain temps l’on s’en informât ; et alors un prétendu accès de folie soudaine donnait lieu à de sérieuses investigations.


Jules Vallès, « La dompteuse », Œuvres complètes, t. 4, éd. publiée sous la direction de Lucien Scheler et Marie-Claire Bancquart, Paris, Livre Club Diderot, 1970 [1881]

pp. 360-362 :
II s'arrêta un moment, puis tout d'un coup et regardant autour de lui comme un assassin, et baissant le ton, il dit :
— Il y a un remède, si vous voulez...
— Un remède ? fit-elle en secouant sa tête pâli qu'elle laissa retomber ensuite d'un air désespéré.
— Madame, nous sommes pressés ; le malheur pèse sur nous: l'abîme se creuse... C'est pour vous tirer de cet abîme que je parle... J'ai besoin de vous en tirer pour en sortir aussi... Voulez-vous que je sauve l'honneur des vôtres, voulez-vous ?... Je le puis...
— Nous sauver ?
— Je vous le jure, je ferai ce miracle comme je vous avais juré que je ferais l'infamie.
Elle était mourante, perdue ... elle fit signe que oui.
— II faut d'abord me raconter la scène détail par détail, mot par mot.                                       
Elle conta à Fanjat comment, prête à parler pour lui, elle avait été devancée par cette révélation du faux et poussée ainsi jusqu'à la crise.
— Ah ! Il connaît le faux. Voilà pourquoi il m'avait fait venir...
— Et ensuite ?...
— Ensuite, il s'est jeté sur moi. Il criait : Au bagne... Son amant au bagne !
On entendit du bruit... Fanjat lui jeta ses instructions clans l'oreille.
— Devant ces gens qui approchent, ne démentez ni une de mes paroles, ni un de mes gestes ! Obéissez-moi comme, dans une évasion, on obéit au plus hardi, obéissez. Ce n'est pas de la honte à cacher, c'est de la honte à guérir maintenant...
— Qu'allez-vous faire ?
— Nous allons le faire enfermer comme fou.
Il s'enfuit pour ne pas entendre le cri d'horreur que poussa Mme d'Elbène.                                       
II alla vers un domestique qu'il choisit dans le tas et qui avait l'air d'un compère à lui...
— Partez tout de suite chez le professeur Privas ! dit-il, et remettez-lui cette lettre... tenez...
Il écrivit quelques mots au crayon.
— Allez, allez et ramenez-le, coûte que coûte !
A peine le domestique était-il parti qu'un homme entra brusquement dans le salon. Il expliqua sa présence.
— Je passais par hasard, dit-il, quand des cris m'ont fait relever la tête, et je ne sais qui de la maison qui me connaît m'a vu et appelé. Je suis monté. Mon métier de médecin a donc quelque chose à faire ici ? Que s'est-il passé ?
Étrange fatalité ! Le docteur Brunier était justement célèbre dans Paris pour la lutte qu'il avait engagée contre la loi des aliénés, où il avait rencontré pour premier adversaire le professeur Privas lui-même, celui que Fanjat venait d'envoyer chercher.
Fanjat ne perdit pas la tête ; il mesura le danger du coup.
— Madame d'Elbène, dit-il, vient d'éprouver une secousse des plus terribles et d'échapper aux dangers d'un drame affreux. Elle a failli être tuée par son mari devenu fou.
— Fou ?
— Les domestiques vous raconteront la scène, j'ai été témoin et acteur moi-même. M. d'Elbène s'est précipité sur moi en m'appelant faussaire, il venait d'adresser à sa femme des injures d'un autre ordre aussi insensées, et il a, comme je vous le disais, failli la tuer. Mme d'Elbène est encore toute tremblante et saignante de la fureur de ce malheureux. [...]
— Nous avons le droit et le devoir d'interroger et de demander beaucoup, reprit-il [le médecin] avec gravité. [...] Je vous demanderai, monsieur, de ne point assister à notre entretien. C'est ma règle, que quelques aliénistes, ceux de mon école du moins, ont adoptée. D'après ce que vous venez de me dire, vous êtes assez dévoué et assez attaché à Mme d'Elbène, pour vouloir que nous procédions avec le plus de précautions... médicales possibles, afin d'arriver au meilleur diagnostic, afin de sentir d'avance ce qui guérison ! C'est une affaire d'impression première, et j'aime toujours, pour mon compte, à voir la scène telle qu'elle s'est passée, sans changer la place des personnages ni des choses... [...]
Le docteur Brunier s'avança près de Mme d'Elbène.
— Pardon ! si je vous pose tout de suite des questions douloureuses, Madame, mais les médecins peuvent être des confesseurs. N'avez-vous rien à me dire que moi seul j'écouterais, que moi seul j'entendrais et que personne ne saurait jamais, si vous m'en faites la prière ?
Elle se tut; c'était autant de la fatigue que de la peur, elle ne se sentait plus la force de réfléchir. [...] Elle ne répondit que sur les faits de violence et delutte.
— II vous a insultée ?
Elle fit signe que oui. Le médecin se rapprocha.
— Jamais auparavant— j'ai encore à vous prier de me pardonner cette question comme j'ai à vous prier d'être franche—jamais auparavant, votre mari n'avait eu de ces colères et n'avait oublié le respect qu'il doit à la mère de ses enfants ?
— Jamais.
— Ce que vous dites-là est bien la vérité, madame ?
— Oh ! monsieur, fit-elle, avec un geste auquel il n'avait pas à se tromper.
— M. d'Elbène était un mari bon avec vous, doux aux siens ?
— Oui...
Elle souffrait horriblement de cet interrogatoire !
— Puis-je m'éloigner, monsieur ? demanda-t-elle suppliante.
— Oui, madame. Je vous rappellerai s'il le faut. En face d'un malheur qui peut être éternel, quelques instants de courage de plus ne comptent pas. Peut-être vous demanderai-je pas un nouvel effort, peut-être aurai-je besoin d'un nouveau sacrifice ! Croyez-moi je n'exigerai de vous que ce qu'il faut pour la tranquillité de ma conscience comme médecin et comme homme.
Il s'éloigna.
Elle eut envie de se lever, de courir après lui et de tout dire ! Mais n'allait-il pas tout savoir ? Ce que son mari avait crié, il le crierait encore ! Elle laissa à son mari le soin de la déshonorer et de déchirer le voile qui couvrait ce tas d'infamies. Elle s'abandonna au hasard et résolut de laisser passer, les yeux et les lèvres fermées[sic], la fatalité.
Pendant cet entretien, le professeur, l'homme de Fanjat était arrivé, et Fanjat était allé à lui :
—Vous venez trop tard, lui dit-il. Nous sommes perdus. Je comptais sur vous pour un certificat d'aliénation à dresser contre d'Elbène, qui vient de faire une scène de fou à sa femme.
Le professeur dressa l'oreille, et Fanjat lui raconta ce qui venait de se passer.
— Vous m'auriez rendu ce service-là, n'est-ce pas ?
— Oui, dit le professeur avec un sourire cruel.
— Malheureusement le docteur Brunier est venu
Il expliqua le hasard.
— Je n'ai plus qu'à m'en aller, dit le docteur en prenant son chapeau.
Mais le docteur Brunier entra. Il salua son confrère très bas, quoique d'un air glacial.
— Nous serons deux au lieu d'un, dit-il, et le cas est assez douloureux et grave pour que les efforts de deux médecins ne soient pas de trop dans la recherche de la vérité.
Les lèvres de Fanjat blanchirent, — comme toujours— quand l'inconnu l'inquiétait.
Le professeur resta impassible et répondit :
—Vos lumières suffiront, cher confrère, et je me dois à ceux qui sont seuls. Je vais à ceux-là d'abord.
II fit mine de sortir.
Le docteur Brunier l'arrêta.
— Non, non, dit-il, je n'ai pas assez confiance en moi. Ne se met-on pas quelquefois cinq en consultation au chevet d'un agonisant ? Il y a ici une agonie. Nous serons deux, qui procéderons ensemble à l'enquête. C'est vous, ajouta-t-il d'une voix singulière, qui présiderez. C'est votre métier plus que le mien, vous, médecin légiste, d'entrer dans les malheurs, comme dans les crimes.
Le professeur n'eut pas l'air de comprendre, mais il répliqua d'une voix tranquille:
— A peine je sais ce qui s'est passé. J'ignore encore..
— Vous ignorez qu'on dit, qu'on croit que M. d'Elbène, pris d'un accès de fièvre chaude, est tout d'un coup devenu fou.
« On dit », « on croit », c'était prononcé comme une menace.
Le docteur Brunier continua:
— Je viens d'interroger Mme d'Elbène; j'allais interroger les domestiques. Nous le ferons ensemble, je vous le demande du droit du faible qui a recours au fort. Il n'y a qu'un pas à faire; vous n'avez qu'à ouvrir cette porte, vous vous trouverez en face de celui qu'on dit fou. Vous avez vu plus de fous que moi... Vous prononcerez votre jugement. Il vous faut votre part de responsabilité à vous comme à moi.
Il n'y avait pas moyen de reculer.
— Soit, monsieur.
Les paroles, le ton, le regard de M. Brunier indiquaient plus que jamais qu'il croyait à une intrigue, à la combinaison d'un crime. Fanjat tremblait dans son coin. Le professeur Privas ne pouvait décidément plus être son complice, et, en effet, un geste imperceptible du professeur lui indiqua qu'il allait le lâcher.
Il procéda à l'interrogatoire.
On évita d'insister sur les paroles criées par M. d'Elbène. Le professeur et le docteur le décidèrent entre eux.
D'un commun accord aussi, on déclara qu'on ne troublerait point le désespoir de Mme d'Elbène avant d'avoir vu son mari.
— Il n'y a qu'à ouvrir cette porte... ouvrons-la...
— Prenez garde qu'il ne se jette sur vous, dit Fanjat, qui contrefit la lâcheté; je ne puis voir cela, dit-il avec un air de désolation et d'effroi. Il voulut sortir; il avait peur que le faux insensé, en le voyant, ne parlât, et, sur place, n'éventât tous les secrets.
Il se sentait perdu. Il était pris la main dans le sac. Il roula vers la porte.
Le docteur Brunier le rappela:
— Je vous avais dit, monsieur, qu'il ne fallait pas me quitter; restez, vous êtes nécessaire, restez. [...] Cet homme n'est pas fou : ce qu'il vous a dit est vrai, vous êtes des criminels !
C'était M. Brunier qui, tout bas, lui jeta cela au visage en lui saisissant le poignet et le ramenant de force devant la porte qu'on allait ouvrir. Les domestiques se tenaient de chaque côté, prêts à arrêter la fureur de l'homme qui allait sans doute tomber de nouveau dans sa frénésie. Tout le monde attendait avec une anxiété terrible. Le docteur Brunier lui-même, en face de cette conspiration et au moment de faire accuser les coupables par la victime, éprouvait l'émotion de l'honnête homme devant un crime qu'il va dénoncer !
II fallait sauver un homme et prendre la loi en flagrant délit, étaler ses vices comme des entrailles sur la table d'anatomie, toutes chaudes et toutes saignantes:
La porte venait d'être ouverte.
L'homme ne se montra pas !
Qu'était-il donc arrivé ? Fanjat eût un rayon de joie.
D'Elbène s'était-il pendu dans un coin ? Avait-il sauté par la fenêtre ? Où était-il !
Le silence était horrible. Pourquoi ne paraissait-il pas ?
Il parut, à la fin, mais muet, les yeux remplis de larmes.
— Ne pleurez pas, monsieur, dit le médecin en s'avançant vers lui. Nous ne pouvons empêcher votre malheur, mais nous empêcherons votre assassinat. Pourquoi pleurez-vous ?
Il lui prit les mains. Le malheureux répondit;
— Je ne pleure pas...
— Voudriez-vous me raconter cequi s'est passé dans votre maison, ce matin ?
— II faudrait demander, s'il s'en souvient, dit le professeur Privas, qui, pendant que son collègue parlait, avait examiné l'homme qui pleurait et, dont visage avait pris tout à coup un air triomphant.
Le docteur Brunier ne tint pas compte de cette brutalité, et s'adressant de nouveau à M. d'Elbène, baissant les vitres, élevant la voix avec l'accent d'un juge qui protège :
— Parlez, monsieur, je suis là pour vous défendre si vous avez besoin d'être défendu.
— Ce que vous avez vu, ajouta le docteur Brunier; ce que vous avez entendu, ce matin, vous a d'abord jeté dans l'exaltation et la fièvre. Ce que vous voyez maintenant vous fait peur, mais vous êtes en face d'un honnête homme qui n'est pas disposé à vous laisser enterrer vivant dans l'asile des aliénés.
Un frisson secoua tout le monde, et le soupçon de la vérité sillonna les cerveaux comme un éclair.
Tous les regards se tournèrent vers d'Elbène.
Il ne répondait pas.
— Vous ne voyez donc pas, dit le professeur Privas en toisant d'un air de mépris le docteur Brunier, vous ne voyez donc pas que cet homme est fou, fou à lier, bien fou.
M. d'Elbène lui donna raison par un geste bizarre, et, comme un enfant, alla s'asseoir clans un coin, d'où il ne voulut pas sortir.
Le médecin qui s'était cru un juge se dirigea vers lui, effaré : un nouveau geste lui apprit que c'en était bien fait de la raison de cet homme, et que les mots de Privas étaient vrais.
— Il ne me reste qu'à demander pardon de mes suppositions insultantes ! Je vous demande pardon, dit-il en se tournant vers le docteur. Portez l'expression de ma tristesse à Mme d'Elbène.
Courbé, pâle, confus, il sortit...
— Voulez-vous nous suivre, venir avec nous, dit le docteur d'un air doux à d'Elbène.
Le fou garda encore le silence.
— Allez chercher une voiture, apportez-moi du papier, de l'encre que je signe le certificat, fit Privas.
On referma la porte sur le fou. Fanjat et lui restèrent
— Veinard, va, dit-il en frappant sur l'épaule de Fanjat. Sa tête qui saute, juste exprès pour vous. Derrière la porte, il devient fou. On a vu cela ! C'est trop de chance, vraiment. Enfin, je tâcherai d'en profiter aussi...

p. 409 :
— Enfin, quand vous êtes allé voir d'Elbène, on l'amenait à la maison des fous ? [...] Eh bien ! cher ami, c'est par d'Elbène qu'il faut commencer. Allez du côté de la maison des fous. [...]
— Mais ! les fous ne savent plus, les fous ne parlent pas...[... ]
— Qui nous assure que M. d'Elbène est fou ?... Je  sais ce que je dis, insista-t-il devant le geste de Gilbert, stupéfait. Enfermé, oui ; fou ! c'est autre chose ! On en a déjà enterré vivant de cette façon ! [...] Je connais justement quelqu'un à la préfecture : un ancien faiseur de vers qui, mourant de faim, a été bien heureux de trouver un emploi de scribe au bureau des nourrices. Mais il doit connaître ses collègues du bureau des aliénés.


Joaquim Machado de Assis, L'aliéniste, Paris, Gallimard, « Folio », 1992 [1881]

pp. 81-83 :
« La Maison Verte est une prison privée, dit un médecin qui n'avait pas de clinique.
« Jamais opinion ne s'ancra et n'enfla en aussi peu de temps. Prison privée : tel est ce qui se répétait du nord au sud et d'est en ouest d'Itaguai ; avec terreur, il faut dire, parce que durant la semaine qui suivit la capture du pauvre Mateus, vingt et quelques personnes — dont deux ou trois de qualité — furent dépêchées à la Maison Verte. L'aliéniste disait que seuls les cas pathologiques étaient admis, mais peu de gens le croyaient. Les versions populaires couraient bon train. Vengeance, cupidité, châtiment du ciel, monomanie du propre médecin, plan secret de Rio de Janeiro destiné à détruire dans Itaguai tout germe de prospérité menaçant de croître, fleurir ou devenir un arbre, afin de jeter le pays dans l'opprobre et la disette, mille autres explications qui n'expliquaient rien, tel était le produit quotidien de l'imagination publique. »


Émile Zola, Pot-Bouille, Paris, Livre de Poche, 1984 [1882]

pp. 274-275 :
« Un matin, comme Berthe se trouvait justement chez sa mère, Adèle vint dire d’un air effaré que M. Saturnin était là, avec un homme. Le Dr Chassagne, directeur de l’asile des Moulineaux, avait déjà plusieurs fois prévenu les parents qu’il ne pouvait garder leur fils, car il ne jugeait pas chez lui la folie assez caractérisée. Et, tout d’un coup, ayant eu connaissance de la signature arrachée par Berthe à son frère pour les trois mille francs, redoutant d’être compromis, il le renvoyait à la famille.
Ce fut une épouvante. Mme Josserand, qui craignait d’être étranglée, voulut causer avec l’homme. Celui-ci déclara simplement :
– Monsieur le directeur m’a dit de vous dire que lorsqu’on est bon pour donner de l’argent à ses parents, on est bon pour vivre chez eux.
– Mais il est fou, monsieur ! il va nous massacrer.
– Il n’est toujours pas fou pour signer ! répondit l’homme en s’en allant.
D’ailleurs, Saturnin rentrait d’un air tranquille, les mains dans les poches, comme s’il revenait d’une promenade aux Tuileries. Il n’ouvrit même pas la bouche de son séjour là-bas. Il embrassa son père qui pleurait, donna également de gros baisers à sa mère et à sa sœur Hortense, toutes deux tremblantes. »


Alphonse Daudet, L’évangéliste, in Œuvres complètes, tome 3, texte établi, présenté et annoté par Roger Ripoll, NRF Gallimard, Pléiade, Paris, 1994 [1883]

p. 383 :
Bien avant l'heure habituelle qui le ramenait du ministère, Lorie-Dufresne entrait, se précipitait chez Mme Ebsen. Sa pâleur, ses précautions en fermant la porte, saisirent la bonne femme.
« Qu'y a-t-il donc ?
— Madame Ebsen, il faut vous cacher, partir... On va vous arrêter. »
Elle le regardait.
« Moi ?... moi ?... et pourquoi ça ?... »
Lorie baissait la voix, comme épouvanté lui-même des mots terribles qu'il articulait...                       « Folie... séquestration... placement d'office...
— M'enfermer !... mais je ne suis pas folle...
— Il y a un certificat de Falconnet... je l'ai vu...
— Un certificat ?... Falconnet ? ...
— Oui, l'aliéniste... Vous avez dîné avec lui...
— Moi ? J'ai dîné !... » Elle s'arrêta, poussa un cri. « Ah ! mon Dieu... »
Un jour chez Birk, ce vieux monsieur décoré, si poli, qui l'avait tant fait causer de Mme Autheman et des fèves de Saint-Ignace... Ah ! misérable Birk, voilà donc cette chose mystérieuse et terrible dont il la menaçait... Enfermée avec les folles, séquestrée comme le mari de cette femme, là-bas... Et tout à coup, prise d'une peur effroyable, une tremblante peur d'enfant poursuivi: « Mon ami, mon ami... défendez-moi, ne me laissez pas... ».


Charles Edmond et Édouard Foussier, « La Baronne », Théâtre de Édouard Foussier, Paris, Lemerre, 1884

p. 389
Yarley : Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir une âme de bronze.
Édith : Toujours est-il que vous devez être en paix avec votre conscience, maintenant...
Yarley : En effet, le guet-apens ayant dégénéré en homicide..
Édith. : Il n'y aurait eu guet-apens que sur votre signature, mon cher; elle est au bas de l'écrou. Allez la réclamer, si elle vous pèse tant.
Yarley : Il vous sied bien de me le reprocher...
Édith : On se défend, on refuse...
Yarley : Le pouvais-je ?
Édith : Alors part à deux et ne récriminons pas.— Cet homme était né pour finir à Charenton, comme moi dans un palais. Autrement, on ne se met pas si vite au diapason de l'endroit.

pp. 392-393 :
Yarley : Je dis que s'il suffit d'un accès de violence, dont le mobile échappe, pour conclure à l'aliénation mentale et séquestrer les gens sur le certificat de médecins coupables ou de légèreté ou de complicité, — je dis que pas un n'est assuré en se levant le matin de coucher le soir dans son lit, que la camisole de force est aux mains de tous les ménages, et que jamais ces bastilles soi-disant détruites n'ont été si nombreuses et si redoutables, puisqu'il n'est plus une porte d'alcôve qui au besoin ne s'ouvre sur un cabanon, le plus inexorable de tous et le seul dont la justice n'ait pas les clefs !...
Édith : Qu'elle les prenne, la justice ! II est fou, archi-fou !
Yarley : Il l'est donc devenu ?
Édith : C'est, encore une fois, qu'il avait à le devenir. C'est que, ne le fût-il pas, les choses sont ainsi faites, que, dès qu'un homme est entré là, il y a convention tacite que sa raison est restée dehors, qu'elle est morte, qu'il l'a aliénée, qu'il n'y a plus droit. Qu'arrive-t-il alors ? Qu'en passant par sa bouche tout devient insanie, et que son bon sens même, son bon sens faisant preuve contre lui, le convaincra d'autant de démence qu'il sera plus entier. De sorte que, fatalement, à chaque effort pour s'en tirer, le malheureux s'engage de plus en plus dans le filet où il se roule ! Et si vous, bonne âme, vous vous avisez d'élever un doute, les Aubertin et consorts, qui ne lâchent pas aussi aisément leur proie qu'ils se l'adjugent, vous répondent comme je ne sais quel bourreau de leur secte parlant d'un de ses patients : « Celui-là, le pire de tous, il cache sa folie ! ».


Émile Richebourg, La petite Mionne : les drames de la vie, Paris, E. Dentu, 1884

p. 340 :
Après cela, M. Bertrand de l'Oseraie marcha vers une porte basse de la maison d'aliénés et sonna.
Le portier vint ouvrir aussitôt et demanda ce qu'on voulait.
M. Bertrand de l'Oseraie lui donna sa carte, en lui disant de la faire remettre immédiatement au directeur de la maison.
Le portier, ayant fait entrer les visiteurs dans un parloir, fit rapidement sa commission.
Le directeur connaissait particulièrement le juge d'instruction; aussi, dès qu'on lui eut apporté la carte du magistrat, s'empressa-t-il de venir lui-même au parloir.[...]
— Mon cher directeur, dit-il, j'aborde immédiatement et sans préambule le sujet de notre visite. Hier, dans l'après - midi, une nouvelle pensionnaire vous a été amenée.
— Une toute jeune fille, fort jolie
— C'est bien cela. Sous quel nom l'avez-vous reçue ?
— Voici mon livre : je l'ai inscrite sous les nom et prénom de Joséphine Laurent, lesquels figurent au procès-verbal du commissaire de police.
— Mon cher directeur, je vous apprends d'abord que votre pensionnaire ne s'appelle point ainsi.
— Ah !
— Avant qu'on vous l'amenât, son aliénation mentale n'avait-elle pas été constatée par un médecin aliéniste ?
— Si, vraiment, et par un médecin qui a acquis dans ces dernières années une grande réputation, le docteur Barbarin.
— Très bien. La jeune aliénée a-t-elle été déjà examinée par un des spécialistes de la maison ?
— Deux fois, hier soir et ce matin encore.
— Le médecin de Saint-Anne a-t-il reconnu l'aliénation ?
— Sans aucun doute.
— Étiez-vous, présent à la consultation ?
— Oui, monsieur.
— La folle a-t-elle été interrogée ?
— Longuement.
— Qu'a-t-elle répondu ?
— Un seul mot, monsieur, et à toutes les questions qui lui ont été adressées, et toujours le même mot : « J'attends ! ». [...] Son regard n'a rien d'égaré, mais brille d'un éclat fiévreux. Ce matin elle était beaucoup plus calme qu'hier. Toutefois, le médecin l'a vainement interrogée ; on dirait qu'elle s'obstine dans son mutisme. Toujours son même mot : « J'attends! »
Par instants, on croit qu'elle va pleurer, éclater en sanglots ; on croit voir des larmes dans ses yeux ; mais c'est tout.
Oh ! ce n'est pas une folle qui sera jamais dangereuse à moins que la maladie ne change de caractère. Sa folie est douce et mélancolique, et il semble qu'elle se complaît dans un rêve qui ne doit jamais finir.
— Chère enfant ! murmura le comte d'une voix oppressée, ayant un sanglot dans la gorge.
— Mon cher directeur, reprit le magistrat, je vous remercie des renseignements que vous avez bien voulu nous donner. — J'attends, répète constamment votre pensionnaire. Eh bien, oui elle attend, et ce qu'elle attend avec autant d'impatience que de cruelle anxiété, c'est sa délivrance. Cette jeune fille, mon cher directeur, n'est pas plus que vous et que moi
— Comment !
— Écoutez, mais que ceci reste entre nous : Attirée dans un piège où sa vie a été menacée, cette jeune fille a simulé la folie pour se faire conduire dans une maison d'aliénés, afin d'échapper ainsi à la fureur de ses ennemis, qui n'auraient peut-être pas hésité à l'assassiner.
— Que m'apprenez-vous là, monsieur ? s'écria le directeur stupéfié.
— La vérité, répondit gravement le magistrat, et ces messieurs et moi nous venons prendre votre pensionnaire,
Et, tendant un papier au directeur, il ajouta :
— Voici l'ordre de mise en liberté.
Le directeur s'inclina et, sans même avoir lu ;
— Je vais donner des ordres, dit-il, et la jeune fille va être immédiatement amenée ici.


Alexis Ponson du Terrail, Rocambole. La corde du pendu, Paris, Arthème Fayard, mars 1910 [La Petite Presse, 29 mars-18 juillet 1870]

p. 234:
« - Et le neveu est fou ?
- Non, pas plus que vous.
- Cependant.
- Cependant on me l'a amené hier soir.
- Pourquoi donc, puisqu'il n'est pas fou ?
- Sa famille a jugé qu'il était fou, du moment qu'il payait un bout de corde dix mille livres.
M. John Bell haussa les épaules.
- Alors c'est lord Wilmot qui le fait enfermer ?
- Oui.
- Nous ne pouvons pourtant pas, dit-il, nous prêter éternellement à de pareilles monstruosités.
- Plaît-il ?
- Bedlam est une maison de fous
- Sans doute.
- Et pas autre chose.
- Je ne dis pas non.
- Et parce qu'il plaît à une famille... »

p. 236 :
« Monsieur, dit M. Bell, vous vous nommez sir Arthur ?
- Oui, monsieur.
-Je m'appelle John Bell.
- Ah !
- Et je suis directeur de cette maison.
- Qui est une maison de fous, dit froidement Marmouset.
- Oui, monsieur.
- Et dans laquelle on m'a entraîné traîtreusement car je ne suis pas fou, monsieur.
- Je le crois, dit M. Bell.
- Vraiment !
Et Marmouset parut tout joyeux. Les infirmiers souriaient, car une pareille scène n'avait rien de nouveau pour eux. [...]
M. John Bell avait le visage empourpré et ses yeux avaient un éclat fiévreux.
- Monsieur, reprit-il quand les infirmiers furent partis, je le vois fort bien, vous n'êtes pas fou.
- Assurément non, dit Marmouset.
- Et cependant votre famille vous fait enfermer ?
- Comme vous voyez...
- Je vous engage à réclamer, monsieur.
- Peuh! dit Marmouset. En Angleterre, il y a des avocats qui savent prouver la folie, et ma famille a pris ses précautions.
M. John Bell frappa du pied avec colère.
- Je ne me rendrai pas complice d'une pareille infamie, moi ! dit-il
-Hélas ! monsieur, à moins que vous ne me laissiez évader, je ne vois pas...quel moyen...
- Évader ! Évader ! s'écria M. John Bell.
- Pourquoi pas ? fit froidement Marmouset.
- Voilà qui est tout à fait impossible
- Pourquoi ?
- Mais parce que je ne puis manquer à faire mon devoir.
Marmouset se mit à rire.
- Cependant, dit-il, vous convenez que je ne suis pas fou.
- Certainement, j'en conviens. »

p. 245:
« Sir Arthur, l'homme dont je parle est, dit-on, lord Pembleton, et je penche d'autant plus à le croire qu'il n'est nullement fou.
- Vous êtes dans le vrai, monsieur.
- Cependant il est condamné à mourir ici.
- Vraiment ?
- Et il y est par la volonté d'une puissance contre la quelle je me garderais bien de lutter.
- Quelle est cette puissance ?
- Ce n'est pas un homme, c'est une association. [...] Et une association religieuse, qui plus est. »

p. 253 :
« Alors, convenez que vous vous êtes fait l'instrument d'une horrible spéculation de famille.
- Non pas moi, dit John Bell.
- Le lord chief-justice.
- Auquel vous obéissez.
- Forcément, hélas ! »

p. 325:
« Vous savez, mon cher collègue, que, de tout temps, les maisons de fous ont prêté plus ou moins les mains à des crimes mystérieux. ».


Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

Michel Caire, 2010-2011 ©

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