Psychiatrie et littérature

Les traitements

Léon Daudet, Les Morticoles, Paris, Charpentier, 1895

pp. 343-347:
Je commençai mon service le lendemain. J'eus l'occasion de voir de près quelques-uns de mes pensionnaires. Certains étaient entrés là jouissant de toute leur raison, et étaient devenus fous à l'épreuve du traitement. Ils bondissaient de fureur dès qu'on pénétrait dans leurs cellules. Leur mobilier de caoutchouc ne s'apaisait, comme eux, que par saccades.

Mes acolytes, Fauve, Lambert, Crochard et Garuche, martyrisaient les malades avec joie. Ils savaient que nul d'entre eux ne pouvait se plaindre, qu'on n'écouterait point leurs lamentations. Ma plume tressaille de colère au souvenir de ces ignominies. Le jour même qui suivit ma première visite à l'antre de Ligottin, je trouvai le père Bavêne étendu sans connaissance dans sa chambre, le visage barbouillé d'excréments. Crochard l'avait mis dans cet état parce que le vieillard tardait trop à faire ses besoins. Un des peintres s'étrangla en enfonçant sa main aussi loin que possible dans sa gorge. Deux de ses doigts étaient démesurément gonflés par son effort pour avaler cette atroce bouchée de lui-même. Le cadavre était figé dans une attitude de fureur et de résolution. Ligottin, prévenu en hâte, hochait la tête : « Voilà tout de même un suicide qu'on ne peut ni empêcher, ni prévoir. » En déshabillant le corps, Fauve, auquel il appartenait, eut un moment de trouble. La peau était marbrée de contusions dont chacune rappelait au bourreau quelque lâche torture. Le maître murmura simplement : « Pourvu que ceci reste entre nous, et qu'on n'en saisisse pas l'opinion, je ferme les yeux. Mais je regrette que ça ne soit pas un artiste. »

Ces poètes, qu'il détestait tant, étaient de mon ressort. Garuche me dit : « Je vas t'apprendre à les doucher et à leur passer la camisole. Suis-moi. » II se rua dans une cellule où végétait un homme au grand front, à tête dénudée, à la bouche mince, aux yeux brillants, qui tressaillit en voyant l'ignoble face de la brute. Nous étions accompagnés de quelques valets qui s'efforçaient d'atteindre à l'infamie du haut personnel : « A la douche, salaud, ou on te passe la casaque ! » Telles furent les premières paroles de Garuche. « C'est la seconde fois aujourd'hui, riposta le malade. Vous voulez donc me faire mourir ? — Tu le verras bien. La perte de ta carcasse ne serait pas un grand malheur. Allons, houp ! » Les aides se précipitèrent sur le poète qui jetait des cris aigus : ils lui passèrent autour de la taille l'abominable tricot qui enserre les bras et les mains, et empêche tout mouvement. Ainsi lié, ils le descendirent dans la grande salle d'hydrothérapie, retentissante, carrelée de mosaïque, où il y a une estrade pour l'opérateur, et une barrière à laquelle s'accroche le patient. « Déshabillez-le, grogna Garuche. Toi, Canelon, regarde. Celui-là est un furieux. On lui sert le plus gros jet. » II monta sur son trône de bois, saisit un énorme tuyau. Nous autres restions près de la porte ; et la victime nue, tremblante de froid et de terreur, aggrava ses hurlements et se cramponna d'avance à la balustrade : « Chante, mon bonhomme, chante, ricana mon aimable collègue. Tu vas faire connaissance avec fifille ;— et, tournant un robinet, il expliqua: — Fifille, c'est ma lance. » Aussitôt se déchaîna une cataracte bondissante, ruissellement barbare au travers duquel gambadait un déplorable pantin. Il sautait de côté et d'autre, courait comme un cheval autour de la piste, ruait en avant, en arrière, s'accroupissait, pivotait sous les coups affreux du lourd bâton liquide, qui, par l'adresse infernale de Garuche, devenait tout à coup un fouet aux mille lanières cinglantes. Ses clameurs stridentes dominaient le rire de ses bourreaux et le tumulte bruissant de l'eau qui claquait sur sa peau fripée, glissait, rapide écume, sur les surfaces luisantes de mosaïque. A la fin, il tomba à terre et se tordit comme un ver, tandis qu'impassible, Garuche dirigeait sur lui, en balayant, le jet irrésistible et brutal : « Tiens pour tes cuisses... Tiens pour ton dos... Tiens pour tes pattes... Ça y est. Enlevez, garçons ! »

Les aides soulevèrent le corps pantelant et le criblèrent de coups de poing, histoire de le ranimer. Il gémissait sourdement. On le roula dans une couverture et on le remonta dans sa cellule, tandis que Garuche criait :
« Pas la peine de lui mettre la camisole. Il a son compte. »
Et s'adressant à moi :
« Tu vois ; ça n'est pas plus malin que ça. J'suis en nage. Viens boire un verre. Allons à la douche de vin. »

Quand ils étaient bien ivres, les scélérats se distrayaient à doucher à mort. On choisissait, de préférence, les pensionnaires de la section Lambert. Celui-ci, après quelques bouteilles, me fournit de franches explications. Je le vois, penchant sur moi sa lourde face d'ivrogne malicieux, et remuant son gros doigt devant son œil :

« Copain, j'vas t'dire. Mais chut ! silence, mystère !... Le patron ne blague pas là-dessus, et s'il savait que je cause... Enfin, t'es un frère... Donc, les miens, les raisonnants qu'on les appelle, ne sont pas plus fous que toi et moi. Mais il y a tout avantage à les escoffier, vu qu'on les met ici pour ça.
— Je faisais la bête.
— Tu comprends pas ? Suppose que t'es un gros bonnet, un fameux docteur, un de l'Académie, du Tribunal, du Sénat, du Parlement, du gouvernement... Bien... Suppose que t'as un parent qui t'embête, qui sait sur toi des choses malpropres, ou qu'a de l'argent qui te revient et qui ne meurt pas assez vite. Eh ben ! avec une bonne petite feuille de papier, tu l'envoies à Ligottin et c'est le papa Lambert qui s'en charge. Et le papa Lambert sait bien qu'il a droit à une gratification quand il arrive malheur à un de sa rotonde. Tu saisis, fiston ?... Vrai, t'es guère futé ! »

J'aurais bien voulu pénétrer dans cette partie mystérieuse du service, mais Lambert refusa de m'accompagner et de me prêter les clefs :
« Pas de ça, mon vieux. Si j'étais pigé, je sortirais pas vivant d'ici, ni toi non plus. C'est des mystères. Faut pas jouer avec les choses graves... »
Un hoquet conclut cette sage réflexion.

Quant à moi, je faisais semblant de doucher mes artistes. En réalité, je dirigeais le jet d'eau contre le mur, tandis qu'eux, près de l'estrade, reconnaissants, me regardaient avec de bons yeux attendris. Ils m'expliquaient l'utilité sociale de Ligottin : l'indépendance, voilà ce que redoutent surtout les Morticoles. Pour lutter contre les esprits libres, ils ont imaginé les maisons de fous, bien préférables encore aux hôpitaux-prisons. Les quelques révoltés trouvent là un tombeau discret, un asile sûr. Grâce à une forte mensualité, Cloaquol ne fait jamais, dans ses journaux, la moindre allusion à ce petit trafic.

Bien entendu, quelques vrais fous servent de paravent et d'excuse à cet abominable in pace, reconnaissables à leur tranquillité apparente et aux égards qu'on a pour eux. On ne les roue de coups que tous les trois jours. On leur permet de se promener dans un morne petit jardin, d'y épancher leurs gestes excessifs et le trop-plein de leur imagination. Ils marchent à grands pas, déclament, et lèvent les bras au ciel dans une attitude suppliante, ou bien, affalés sur un banc, les yeux caves, les membres flasques, ils suivent au-dedans d'eux-mêmes quelque déplorable cortège. D'autres m'arrêtaient par un bouton de mon uniforme, me tenaient des discours incohérents qu'il fallait écouter avec patience, sous peine de les exaspérer.

Au bout du jardin, s'élevait un hangar où l'on reléguait les animaux fous, car les bêtes subissent la pression sociale et se détraquent comme leurs maîtres. Je vis là des chiens qui avaient tenté de se suicider et qu'on devait nourrir de force, des chats mélancoliques, aux regards remplis de douleur, enfin un perroquet furieux, qui se précipitait impétueusement sur les barreaux de sa cage et les mordait. Il avait appartenu à une vieille gâteuse, enfermée dans l'autre corps de bâtiment, section des femmes.

Quelquefois une falote tête grise apparaissait à une des fenêtres de ce domaine où nous n'avions pas le droit de pénétrer et vociférait des imprécations. Alors on entendait, en écho, une voix de fausset, nasillarde et troublante. C'était le perroquet qui reconnaissait l'accent de sa maîtresse et lui répondait dans son langage...


Jules et Edmond de Goncourt, Charles Demailly, Paris, Charpentier, 1876

p. 398-406 :
Combattre le mal au moyen de la confiance et de la douceur, avec un raisonnement indulgent et amical, et sans choquer tout d'abord le malade dans ses illusions, sans le heurter de face, rappeler et rassembler peu à peu en lui tout ce qui lui reste de conscience de lui-même, de jugement net, de vérités non ébranlées, de lueurs saines ; essayer et éveiller chez lui tous les sentiments d'amour-propre qui correspondent à la raison et la font jouer ; chercher à lui faire toucher, à lui faire avouer à lui-même, s'il est possible, sa propre insanité ; n'agir sur le physique que par une médication douce, des bains tièdes, des sinapismes, au besoin quelques applications de sangsues ; telle était la doctrine de ce médecin, et tel fut son traitement.

D'ailleurs, dans cette illusion de l'ouïe, une des illusions de l'aliénation les plus ordinaires et non les plus graves, il ne voyait qu'un trouble passager, une confusion des facultés à la suite, d'une commotion, dont le temps, un retour à sa vie et à ses habitudes, un déplacement de lieu, pourraient guérir Charles sans laisser de traces.

Et, entourant Charles de ses soins, le berçant doucement de projets, il essayait de le décider à un grand voyage d'Italie, cherchant déjà parmi les internes de son hôpital le plus gai et le plus doux compagnon de route pour ce pauvre esprit malade.

Charles allait mieux. Mais cette terrible maladie, la maladie des fous, semble folle elle-même. Elle n'a ni marche, ni régie. Une figure entrevue, un souvenir rappelé par n'importe quoi, un dérangement physique, une variation du temps, souvent ce quelque chose d'intangible qui échappe à la science, que sais-je ? une atmosphère pareille à l'atmosphère des journées de juin 1848, qui agita tous les fous de Bicêtre, mille électricités inconnues ont action sur elle et la déchaînent.

Tout à coup, sans aucune cause apparente, l'amélioration de l'état de Charles fit place à une aggravation. Les voix revinrent, plus incessantes, plus torturantes. Charles ne voulut plus répondre à rien. Une coloration momentanée du teint exprimait, seule qu'il comprenait ce que lui disaient le médecin et Françoise. Il regardait au loin avec de grands yeux fixes, agrandis par une terreur immense. Et tout le long du jour, les deux coudes sur les genoux, une main serrée contre la poitrine, l'autre portant sa tête à demi renversée, le visage convulsé par l'angoisse, tressaillant au moindre bruit, immobile et tremblant, il semblait la statue douloureuse de la Peur aux écoutes...

Hélas ! il en était arrivé à cette triste période de la folie mélancolique, où la volonté inconsciente, envahie par le désespoir, cède à la déduction rigoureuse d'un principe faux : il en était à la manie du suicide ! Déjà deux ou trois fois, en contemplation devant les nuages blancs courant clans le ciel bleu, les appelant, leur disant de venir le chercher, il avait essayé d'enjamber la fenêtre ; on l'avait arrêté à temps. Mais à ces élans, à ces appels instinctifs de la mort, à ces tentations du moment et de l'occasion, succédaient, sans se faire attendre, des résolutions et des plans de suicide arrêtés et mûris, dont la préoccupation n'échappa pas au médecin.

XC

La femme de Charles fut prévenue. Chavannes, mandé à Paris, accourut.

Un conseil de famille prononça l'interdiction, et le malade fut transporté à Charenton.

Là, une chambre particulière, un domestique à lui, la pension la plus chère, entourèrent Charles de ce luxe et de ces soins, de ce confortable, et, si l'on peut dire, de ce bien-être de la maladie qui ignore la misère.

La première impression d'un malade transporté dans une maison d'aliénés, jeté en face d'une cheminée grillée, d'une glace grillée, mis au contact avec des visages inconnus, dans un milieu nouveau et redoutable pour lui, enlevé soudainement au théâtre de sa folie et à son domicile, délivré de la perception de l'affliction de ceux qui l'entourent, trouvant des soins et des égards là où il craignait de trouver il ne savait quoi dont, il avait peur, cette première impression est un sentiment de stupéfaction qui fait diversion au cours de son mal.

C'est aussi un vague sentiment de crainte, qui, modérant l'excitation nerveuse, câline le malade et le dispose à la passivité, à l'obéissance, à l'accomplissement des ordonnances. Il arrive encore aux premiers jours que l'aliéné, devant cette surveillance qu'il sent tout autour de lui, renonce de lui-même à toute tentative de suicide, convaincu d'avance de son inutilité.
Le visage tiré, le teint jaune, les lèvres sèches et rouges, l'œil inquiet, Charles demeurait immobile auprès de ce nouveau foyer. Il faisait de courtes réponses coupées de longs soupirs, il s'écriait : « Je veux m'en aller... je veux savoir... »

Et il continuait à frémir, à tressaillir au bruit, à s'épouvanter du silence, à montrer continuellement sur sa face l'anxiété du regret, de la terreur, du désespoir ; mais il semblait avoir abandonné toute idée de s'étrangler, et, quoiqu'il fit mille difficultés pour prendre un bouillon, ou parvenait a le lui faire prendre.

Le système du médecin-chef était spécialement pour la mélancolie, la lypémanie des médecins aliénistes, à peu près le système du premier médecin de Charles. Il était partisan du traitement moral, sinon comme traitement exclusif, au moins comme traitement prédominant ; mais il avait été amené, par ses études et par ses expériences, à faire entrer dans ce traitement la douleur, non point comme un châtiment physique, mais comme un agent moral.

Assimilant, dans sa pensée, les fous à des enfants, il pensait que la punition, si nécessaire à l'enfance, si bienfaisante dans les premières années de la vie de l'homme, devait être appliquée à la folie, à cette enfance d'un cerveau qu'il fallait ramener à la virilité avec l'aiguillon et le frein de la correction.

Voulant laisser à Charles le temps de prendre ses habitudes, voulant aussi, en lui faisant attendre sa visite, le disposer à l'acceptation de cet ascendant qui est la plus grande arme du médecin contre ces sortes de maladies, il attendait la fin de la première semaine pour le voir, quand on vint l'avertir que M. Demailly refusait absolument de prendre aucun aliment.

Le médecin entra brusquement dans la chambre de Charles, prit la tasse de bouillon et la lui présenta. D'un revers de main, Charles la lança au milieu de la chambre.

Le médecin ne dit rien à Charles, demanda un autre bouillon, et le lui tendit froidement. Charles détourna énergiquement la tête.
—Monsieur, - lui dit le médecin, - je suis désolé que vous nous forciez à recourir à une pareille extrémité... Mais, puisque vous ne voulez pas être raisonnable, nous allons être obligés d'employer la force...
— La... la force ?... oh !
Et les yeux de Charles menacèrent.
— La sonde ! demanda le médecin.

Trois hommes s'emparèrent du malade, lui renversèrent la tête et lui mirent la sonde... Mais Charles, avec cette énergie et cette furie de volonté des mélancoliques qui veulent mourir de faim, recrachait le bouillon à mesure. Entre lui et les trois hommes, il y avait lutte. La sonde pouvait être dangereuse

— Il y a de la glace dans le réservoir, n'est-ce pas ? dit le médecin.
— Qu'on porte monsieur dans la salle.

Et Charles fut mis dans une baignoire, sous le robinet de la plus forte douche ; l'affusion froide commença. La souffrance de Charles devait être horrible ; il pâlissait affreusement, mais il ne desserrait pas les dents.

Le médecin le questionna, lui demanda s'il voulait manger. Charles restait muet. Il resta muet une demi-minute, une minute !... puis, sous la douche qui tombait toujours, fondant en larmes, se répandant en cris et en paroles entrecoupées :

— Pourquoi me faire souffrir ?.. autant souffrir ?... Qu'est-ce que je vous ai fait ?... Ah ! je sais bien qui vous êtes... J'en ai lu, moi aussi, des livres de médecine, quand j'ai eu peur... Vous êtes, vous, le médecin Hemroth ! le barbare Hemroth !... et vous tous des bourreaux allemands !... Je vous entends, allez ! Pour vous la folie, c'est une maladie de l'âme, de l'âme qui a péché... Oui, c'est toi qui as dit qu'il faut des châtiments à la folie... tu as dit péché! tu as dit châtiments ! Oui, oui, je me rappelle bien... et que c'est parce qu'on n'a pas eu toute sa vie devant les yeux l'image de Dieu... mais... je l'ai eue, moi, l'image... et Dieu... toujours... Je ne veux plus de cela sur la tête, assez !... Je n'ai jamais fait de mal, moi, jamais, parole d'honneur !... Ce sont les voix qui m'en veulent... Non, vous n'êtes pas Hemroth... ni les amis d'Hemroth... Non, mes bons messieurs... je vous en prie... mais puisque je vous promets... je mangerai, là, je mangerai...

Quand Charles fut sorti du bain, on lui apporta un bouillon. Il le refusa ; mais, à la menace d'un second bain, il se résolut à avaler. De nouveaux bains eurent raison de nouveaux refus ; et Charles recommença à manger.

XCI

II était dans le bain sous la terrible douche.
Le médecin lui disait :

— Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que vous me racontez... C'est pour cela que vous êtes ici, et vous ne sortirez d'ici que quand vous vous reconnaîtrez vous-même...

— Vous voulez que je n'entende pas ce que je vous dis que j'entends ? — répondit doucement Charles. — C'est très-bien... Moi, je sais bien ce que j'entends ; mais vous ne voulez pas que j'en parle... parce que vous dites que ce n'est pas vrai... je veux bien, je n'en parlerai plus... mais je ne peux pas ne plus entendre.

— Il faut que vous veuillez ne plus entendre.

Et la douche continuait.

XCII

Les soins, un régime sévère, une médication habile, peut-être même ces douloureux moyens de correction, ce tonique de la souffrance employé contre la lâcheté de l'imagination triomphèrent peu à peu, lentement, mais sans arrêt, du mal de Charles.

Dans ses dialogues avec le médecin, dialogues qui étaient devenus des causeries, Charles ne parlait plus des ces « ennuyeuses voix » que comme de bruits qu'il lui semblait bien avoir entendu. Ce n'était plus une affirmation, mais une dernière défense, timide et honteuse, dont le médecin venait facilement à bout. La vie, la chaleur, revenaient, de jour en jour, à ce misérable corps, amaigri et ravagé.

Au milieu de ces promesses de santé, la volonté, cette faculté dominée et comme submergée, échappait à la domination et à l'envahissement de tous ses pouvoirs, et, reprenant ses forces propres et la personnalité clé sa vie, recommençait à vouloir. Moralement et physiquement, Charles sortait de l'apathie, de l'immobilité, de l'inconscience, de la mort.

L'exercice avait ramené l'appétit ; toute crainte de lésions abdominales avait disparu, et la guérison complète du convalescent n'était plus qu'une question de temps dans la pensée et dans les espérances du médecin, qui le voyait commencer à railler « les voix » avec une espèce de sourire aux lèvres, reprendre intérêt aux idées qui n'étaient point les idées de sa maladie, et se remettre à lire, sans éprouver ce fatigant phénomène de la vision qui fait chevaucher devant les yeux les lettres l'une sur l'autre.

Charles, il faut le dire, était encouragé et aidé dans sa convalescence parles prévoyances et les attentions de tous ceux qui l'approchaient. Il n'y avait que sympathies autour de lui. Tous, et les plus rudes mêmes, dans cette maison habituée au malheur, avaient été émus par le malheur de ce jeune homme.

Sa mélancolie si douloureuse d'abord, maintenant si doucement sérieuse, sa jeunesse, les manières affectueuses de sa reconnaissance, son histoire, qui, bien qu'ébruitée à l'oreille et incomplètement, le recommandait à tout homme de cœur, son nom aussi, que quelques-uns savaient par ses livres, lui avaient gagné cet entour de bons vouloirs, d'amitiés apitoyées et de charités délicates qui se fait dans tout établissement pareil, autour d'une pareille victime.

Et ce n'était pas le moindre des secours de Charles contre lui-même, contre le retour de ses illusions et de ses désespoirs, que cette conspiration des voeux et des soins de tous pour son rétablissement, tant de mains qui semblaient le soutenir et le porter vers la santé, et ces soins dévoués et tendres de tout le personnel médical qui peut-être ne croyait mettre à cette cure que l'amour-propre de la science, et y mettait le zèle de l'humanité.

Chavannes, qui était venu le voir à la fin de l'hiver, l'avait trouvé si bien, qu'il avait voulu l'emmener. Mais sachant, par de trop tristes épreuves, le danger des rechutes, et ne voulant rendre Charles à une entièreliberté que parfaitement guéri, le médecin avait conseillé à Chavannes d'attendre le printemps, le vrai temps de la campagne, et le plus propre à la terminaison heureuse des maladies morales.

En attendant, il avait délivré Charles de toute surveillance et presque de tout régime. Charles menait à peu près la vie d'un détenu politique dans une maison de santé ; et, approuvant lui-même les appréhensions de la médecine, il attendait le terme fixé avec la raison d'un être parfaitement raisonnable.

Le mieux se soutenant, le médecin adjoint, qui s'était lié avec Charles, obtint la permission de l'emmener quelquefois avec lui à Paris, de le promener, de le distraire de façon à le préparer et à l'acheminer à la reprise de possession de sa liberté.

Un soir, [...] ils se trouvèrent devant les lumières d'un petit théâtre du boulevard du Temple, et le médecin vit dans l'œil de Charles un si grand désir d'y entrer qu'il prit une loge [...] le médecin vit, pour la première fois sur son visage l'expression vivante et animée de l'homme que Demailly avait été autrefois.

— Je vous remercie bien, docteur... Décidément, c'est fini, bien fini, je le sens... C'était une envie que j'avais depuis bien longtemps, mais je n'osais pas vous en parler... Ah ! combien je suis heureux ! — Et des larmes de bonheur montèrent aux yeux de Charles et lui échappèrent.

— Je le savais bien, que c'était fini... Voyons, du calme, mon ami...

Mais Charles, les yeux dans son mouchoir, pleurait, et c'était de si douces larmes qu'il pleurait, qu'il resta longtemps sans regarder la scène.

Quand il releva la tête, il y avait sur le théâtre une femme ; et c'était entre elle et un jeune homme un dialogue d'amour assez vif...

Le sang, en un instant, monta à la tête de Charles, ses yeux s'agrandirent effrayamment, ses lèvres frémirent... Le médecin voulut le faire sortir :

— Non, docteur, puisque je ne suis plus fou, plus fou, je vous le jure ! — Et une trépidation terrible agita tout son corps...

Le médecin voulut le prendre dans ses bras et l'emporter ; mais Charles s'accrocha des deux mains à la banquette, et, d'un violent coup d'épaules, se débarrassant de l'étreinte du docteur, et se dressant debout, presque élancé hors de la loge, dans l'étonnement de tous, son doigt montra l'actrice, sa bouche cria :

— La voix... la voix adultère !

XCIII

Pendant qu'on s'emparait de Charles, le médecin entendit:
— Tiens ! c'est ce pauvre Demailly ! — On le disait guéri... — II ne savait donc pas que sa femme était tombée du Gymnase ici ?
Il fallut emporter Charles pour l'emmener. Il se défendait des pieds, des mains, des dents, de tout ce qui peut déchirer, mordre, ruer, frapper. Il fallut le lier dans la voiture. Arrivé à Charenton, les remèdes les plus violents, les plus énergiques moyens d'épuisement d'un transport, depuis des saignées à blanc jusqu'à l'épouvantable barre de fer rouge appliquée sur la nuque, échouèrent contre cet accès de rage, contre cette manie de destruction qui lui faisait mettre en pièces tout ce qu'il touchait.
A cette longue et effroyable crise succéda la prostration. Et, si affaibli, si épuisé, si anéanti que fût le furieux, il lui échappait encore des cris de rage.
Puis enfin, Charles ne pouvait plus prononcer une parole. Il ne pouvait plus faire un mouvement qui indiquât qu'il fût sensible à la parole des autres. Il avait la face agitée de mouvements convulsifs, l'œil fixe et inexpressif, le corps, partout où il touchait les draps, couvert d'excoriations brunes. Le pouls était petit et lent. Le dernier assoupissement commençait ; Charles Demailly allait mourir, il allait être délivré!… Mais il y eut un miracle, un miracle au bout duquel, sortant de ce sommeil et se réveillant vivant, il eut soif et voulut boire… Le malheureux : il ne savait plus les mots avec lesquels on demande à boire !

XCVI

Et il vécut. Il vit, comme s'il avait été dévoué à épuiser jusqu'à l'horreur les expiations et les humiliations de la pensée humaine. Il vit pour n'être plus aux mains de la vie, que l'effroyable exemple des extrémités de nos misères et du néant de nos orgueils…

Tout, jusqu'aux noms dont on nomme, dans le langage humain, les choses nécessaires à la vie, tout a quitté sa mémoire. Plus de passé, plus de souvenir, plus de temps, plus d'idées !

Plus rien de survivant à la mort, qu'une masse de chair d'où sortent des petits cris, des grimaces, des pleurs, des rires, des syllabes inarticulées, des manifestations que les hasards de l'idiotisme poussent sans motif au-dehors d'un être !

Plus rien d'humain que ce corps, n'appartenant plus à l'humanité que par la digestion ! ce corps lié sur un fauteuil, balbutiant des monosyllabes de l'enfant dans ses langes, immobile et remuant avec un mouvement incessant d'élévation et d'abaissement des épaules, jetant dans l'air, à la vue du soleil, ce cri animal : coc…coc, ouvrant la bouche à la nourriture qu'on apporte, et se frottant contre l'homme qui lui donne à manger avec la caresse et la reconnaissance de la bête…

Paris, janvier 1859


Alexis Ponson du Terrail, RocamboleLa corde du pendu, Paris, Arthème Fayard, mars 1910 [La Petite Presse, 29 mars-18 juillet 1870]

p. 245 :

- Et que lorsque qu'on a le malheur de lui adresser une réclamation, il vous répond par l'ordre donné aux infirmiers de vous administrer une douche.

- J'ai voulu lui raconter mon histoire, reprit lord William.

- Et il ne vous a pas écouté.

- Il m'a fait mettre au cachot.

- Moi, dit Edward Cokeries, j'ai eu le fouet. »


 Hector Malot, Un beau-frère, illustrations de P. Cousturier, Paris, E. Dentu, 1891

pp. 336-374 :
« Arrivé au Luat, on m'a mené devant l'abbé Battandier, le directeur. J'espérais qu'après quelques mots d'entretien, il allait reconnaître l'erreur dont j'étais victime et me rendre à la liberté. Mais pour un aliéniste, le genre humain entier doit être fou, puisqu'il a donné l'ordre de me conduire au quartier des agités. D'ailleurs, eût-il voulu me relâcher, il n'en avait pas le droit ; je suis prisonnier du préfet et je dois rester à sa disposition. C'est au moins ce que j'ai compris. [...] J'ai cru que je pouvais m'échapper [...] mais j'ai été repris par les gardiens, et, comme punition, plongé de force dans une baignoire où l'on m'a pris le cou dans un couvercle en fer.
Je ne sais pas si ces bains peuvent faire du bien à un malheureux fou ; pour un être raisonnable, c'est quelque chose d'horrible : l'éponge imbibée d'eau froide sur la tête, et autour du cou le couvercle de fer qui vous emboîte, il y a de quoi exaspérer un saint.
Je suis cependant sorti de là décidé à la résignation quand même, et j'ai eu la force de n'y pas manquer quand on m'a passé la camisole de force. Tu sais ce qu'est cette veste de grosse toile qui se ferme derrière le dos, et dont les manches, prolongées au delà des mains, sont réunies et sans ouverture. L'immobilité dans laquelle elle vous maintient est énervante ; je crois que j'aime encore mieux les menottes, au moins elles vous avertissent par la douleur. Quand je fus ainsi habillé, on me lâcha dans la cour, et à mon premier pas je faillis tomber, car, lorsqu'on a les bras collés contre le corps, on est mal en équilibre.


 John-Antoine Nau, Force ennemie, Bruxelles, Gramma, « Le passé du futur », 1994 [1905]

pp. 174-183 :
Voici qu'une petite lueur d'un bleu froid, d'un bleu acier entre dans le cachot par une lucarne. Lentement, lentement elle blanchit. Je pense à des choses absurdes et incohérente: à la place de la Roquette, à des bagnes russes, à des pontons mouillés sur des rades polaires, à la guillotine, à des gens qui entrent vers cette heure-ci, par ce jour faux et glaçant dans une cellule : « Votre pourvoi est rejeté !» — à des malheureux oubliés dans une mine après un éboulement qui ne voient plus le jour que par une fissure lointaine, des cabanes d'Esquimaux enfouies sous la neige, — à de déchirantes musiques de cuivre dans des cours de caserne, à des cliquetis d'armes, au sourd tonnerre des cross ébranlant le sol, à une parade de soldats, à une dégradation militaire. Une horrible voix de soudard alcoolique ânonne des mots stupides et féroces...
... Mais ce que j'entends, c'est l'épouvantable fracas des battants blindés, les cris des barres de fer, le baryton guttural et insistant du Bid'homme qui approche :
— Où est-il, le « bragouillon », le « strigouillât », le « schniffamouck » ? Il va la danser, cette fois, le « salampouff », le « vachardouillaud », le « sacribouillacastafouinouillard ! »
(Bid'homme est du Doubs ! On le croirait de Saint-Flour !)
Ah ! je savais que je ne verrais pas le nabot, ce matin, sous les traits du jeune médecin pensif pour illustrations, son rôle depuis quelque temps ! C'est le « Bid'homme dans un bénitier » qui va ruer de mon côté ! Il donne déjà des coups dans la porte et doit arracher les clefs à un gardien, car une poigne d'épileptique crochète la serrure et le battant de fer , qui est — positivement — jeté contre la muraille.
L'aimable aliéniste bondit sur moi comme un chat-tigre et me cloue ses énormes doigts velus dans le cou, tandis que ses bottes me martèlent les tibias et qu'il beugle :« Saloupiou ! Saloupiat » au moins dix fois de suite. Je ne puis résister au désir de lui assener deux phénoménaux coups de poing sur le crâne et ce m'est une douce satisfaction de l'entendre hululer de rage, de le voir lâcher prise et s'asseoir un peu rudement sur le carreau de la cellule. .
Mon triomphe ne me réjouit pas longtemps. Bid'homme fait une cabriole qui le remet sur pied, pousse en avant les gardiens de forte taille qui l'accompagnent et leur ordonne de me saisir par la peau du... dos et par les chevilles. — C'est ainsi que je suis emporté, la tête en bas, sans songer, pour la minute, à résister, le moins du monde, exactement comme hier en des circonstances pareilles.
Ce qui qui m'étonne, c'est qu'en dépit de ma haine pour le castre, en dépit de la terrible rancune que je lui garde, je lui reconnais, à présent, en quelque sorte, le « droit » de me « punir » comme si j'étais un esclave ou un animal et lui mon maître ou mon dompteur. Je suis content de ma révolte de tout à l'heure et pourtant « je me donne tort ».
Cela seul me prouverait que mon état mental ne s'améliore-pas.
Je ne sens tout cela que confusément.
Bid'homme, lui, pousse des cris d'Apache victorieux veut me donner des coups d'éperon. Il faut que mes porteurs s'interposent ! L'un d'eux, même, grommelle assez haut:
— Pour un rien je lâcherais le malade et je f... icherais le médecin à la douche. J'vas prévenir le Directeur : ya à longtemps que je veux l'faire !
L'autre répond sur le même ton :
— Sûr qu'y faut pas l'laisser continuer. Ça serait une crapulerie !
D'un mouvement instinctif et simultané, ils me replantent sur mes semelles et me prennent, assez doucement, chacun par un bras.
Bid'homme n'écoute rien, ne voit rien ; il exulte ; chante :
On va le f...ourrer dans l'bouillon,
La belle digue-di, la belle digue-don !...
Nous arrivons au pavillon des bains, dans une sorte de hall où je n'ai pas encore pénétré et le médecin-adjoint me remet à deux autres gardiens inconnus de moi, de nouveaux employés de l'établissement sans doute, deux gnomes fauves et trapus qui lui ressemblent comme des frères :
— Allez-vous-en, dit-il sans aménité aux deux grandis gaillards. Je n'ai plus besoin de vous : j'ai mes hommes, ici !
La porte se referme sur ceux qui m'avaient défendu.
Maintenant Bid'homme se fait cordial et bon enfant avec ses « pareils ». Il plaisante ; il est folâtre :
— On va se payer une petite partie de rire. On va calmer des ardeurs qui devenaient dangereuses. F...ichez-le-moi à poil, ce satyre et après cela, au grand baquet !
Même avec moi il est jovial :
— Ouais ! mon fripouillard, vous allez vous amuser ! Il y a de la place dans la « boutique à poissons ». Vous pourrez vous servir de vos nageoires. Vous aurez tous les bonheurs : plongé et douché à la fois ! Et puis, vous savez, ces deux là! (montrant les gnomes), ce sont des praticiens de première force. Je les ai formés dans le temps, dans le bon de la maison-modèle de Baume-les-Dames ! Soyez tranquille ce sont des gars de ma famille, des Bid'homme ! Et ils n'épargneront rien pour contenter un ami de leur parent. Allez-y, cousins ! Que la fête commence !
Les hideux bouts de monstres, forts comme des lutteurs de baraque, m'ont vite arraché mes vêtements, un peu d'épiderme aussi et, — au commandement de Bid'homme
— Dans le jus ! — à la grenouillarde !
Ils me plient brutalement le corps en trois, les genoux au menton, les talons touchant le haut des cuisses et m'envoient dans une grande et assez profonde piscine, la tête la première. —Je me cogne un peu le crâne contre le fond du bassin mais parviens à reprendre assez vite la position verticale. — Debout, j'ai de l'eau presque jusqu'à la bouche, mais enfin je puis respirer. C'était la seconde que guettaient mes tourmenteurs ; deux jets d'eau qui me font l'effet de deux trombes me frappent, l'un en pleine figure, l'autre derrière la tête. Je suis aveuglé, j'étouffe ; il me paraît que ma boîte crânienne va éclater, que ma face devient un bouillie. — Comme l'illustre Gribouille, je plonge, mais au bout d'un quart de minute, peut-être, il me faut, à tout force, remonter ma tête pour, vite ! — aspirer une bouffe d'air. Mais à peine en ai-je eu le temps que les deux lances m'ont visé. Il me semble que deux masses de plomb broyantes et glaciales me brisent la nuque, me fracassent le front. Et quel bruit effroyable dans ma tête ! Oh ! c'est horrible ! Je vais mourir... je n'en puis plus ! je n'en puis plus ! De l'air... Au secours !... De l'air ! Ô ces chocs !... Ô l'étouffement !.
... Mais comme cela dure longtemps ! Comment puis je résister ainsi ?... Peut-être ai-je l'instinct d'attendre, pour sortir ma tête, que la trombe se soit abattue, — qu'il y ait une accalmie d'une seconde. Alors il est probable que j'aspire l'air goulûment et que je replonge comme un boulet. Je sais qu'au moment précis où j'arrive au fond, j'entends toujours la masse d'eau qui tonne à la surface du bassin.
C'est une sorte de « Marie trempe ton pain » tragique, certain que je deviens de plus en plus adroit, que je respire de mieux en mieux ; la volonté me revient ; je vais sortir de la piscine dès que je pourrai !... Ah ! j'ai bondi plus haut, cette fois, j'ai empoigné le rebord de la grande vasque ; il est de pierre rugueuse, fort heureusement, j'ai de la prise : ... Victoire ! j'ai reçu les deux jets d'eau sur les reins ! J'ai les poumons libres plus d'une demi-minute, et plus, et plus ! encore plus !... Un nouveau « rétablissement » et j'ai les pieds sur les dalles du pavillon des bains. Je vois clair ! Mes yeux me font encore un mal terrible mais je puis les ouvrir franchement. Pas de perte de temps ! Il s'agit de courir, de courir ! Je ne songe pas à m'enfuir du pavillon mais seulement à garder ma vie le plus longtemps possible. — Je me sens de force, maintenant, à lutter une demi-heure ; en une demi-heure tout peut arriver, même la mort de Bid'homme !
Les cousins de ce buffle visent mal, à présent. Je suis trop leste pour eux depuis que je suis sur « du solide ». Leurs trombes me ratent neuf fois sur dix ou m'atteignent à peine. Bid'homme court après moi tout autour du bassin. C'est très drôle !
Aïe !... m'ont-ils cassé un tibia ! Abandonnant leurs appareils à douches m'ont-ils lancé une chaise, une pièce de bois quelconque dans les jambes ? Je tombe ; le médicastre me ramasse, me passe aux deux estafiers :
— À l'eau ! À la grenouillarde ! Mais il faut le laisser sortir de temps en temps ! La demi-noyade, puis la poursuite ! Ça, c'est un jeu !
Les trois gnomes se tordent de rire.
Le terrible jeu ne dure même pas une minute, cette fois. Avant de recevoir la première lourde fusillade, avant même de disparaître dans le gélide bassin, j'ai vu que la porte ouverte, que le Dr Froin regardait, écoutait !
C'est fini ! Les trois gnomes me laissent sortir bien paisiblement.
La voix du Directeur n'est plus reconnaissable éclate, elle clangore :
— Ah ! bandits ! canailles ! assassins ! assassins ! Je vous y prends cette fois ! Ah ! vous avez rétabli la torture chez moi ! Je devrais vous faire envoyer au bagne !... Monsieur Bid'homme, vous n'êtes plus rien dans cette maison ! Ficelez vos paquets ! S'il vous faut un certificat, je me charge de vous en rédiger un, moi ! Filez immédiatement, vous entendez ! Je ne veux plus de vous ici sous aucun prétexte. Au galop, ou gare les gendarmes ! Et que font chez ces valets de bourreau que j'avais jetés dehors il y a un an ? Hors d'ici, gredins... ou voici une trique... et nous verrons
La sortie des trois artistes manque de noblesse.
Je me rhabille aussi vite que je peux. J'ai une longue plaie à la jambe droite. Un escabeau renversé sur le sol est plein de sang.
Le Dr Froin ne s'occupe plus de moi : II est maintenu consterné, bouleversé, au point de monologuer :
— Tout cela est arrivé par ma faute ! Quand on est souffrant on ne garde pas sur les bras une pareille maison Et l'on m'avait déjà fait pressentir que ce Bid'homme... et je n'avais pas voulu le croire !... Une fois seulement !... Et je ne l'avais pas même mis en observation ! Mais il était bien amendé ou... du moins... je croyais ! Eh ! l'on n'a pas le droit de croire avec une responsabilité comme celle-ci ! On a le devoir de tout observer, de tout surveiller soi-même !... Au fait, si ce malheureux est fou, j'agirai mieux en l'enfermant ici, tout de suite. Je vais savoir cela dans une minute !... Ah ! vieillir ! perdre sa santé ! ne plus s'occuper — (et insuffisamment !) — que d'une partie de ses obligations ! Il faut que je me retire, que je mette un autre médecin plus jeune àma place !
A ce moment il m'avise inquiet, malheureux, ne sachant que faire de moi-même : dois-je rester là ou me sauver bien vite, au contraire ? Malgré mon désolant état d'esprit je conserve une lueur de « bon sens » (?) ou plutôt de ruse intéressée, égoïste. Si l'explication a lieu tout de suite, elle sera moins féroce que plus tard, quand le Docteur aura repris tout son sang-froid.
Il m'avise donc et marche droit à moi :
— Monsieur Veuly, [...] vous êtes plus malade que jamais et sous le coup des sauvages tortures que ces bandits vous ont infligées. En tout cela je suis plus coupable que vous. Il n'y a pas de surveillance ici !... Que je reste à Vassetot et cette maison de santé pourra ressembler bientôt à celle du « Dr Goudron et du Professeur Plume ». Vous connaissez cette nouvelle d'Edgar Poe ?
II se radoucit de plus en plus en parlant et je retrouve bien mon brave père Froin, bonhomme, flâneur et amusé par des souvenirs de lecture, à l'instant même où il est peut-être menacé d'acquérir une célébrité scandaleuse, de subir une campagne de presse, de passer pour un gâteux ou pour un malpropre individu !
Il reprend, tout à fait calmé :
— Et voyez, mon pauvre garçon, comme tout cela est malheureux pour vous ! C'est quelques centaines de minutes avant que je reçoive une lettre de votre frère que vous vous livrez à des abominations ! Par cette lettre, M. Julien Veuly me prie de vous mettre en liberté dès son arrivée demain ou après-demain, au plus tard, m'affirmant qu'il lui sera plus que facile de vous faire soigner chez lui. J'ai dû lui télégraphier de remettre son voyage parce que vous avez eu une rechute grave et il me faudra peut-être lui écrire pour spécifier la nature de l'accident. Ce que je lui révèle changera du tout au tout ses intentions. (Je n'ai pas voulu prévenir votre cousin !) En attendant je vais avoir le chagrin de prendre des mesures contre vous. Je ne vous laisserai pas remettre en cellule. Il y a, dans le bâtiment de l'Infirmerie, une pièce confortable d'où l'on ne sort pas comme l'on veut. On va vous y installer et je vous défie bien de disloquer une seule des serrures de sa porte ; vous n'avez qu'une poigne humaine ! Grâce à vous, du reste, tous les appartements, tous les dortoirs de Vassetot seront bientôt munis de serrures pareilles. De plus vous aurez deux gardiens demeure dans votre chambre. Je vous laisse Léonard aux soins duquel vous êtes habitué mais je lui adjoins une espèce de géant. Pour celui-là vous ne pèserez pas plus qu'une allumette...
Mais le Docteur s'interrompt. Il vient de s'apercevoir que le sol rougit autour de moi. Il voit en même temps l'escabau ensanglanté et comprend tout :
— Oh ! les révoltantes brutes ! Et moi qui vous parle de répression sans me rendre compte que vous avez été blessé par ces Fuégiens ! Je vais vous faire coucher et vous panser. Mon cher Veuly, vous êtes un sale individu, mais je suis fâché pour vous. Si je puis atteindre les deux bandits qui vous ont mis dans cet état, je vous promets qu'il referont connaissance avec la « maison  centrale ». On va vous enlever d'ici..
Ma jambe me fait un tel mal que je me tiens difficile debout.
— ... vous enlever d'ici et vous mettre au lit ; après cela je m'occupe de votre plaie ; puis je dépose une plainte...
J'ai beau crier que je ne reconnais ni police ni tribunaux, que je saurai bien me venger tout seul quand je serai libre, le père Froin ne m'écoute plus, il court déjà aussi vite que son rhumatisme le lui permet.
Un quart d'heure plus tard, je suis allongé sur mes matelas, dans mon ancienne chambre (il n'est plus question pour l'heure d'appartements-souricières ni de gardiens-titans). Un bandage antiseptique apaise un peu la douleur me cause ma blessure et le Directeur, assis dans un fauteuil, gourmande sans trop de férocité le triste Léonard dont les moustaches pendent, éplorées.
- J'aurais dû vous flanquer à la porte, conclut le Dr Froin, mais comme j'avais toujours été assez content de vous, comme, de plus, les malades souffrent parfois d'un changement d'infirmier, je vous fais grâce pour cette fois-ci. Oh ! par exemple, si vous vous rendez coupable de la moindre négligence, votre compte est bon ! Vous ne vous en tirerez pas avec un renvoi pur et simple !...


Dubust de Laforest, Les derniers scandales de Paris, XX, Le lanceur de femmes, Paris, Fayard

p. 109 :
Le docteur Patrice Lefial dirige un établissement d'hydrothérapie dans le voisinage du Trocadéro, et la maison qu'il a fondée, à une époque où les traitements d'hydrothérapie n'étaient pas encore popularisés, fait merveille. Ce médecin, répandu dans le monde, sait, par des réclames habiles, tenir tête aux collègues de plus en plus nombreux.

p. 113 :
Après avoir examiné la langue et ausculté la poitrine de la malade, le médecin hocha la tête :
— Un peu de repos... un peu de sagesse !... Pardon, chère demoiselle, mais le médecin est comme un vieux papa... Vous êtes jeune, ardente : il faut vous ménager ! Ce coquin d'amour... enfin, vous me comprenez... Sagesse, sagesse !...
Mary eut un sourire indéfinissable.
Alors, le médecin, toujours plein de réserve, évoqua les accidents multiples, mais non irréparables qui survenaient chez les femmes à tempérament nerveux, par suite de charmants excès. Dieu merci, la science tenait tête au mal !... L'hydrothérapie, l'admirable, la sublime hydrothérapie, avait dans ses mystères des germes de vitalité à distribuer aux personnes faibles... L'eau était le grand régénérateur, la Magicienne qui donnait l'ardeur et la vie !
— Les douches... Oh ! les douches !... Vous n'en avez jamais essayé, Mademoiselle ?
— Non, Monsieur.
— Vous allez voir, chère belle !... Avant une quinzaine, vous ne vous reconnaîtrez plus vous-même !
— Docteur, Monsieur Verneuil me parlait l'autre jour d'un traitement par l'électricité.
— Les électriciens... Des farceurs... rien que des farceurs !... La métallothérapie... Les plaques dynamodermiques... L'électricité statique... des farces, Mademoiselle !.. Ça ne tient pas debout... L'eau !... l'eau !... Tout est là !
Il fut convenu que la malade s'installerait, dès le lendemain, à l'établissement Lefial.
Miss Folkestone emmena avec elle Rose, sa femme de chambre, et le docteur loua à sa cliente le plus somptueux appartement de la maison. Les premiers huit jours se passèrent sans incident. On vivait là, comme en famille, à une table commune présidée par le directeur lui-même.
II était d'usage que chaque nouveau pensionnaire donnât une collation ; Mary fit princièrement les choses ; on était rempli d'égards pour elle ; et plus d'un beau mâle, fortifié par le remède souverain de l'eau, hasarda une déclaration... inutile.
Mary prenait deux douches par jour, et plus particulièrement des douches dites périnéennes : ces dernières la soulageaient beaucoup.
Dans la journée, on se promenait dans le parc ; le soir, on faisait de la musique au salon ; mais, à dix heures, tout le monde devait être couché.
Mœurs patriarcales ! Nul danger : des servantes pour les dames, et des garçons pour les hommes !
Parmi les doucheurs, on remarquait Augustin, un grand noiraud.
Le doucheur courtisait Rose, la femme de chambre de miss Folkestone, et les relations étant difficiles et dangereuses dans l'établissement, Augustin profitait de ses jours de sortie et indiquait des rendez-vous à la fille, dans un hôtel proche de la gare Saint-Lazare.


Paul Féval, Le dernier vivant, t. 1, Les ciseaux de l'accusée, Paris, E. Dentu, 1873

p. 144:
Pièce numéro 120. (Écriture de Lucien.)
18 février.
Je vais réellement beaucoup mieux, M. Chapart, mon docteur, a inventé un sirop. Il me vend de ce sirop qui n’est pas plus mauvais à boire que les autres sirops.
Il attribue ma cure à son sirop.
J’en jette un verre le matin et le soir par la fenêtre.
Cela consomme les bouteilles.
Hier, j’ai commencé le récit que je t’avais promis. Je n’ai pas pu. J’ai lancé au feu trois ou quatre pages.
Je recommence aujourd’hui. Si je ne réussis pas, je n’essaierai plus.
Ma mère est revenue. J’étais si mal hier qu’elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.
Quand elle m’a vu, elle a crié au miracle.
Le Dr Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.
– Madame, s’est-il écrié, vous avez dit le mot : c’est un miracle. J’espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu’il est dû au sirop-Chapart !
C’est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme ! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre, – et qu’il n’y vient jamais rien…[...] J’ai fermé ma fenêtre. L’air est froid. Ou bien, c’est moi peut-être qui ai des frissons…
Deux heures et demie ! Aujourd’hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens l’autre moi qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe…


Hector Malot, Mère, Paris, E. Dentu, 1896

pp. 347-358 :
Cette visite des experts, qui bouleversait le plan de Victorien, avait d'autre part, et en même temps, produit chez les médecins une certaine émotion qui, pour Chenoffe, avait été jusqu'à la colère.
— Il s'imagine que nous sommes des coquins ou des ânes ! s'était écrié Chenoffe.
— Pourquoi serait-il plus juste envers nous, qu'il ne connaît pas, qu'il ne l'est envers sa femme qu'il aime passionnément, et envers son fils ?
— Mais je veux l'amener à reconnaître qu'il se trompe sur notre compte, comme il se trompe sur celui de sa femme et de son fils.
— Ah ! vous voulez !...
— Je saurai bien l'y contraindre.
— Prenez garde de l'amener tout simplement à être plus dissimulé, à nous prendre en haine et à n'avoir aucune confiance en vous
— Il ne sera pas le premier que j'oblige à reconnaître l'absurdité de ses idées délirantes.
— Je ne conteste pas vos succès dans les cas auxquels vous faites allusion, mais nous sommes en ce moment dans une période ascendante d'aliénation mentale, et vous savez comme moi quelle est alors la ténacité des idées fixes.
— Nous verrons bien.
Ce n'était pas la première fois que des dissentiments se manifestaient entre les deux médecins sur le traitement et le régime à appliquer à leur malade ; et, excepté sur le point de l'impulsion homicide, il n'y en avait presque pas sur lesquels ils fussent d'accord.
Pour Materne, les fous n'étaient que de grands enfants qu'il fallait traiter comme tels ; pour un peu, il leur eût parlé la langue des nounous ou celle de M. Jujules ; c'était le système qu'il employait avec M. Combarrieu envers qui il se montrait constamment doux et bienveillant, l'entretenant de sujets aimables ou plaisants qui avaient pour but de le distraire de ses cruelles obsessions ; et à le voir comme à l'entendre à table ou à la promenade, quand il marchait à côté de lui, coiffé de son béret et fumant sa pipe culottée, on l'aurait pris pour un ami. Si, en arrivant, il s'était cru obligé de montrer une camisole de force, c'avait été pour établir son autorité, non pour s'en servir ; depuis, elle était restée soigneusement pliée, et quand il avait à contraindre son malade à faire quelque chose, c'était toujours par la persuasion.
Au contraire, pour Chenoffe, l'intimidation et la douleur étaient les meilleurs moyens à employer avec les fous, ceux qui possèdent le plus d'efficacité dans les cas de conceptions délirantes, et qui seuls peuvent amener les malades à renoncer aux erreurs dans lesquelles ils se complaisent. Employer la persuasion avec M. Combarrieu, les consolations, les distractions, la douceur, la bonté, était duperie ; ce qu'il fallait, c'était l'énergie, c'était l'attaquer en face, ne lui faire aucune concession et l'obliger à parler sensément, parce qu'en le forçant à parler ainsi l'habitude ramènerait à penser sensément. Or parler, penser sensément, c'était ne pas dire, ne pas croire que sa femme et son fils voulaient le faire passer pour fou, alors qu'il jouissait de sa pleine raison ; c'était ne pas admettre que des médecins pouvaient être assez ânes pour se tromper sur son compte, ou assez coquins pour le garder comme fou alors qu'ils savaient parfaitement qu'il ne l'était point.
Jusqu'à la visite des experts, il s'était contenté de redresser les idées fausses de son malade par un langage ferme toutes les fois qu'il en avait trouvé l'occasion, et de lui signaler ses erreurs de jugement ou de sentiment lorsqu'il en commettait, soit pour les chaises parallèles, soit pour les chiens ; mais après cette visite, il yavait dans l'accusation portée un fait capital, dominant tout, qui ne pouvait pas être toléré, et puisqu'il était de garde, il allait en profiter pour le réprimer conformément à ses principes.
— Pourquoi avez-vous dit aux experts, demanda-t-il d'un ton sévère, que votre fils vous séquestrait afin de s'emparer d'une partie de votre fortune ?
— Parce qu'en expliquant les dessous de cette séquestration, j'expliquais et prouvais qu'elle n'avait pas d'autre raison d'être.
— Vous savez bien que cela n'est pas vrai.
— Qu'est-ce qui n'est pas vrai ?
— Qu'on vous séquestre pour s'emparer de votre fortune.
— Je ne l'aurais pas dit si je ne l'avais pas cru.
— Eh bien, vous avez tort de le croire ; c'est une idée fausse, criminelle envers votre fils et madame Combarrieu que vous accusez injustement, injurieuse envers nous.
— Je n'ai pas parlé de vous.
— Qu'importe que vous en ayez parlé ? Si vous ne nous accusez pas directement, il n'en résulte pas moins que vous nous faites les complices de cette séquestration.
— Ne pouvez-vous pas vous tromper ?
— Alors nous sommes des ignorants. Si nous ne nous trompons pas, des coquins. Que sommes-nous ?
M. Combarrieu ne répondit pas.
—Il faut répondre, ou, si vous ne le pouvez pas, reconnaître que vos accusations sont absurdes.
Il garda encore le silence.
— Admettez-vous que, chargés devons soigner, nous tolérions des idées qui faussent votre jugement et pervertissent votre raison ?
— Que pouvez-vous à cela ?
— Vous empêcher de vous complaire dans ces idées et vous obliger, de force ou de bonne volonté, à rétracter vos accusations, suscitées par des conceptions délirantes.
M. Combarrieu, frappé par l'accent avec lequel les mots « de force » avaient été prononcés, releva la tête:
— Que peut la force sur la raison ?
— Sur l'erreur, tout. Voulez-vous reconnaître que vous vous êtes trompé en parlant comme vous l'avez fait en vous adressant aux experts ?
— Mais c'est impossible.
— Voulez-vous me promettre de renoncer à ces idées de séquestration ?
— Puis-je faire une promesse que je serais incapable de tenir ?
— Vous tenez donc bien à ces idées ?
— Hélas ! ce sont elles qui me tiennent.
— Alors vous convenez que vous êtes sous leur obsession, qu'elles vous dominent, vous entraînent, qu'elles annihilent votre volonté ; eh bien ! je vais vous faire administrer une douche...
— Vous ne ferez pas cela... »
— Et jusqu'à ce que vous vous rétractiez, on la recommencera ; nous verrons bien qui cédera le premier.
— Vous porteriez la main sur moi ?
— Et pourquoi donc sommes-nous ici ?
II appela ses aides qui avancèrent à l'ordre.
— Eh bien ? demanda-t-il sur le ton de l'intimidation, voulez-vous reconnaître votre erreur ?
S'imaginant qu'on n'oserait jamais mettre cette menace à exécution, M. Combarrieu ne répondit pas.
— Donnez-lui une douche, commanda Chenoffe.
Instantanément les aides le saisirent sans qu'il pût faire un mouvement ; d'ailleurs, l'indignation l'avait paralysé.
— Monsieur, murmura-t-il.
— Vous voulez vous rétracter ?
Il ne répondit pas.
Sans plus attendre, les aides l'entraînèrent vers la salle de bain.
Chenoffe, qui avait été à la porte, la tenait ouverte ; en passant, M. Combarrieu se tourna vers lui et le regarda avec des yeux où il y avait autant de fureur que de mépris.
— Nous verrons bien, dit Chenoffe, qui des deux intimidera l'autre.
Quand M. Combarrieu revint, maintenu par les aides, Chenoffe s'avança vers lui, et de son même ton de commandement :
— Eh bien, la douche vous a-t-elle fait réfléchir ?
— Oui, dit M. Combarrieu les dents serrées
— Et que pensez-vous maintenant ?
— Je pense que jusqu'à ce jour, je n'ai rien compris au drame qui a amené la mort du roi de Bavière
— Cela veut dire ? demanda Chenoffe qui ne s'expliquait pas ce propos de fou
— Je croyais que c'était le médecin qui avait noyé le roi, maintenant je comprends que le roi ait noyé son médecin.


Yves Guyot, Un fou, Paris, Flammarion, 1884

pp. 106-110 :
« Puis, solidement tenu par les deux bras, il fut poussé dans une pièce voisine, sentit qu'il pataugeait dans une flaque d'eau, fut pris à la gorge par une odeur fade de corps et de linges mouillés. A travers la buée il entrevit deux ou trois têtes de décapités parlant, hurlant, ou figées dans une immobilité de momie : vision d'un nouveau supplice de l'enfer, ajouté à tous ceux qu'avait rêvés Dante. Pendant qu'il cherchait à coordonner ses impressions, il fut soulevé, se sentit jeté dans de l'eau bouillante, poussa un cri, et fit, pour s'échapper, un effort instinctif si vigoureux qu'il repoussa un moment ses gardiens, mais n'en fut que plus énergiquement précipité et assis dans un bain d'une température telle qu'il en vint à se demander, si on ne voulait pas le brûler pour se débarrasser plus tôt de lui ; puis, il eut la tête prise par une lunette de guillotine, et il se trouva à son tour décapité parlant. [...] Il éprouva alors une sensation délicieuse. Des gouttes d'eau froide lui tombaient sur la tête, lui glissaient le long des cheveux, derrière les oreilles, sur le front, sur les joues. Il poussa un soupir de soulagement et de bien-être. Il vit une tête hurlante, les cheveux dressés, les yeux dilatés, la bouche ouverte convulsivement, comme si un ressort eût tiré en bas la mâchoire inférieure. Cette tête faisait des efforts convulsifs pour échapper à l'étau dans lequel elle était tenue. [...] Labat regardait cette tête avec un intérêt mêlé de curiosité, de pitié et d'effroi. Il se dit même avec sérénité:
- Celui là est bien fou ! [...] 
Puis l'eau qui lui coulait sur la tête, et que d'abord il avait accueillie avec tant de plaisir, commençait à lui occasionner une sensation intolérable. Il lui semblait que ces gouttes qui tombaient constamment, les unes après les autres, et sans que, retenu immobile par le couvercle de la baignoire, il put échapper à une seule, creusaient dans son crâne des rigoles, comme les gouttes de pluie, qui ruissellent sur les toits, en creusent sur les pierres. La répercussion de chacune de ces gouttes retentissait au plus profonde de son cerveau, comme si son crâne eût été martelé par une armée de Lilliputiens. »

p. 134 :
« Il sentit alors la vigoureuse poigne dont il avait déjà éprouvé les effets la veille, et deux gardiens l'entraînèrent vers la terrible salle des douches.
Déshabillé avec prestesse, il fut poussé dans une sorte de grande cuve. Il fut fouetté de la nuque aux pieds par un jet d'eau qui lui arracha un cri de surprise. Instinctivement, il se retourna et fut inondé par un autre jet. Il entrevit à travers la poussière de l'eau un homme en tablier blanc, placé en haut, dans une sorte de chaire, qui dirigeait une lance contre lui. Il essaya de se réfugier dans un angle: il reçut sur le dos, les épaules, les reins, une décharge analogue à celle d'un fusil chargé à petits plombs. Il tourna sous les picotements que chaque goutte d'eau provoquait à l'endroit où elle fouettait la peau. Sur la poitrine, ce fut pire. Il cria : arrêtez ! Tantôt il s'imaginait que sa peau se soulevait en une multitude de petites ampoules, tantôt qu'elle était percée par des millions d'épingles. Il tournait sous ces atteintes, et allait de plus en plus vite, espérant y échapper. Il essaya de se jeter au-devant d'elles pour fuir. Il reçut alors sur les épaules comme un formidable coup de bâton. Il comprit la différence du jet plein et du jet brisé. Trois ou quatre autres coups de plein jet le remirent à la place, où le doucheur attendait qu'il fût pour être bien sous le fouet, comme des brutaux remettent des ânes à leur place à coups de bâtons. Il avait poussé plusieurs cris ; mais il s'était aperçu que la douche combine deux tortures : la flagellation et l'asphyxie. Ne pouvant respirer qu'à travers la poussière d'eau que produisait le choc de la douche sur son corps, il était dans l'angoisse d'un malheureux qui se noie.
­ J'étouffe... j'ét...ouffe !...
Il lui semblait en même temps que tout son corps avait été enveloppé d'un gigantesque vésicatoire. Quand le doucheur s'arrêta sur un ordre du docteur Borda-Blancard, Labat s'imagina qu'il ne devait pas lui rester un lambeau d'épiderme sur les muscles. Il se précipita par la porte qu'il voyait entrouverte et se vit rouge comme un homard cuit.
Des gardiens le prirent et le frictionnèrent vigoureusement. Il était brisé. »

pp. 260-263 :
Un homme, vêtu d'une veste de garde-chasse en velours de coton à côtes et coiffé d'une casquette garnie de trois galons, chaussé de grandes bottes, entra aussitôt et salua très bas. Sa figure osseuse, aux pommette saillantes, au nez proéminent, aux moustaches fournies, percé de deux yeux d'un gris terne, avait un aspect de dureté répulsif. [...]
- Voyez-vous, c'est que les fous ne sont pas raisonnables, commença Everre [...] Ils sont remplis de malice. La plupart ne veulent pas travailler.
- Oui, interrompit M. Pignerol, ils voudraient être payés, quand on paye pour eux. Ils ne comprennent pas que ce n'est pas avec le prix que paye pour eux les départements qu'on pourrait se tirer d'affaire, si on ne les utilisait pas. Ces êtres-là ont perdu tout sens moral. Si on les ménageait, on serait bientôt mangé par eux.
- On ne peut pas compte, interrompit Everre, qu'ils travailleront jamais de bon gré. Ce sont de rudes fainéants. On ne peut pas discuter avec eux. Heureusement qu'il y a d'autres moyens, ajouta-t-il en montrant le gourdin qu'il tenait à la main.
- Mais je recommande de ne s'en servir qu'en cas de nécessité absolue, dit M. Pignerol d'un petit air hypocrite. Un malheur est si vite arrivé!
Everre sourit.
- Il faut faire attention de ne pas casser les bras ou les jambes et de ne cogner que là où ça ne se voit pas. Et puis, les fous se battent entre eux ; les gardiens ne sont pas responsables des coups qu'ils peuvent se donner, ajouta Everre en fermant à demi ses petits yeux gris d'une manière tellement significative qu'elle provoqua un sourire d'acquiescement discret et un petit hochement de tête approbateur de la part des trois messieurs.
- Les meilleurs moyens, c'est la douche, la camisole de force, la cellule, continua-t-il. Personne ne peut rien y trouver à redire, et il faut qu'un fou soit bien obstiné pour ne pas céder. Mais il est impossible de se relâcher un moment, ajouta en soupirant Everre, comme accablé sous le poids de l'obligation de la continuité de sa sévérité. [...] pour les considérer comme des ouvriers, non, on ne peut pas les considérer comme des ouvriers. Il faut toujours être sur eux. Ah ! oui, allez, il faut se donner un rude mal pour en obtenir quelque chose... »

p. 295 :
«  Les médecins - le docteur Duprat avec sa conviction officielle et classique, le docteur Hermet avec son scepticisme invariable, le docteur Borda-Blancard avec son emportement - discutèrent les moyens. Le docteur Duprat commença:
- La douche ? Laurent cite nombre de cas dans lesquels la douche judicieusement appliquée a eu des résultats très heureux.
- Oui, dit le docteur Hermet, mais Delasiauve reconnaît que plusieurs simulateurs ont bravé impassiblement la douche.
- Je sais m'en servir, dit le docteur Borda-Blancard. Dans le cas actuel, je ne crois pas qu'elle suffirait. Labat y est habitué.
- Les verges ? la fustigation ?
- Ce sont là des procédés barbares qui laissent des traces.
- Les moxas ?
- C'est usé. C'est le vieux jeu, dit le docteur Hermet, toujours sceptique.
- Le thermo-cautère, proposa le docteur Duprat. Les docteurs Braschet, Biesly et Faivre ont obtenu un plein succès à Roanne avec leur système de la cautérisation.
- Vous êtes d'une érudition aliéniste, dit le docteur Hermet, qui me surprend toujours. Vraiment, vous savez tout ce qui s'est fait depuis trente ans de médecine légale. [...]
- C'est un beau succès ; mais tous ces procédés sont des procédés barbares, dit le docteur Duprat. Comme le dit Bain avec raison, de quoi s'agit-il ? Non pas de détériorer les muscles et la peau, mais d'agir sur les nerfs de manière à provoquer une souffrance. L'électricité nous permet d'agir sur les nerfs seuls sans abîmer le tissu intermédiaire.
-Vous avez raison, opina le docteur Duprat. L'électrisation vaut mieux. On peut varier l'intensité de la douleur à son gré, et il n'en reste aucune de ces cicatrices, de ces plaies...
- Qui peuvent provoquer des sensibleries déplacées, dit Hermet.
- Vous, Hermet et Ragot, qui êtes des électriciens distingués, chargez-vous de cela.
- Parfaitement, répondit Hermet.
- Ce sera très curieux, dit Borda-Blancard. Il y a longtemps que je pense à introduire l'électricité dans mon établissement.

p. 309 :
Un matin, deux ans après, les journaux publiaient le fait divers suivant :
« Dans la maison de santé du savant et habile docteur Borda-Blancard, vient d'avoir lieu un terrible accident dont la responsabilité ne peut être imputée qu'à la négligence d'un gardien. On se rappelle l'horrible drame du banquier L. Dans un accès de folie, il avait tué son fils ; sa femme était devenue folle. Quant à lui, il n'avait pas tardé à tomber dans un état complet de démence, et après être resté quelques mois à la Sûreté de Bicêtre, il avait été envoyé à la maison du docteur Borda-Blancard. Hier, il avait été mis au bain. L'éminent docteur Borda-Blancard a inventé un appareil très ingénieux pour obliger les gardiens à se trouver toujours présents au moment de l'adduction de l'eau dans la baignoire. L'eau chaude ne peut couler que lorsqu'ils pressent un ressort. Dès qu'ils retirent la main, le ressort se redresse et le robinet est obturé. Le docteur Borda-Blancard, en passant dans un couloir, entendit des hurlements qui partaient de la salle de bains. Il y entra. Il vit que le gardien, pour se dérober à l'obligation de tenir lui-même le robinet ouvert, l'avait surchargé de deux briques, puis était sorti et avait oublié qu'il y avait un malade dans la baignoire. C'était le malheureux L. Il était littéralement bouilli. Ses chairs tombaient en lambeaux. On voit que la responsabilité de cet accident n'incombe nullement à l'honorable docteur Borda-Blancard. Du reste, dans l'état de gâtisme où le malade se trouvait, il n'a dû ressentir aucune douleur. »


Anton Tchékhov, « La salle n°6 », Œuvres, III, Récits, 1892-1903, traduction d'Édouard Parayre, révision de Lily Denis, notes de Claude Frioux, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1970

p. 62 :
Maintenant, on ne soigne plus les aliénés à coups de douches froides sur la tête ou avec la camisole de force ; on les traite humainement et même, d'après les journaux, on leur organise des spectacles et des bals. Le docteur Raguine sait qu'avec les points de vue et les tendances actuelles, une abomination comme la salle n°6 n'est possible qu'à deux cents verstes du chemin de fer, dans une petite ville où le maire et les conseillers municipaux sont des petits bourgeois à demi illettrés qui voient dans le médecin un augure en qui ils faut croire sans esprit critique, quand bien même il vous verserait du plomb fondu dans la bouche ; ailleurs, il y a beau temps que l'opinion publique et la presse auraient démoli cette petite Bastille.
« Mais quoi ? se demande le docteur en ouvrant les yeux. Que ressort-il de tout cela ? L'antisepsie, Koch, Pasteur ont beau exister, en réalité, rien n'est changé. La morbidité et la mortalité sont toujours les mêmes. On organise des spectacles pour les fous, mais on en les remet quand même pas en liberté. Tout cela n'est donc que balivernes, vanité, et de différence entre la meilleure clinique de Vienne et mon hôpital, au fond, il n'y en a pas. ».


Documents recueillis par Julie Froudière, docteur ès lettres de l'Université de Nancy 2010

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