La médicalisation des maisons de santé au XVIIIe siècle

Jean Grozieux de la Guerenne
Premier médecin inspecteur des maisons d'aliénés


The medicalization of health houses in the XVIIIst century.
Jean Grozieux de la Guerenne, first physician inspector of mental houses

Résumé

La création en 1781 sous la responsabilité de Colombier d'un poste de médecin inspecteur des pensions privées d'aliénés d'esprit marque pour la première fois la volonté de l'autorité publique de se garantir des séquestrations illégitimes par une expertise médicale et d'assurer des soins à tous les pensionnaires.

Jean Grozieux de la Guerenne [ou Grozieux de Laguerenne] se voit ainsi confier la tâche d'apprécier de concert avec les commissaires au Châtelet le bien-fondé des admissions, et de mener seul ou avec d'autres médecins et chirurgiens le traitement des malades.

Tombé en désuétude vers 1792, le principe de l'expertise médicale des aliénés admis en établissement privé est réinstitué en 1828 à Paris, puis étendu à l'ensemble du territoire par la loi du 30 juin 1838.

L'existence d'un précédent sous l'Ancien Régime et le nom-même du premier titulaire de la charge méritent de sortir d'un oubli presque total.



Les aliénés d'esprit étaient-ils traités en France avant la Révolution? Oui sans aucun doute si traités est pris au sens de reçus et entretenus , et naturellement beaucoup mieux dans les maisons de santé qu'à l'Hôpital Général, et à plus forte raison que dans les dépôts de mendicité, geôles et autres culs-de-basse-fosse.

Mais que les maisons de santé privées leur aient également offert les services de médecins ne semble pas encore considéré comme un fait établi.

La médicalisation des pensions a été très nettement niée par Michel Foucault, pour qui, tandis qu'on se remet au XVIIIe siècle “à pratiquer le vieil internement des fous qu'on avait connu au temps de la Renaissance”, le “nouvel internement reste fidèle au style de l'ancien” par l'absence d'une “réforme des institutions ou d'un renouvellement de leur esprit”. Les établissements nouveaux “pour être spécialement destinés aux insensés, ne laissent guère plus de place à la médecine” que ceux qui les avaient précédés d'un siècle, “en particulier, aucune des vingt pensions privées qui existent à Paris n'admet la présence ni même les visites d'un médecin” (Histoire de la folie à l'âge classique, pp. 404 - 406, éd. 1977).

Avec l'approbation d'une autorité publique au mieux négligente, la pratique de l'internement des fous serait-elle restée partout étrangère à la pensée médicale, conservant ainsi un caractère de pure exclusion jusqu'à la Révolution ?

L'auteur de l'Histoire de la folie a donc ignoré l'existence de médecins dans certaines de ces pensions de fous. Il aurait aussi méconnu ou mis en doute les déclarations faites en 1783 par le premier président du Parlement de Paris et publiées par H. Monin en 1889 sur les règles de surveillance qui régissaient alors ces maisons : transmission régulière des états de détenus au Lieutenant civil et au Lieutenant général de police du Châtelet, visites et examen des malades par les commissaires de police, visite des curés des paroisses, et surtout affectation de médecins et chirurgiens à chacune de ces maisons dites de force “pour y veiller à la santé et au traitement des pensionnaires”.

Plusieurs documents inédits présentés ci-après permettent de confirmer que, quand bien même la séquestration des fous aurait eu initialement pour objet de les écarter de la société et de garantir leur sécurité, on a bien mis en place sous l'Ancien Régime dans des lieux appropriés et sous la surveillance de l'autorité publique des mesures thérapeutiques inapplicables à domicile :

- A partir de 1781, les maisons de santé parisiennes et leurs pensionnaires étaient placés sous le contrôle d'un médecin nommé par le Gouvernement, ayant charge d'expertise, de soins et de surveillance médicale.

- Les aliénés d'esprit y étaient soignés, à leurs frais, par les médecins et chirurgiens de leur choix.


Jean Grozieux de la Guerenne, premier médecin inspecteur des maisons d'aliénés

Sous la responsabilité de Jean Colombier, qui dirige la toute nouvelle Inspection générale et permanente des Hôpitaux civils et des maisons de force du Royaume, est nommé dès 1781 un “médecin et inspecteur des maisons de force et pensions destinées à servir d'asile aux insensés, situées tant à l'intérieur de la Ville de Paris que dans les environs”.

Ces fonctions sont assurées jusqu'au début de la Révolution par Jean Grozieux de la Guerenne ou Laguerenne, docteur de Montpellier et de Paris. Son nom figure bien dans l'Almanach Royal comme "Médecin de la Faculté, pour les Pensions et Maisons de Force" mais il n'apparaît ni dans les dictionnaires biographiques, ni dans les écrits de ses contemporains médecins consultants dans les pensions qui n'ont pourtant pu manquer de le côtoyer.

Né le 6 mars 1751 dans le Bourbonnais, La Guerenne est reçu docteur de la faculté de Montpellier le 10 août 1772, à l'âge de 21 ans. En mars 1778, il s'installe à Paris, mais comme tout médecin diplômé d'une faculté de province, il ne peut y pratiquer son art légalement sans s'y faire recevoir docteur ou obtenir un office à la Cour. Malgré un échec au concours de 1778 pour le prix de Diest, dont le lauréat bénéficie de la gratuité des inscriptions, il reprend ses études et obtient le doctorat en 1780. Son entrée comme membre associé ordinaire à la Société royale de médecine en 1779, grande rivale de la Faculté, semble lui avoir coûté le titre de docteur régent, qui lui aurait offert la possibilité d'enseigner la médecine. Partisan déclaré de Mesmer, il fait amende honorable lorsque le magnétisme animal sera condamné par la très salubre faculté. Collaborateur de l'Encyclopédie méthodique de Vicq-d'Azyr, nommé en 1787 inspecteur des Bureaux des Eaux minérales établis à Paris, il loge "rue Basse des Remparts Saint Honoré, près de la Madeleine".

Selon la lettre qu'il adresse au maire de Paris le 30 janvier 1792, ses fonctions dans les maisons de santé consistent précisément “à visiter et donner gratuitement ses soins aux malades détenus, dont la pension est payée par le gouvernement, et à soigner concurremment avec tous les médecins de la capitale les autres personnes détenues en vertu des mêmes ordres, et qui y sont à leurs frais; à constater l'état des insensés, pour la détention desquels on obtient ou une permission ou un ordre; en dresser un procès-verbal de concert avec un des commissaires de police chargé de la surveillance de ces maisons et mettre par là le magistrat à portée d'accélérer ou retarder à propos leur élargissement; enfin à constater le genre de mort de ces infortunés, assister à l'ouverture des cadavres, et en dresser un procès-verbal” (A.N., F15 242).

L'examen des actes des commissaires au Châtelet de Paris chargés de la surveillance des pensions permettent de confirmer le rôle que remplit La Guerenne pendant près de dix années. Il accompagne le commissaire ou le retrouve dans la maison où doit être examiné un malade. Nombre des procès-verbaux de visite qu'il cosigne font état de ses interventions tantôt comme "médecin nommé par le gouvernement pour l'inspection des malades détenus dans les maisons de force", tantôt comme "médecin nommé pour veiller à la santé des pensionnaires détenus dans les maisons de force". Il remplit donc une triple fonction, d'expertise, de surveillance et de traitement.

Qu'en est-il de son rôle réel?
Bien que médecin en titre de certaines pensions, celles de Desguerrois rue Vieille-Notre-Dame et de la demoiselle Laignel rue des Postes en particulier, son rôle semble avoir été assez limité dans la mise en œuvre des soins. Le traitement - essentiellement celui des affections intercurrentes, mais aussi quelquefois de la folie elle-même - est en effet ordonné et conduit par d'autres médecins et chirurgiens, choisis par la famille des malades ou attachés à la maison, voire par les maîtres de pension eux-mêmes: S'il est vrai qu'aucun d'entr'eux n'est médecin, tous ne sont pas étrangers à l'art de guérir, puisque cinq maisons sont tenues par des chirurgiens, Despiau rue de Picpus, Cornilliau rue Saint-Germain au Grand Charonne, Picquenot rue des Boulets puis au Petit-Bercy, Lasmesas rue de Charonne puis rue du Faubourg Saint Antoine, Esquiros rue de Picpus puis rue du Chemin Vert et son successeur Escourbiac.

Parmi les médecins extérieurs, citons Philippe Pinel consultant de 1788 à 1793 dans la plus importante des maisons de santé de l'époque tenue par Jacques Belhomme, et, à la maison de Marie de Sainte Colombe rue de Picpus Jean-Charles Desessarts, docteur des facultés de Reims et de Paris, qui visite en 1783 le nommé Perret, qui “déraisonne totalement depuis plusieurs jours” et meurt trois jours plus tard malgré tous les secours prescrits par le médecin - deux bains et cinq saignées du pied - et aussitôt administrés. Il y traite encore en 1786 un officier de marine de 35 ans, amené d'Avignon, à qui “on ne discontinue jour et nuit de parler au travers des murailles et des portes”, qu'il estime être “affecté d'une mélancolie noire et vaporeuse (et d'une) démence absolument caractérisée”.

Citons encore parmi d'autres le docteur Henry-Michel Missa chez Esquiros, où la femme Thomassin qu'il y amène est examinée par Laguerenne et saignée cinq fois au pied avant la visite quatre jours plus tard de Joron, le commissaire chargé de la surveillance des pensions et maisons de force du faubourg Saint-Antoine.

Le plus souvent, le prescripteur n'est pas indiqué. Il est fort probable que la conduite du traitement est alors confiée au chirurgien maître de pension. Ainsi, Escourbiac “administre et fait administrer nombre de remèdes relatifs à la situation” d'une dame Dervillet, âgée de 21 ans, entrée le 2 novembre 1789 “pour y recevoir les secours nécessaires à une maladie de langueur”. Il la saigne au pied, lui fait prendre des bains et d'autres remèdes pendant deux mois et demi. Les autres mesures thérapeutiques, surveillance particulière et contention sont généralement du ressort du maître de pension, avec ou sans avis médical. Une vingtaine seulement des procès-verbaux du commissaire Joron sur plus de deux cents font état de contrainte physique. Cette pratique visant à garantir la sécurité des malades agités, furieux ou suicidaires et celle de leur entourage n'est évidemment pas limité aux maisons de santé: il peut en être ainsi aussi bien à l'Hôtel-Dieu qu'au domicile, ou pendant le transfert.

Certains agités ne sont qu'enfermés dans leur chambre mais l'usage de liens est quelquefois nécessaire: les uns sont attachés dans un fauteuil avec un drap ou retenus avec des sangles sur un lit, d'autres ont les mains et parfois les pieds liés avec des brassières, exceptionnellement avec des chaînes. Un avocat en parlement transporté chez la Dame Marie y est ainsi aussitôt enfermé dans une chambre, “et même attaché par les bras au bois du lit, et elle a été dans l'obligation de mettre au lit pour que les domestiques puissent se garantir de ses fureurs” tandis qu'un abbé chez Belhomme a “les bras retenus et joints ensemble avec un chaînon en fer”. Joron tente “d'avoir une conversation avec lui, mais inutilement, il s'est mis à chanter, crier, ricaner et dire des mots sans suite, et vuides de sens”, et Belhomme déclare “qu'il a ainsi contenu (ses) bras parce qu'il est furieux, et qu'il a déjà donné toutes sortes d'inquiétudes”. Chez Belhomme encore, pour avoir menacé d'étrangler un domestique , un furieux se fait mettre les fers aux pieds. Quant à Julie Mareux, elle est “dans une si grande démence qu'elle cassait et brisait tout ce qui se rencontrait dans ses mains, jurait, sacrait et faisait toutes sortes de menaces, de sorte que la Veuve Bouqueton (la maîtresse de pension) s'est trouvée dans la nécessité de lui faire lier les bras et la fixer dans une chambre sous la garde d'une domestique”.

Le dernier procès-verbal de démence du commissaire Louis Joron relate une visite mouvementée chez Escourbiac le 17 juin 1790: l'épouse du Sieur Roger entrée deux jours auparavant se prête bien à l'interrogatoire d'identité mais se met “à battre la campagne, à dire et faire toutes sortes d'extravagances demandant à coucher avec tous les hommes (qui accompagnaient Joron) et ajoutant toutes sortes d'expressions obscènes. Et cette femme s'est mise dans une fureur si grande que le Sieur Escourbiac a été obligé, en notre présence de lui mettre les brassières pour lui contenir les bras et les mains attendu qu'elle voulait se jeter sur toutes les personnes qui étaient présentes”.

Laguerenne semble avoir tenu un rôle plus discret en cas de décès de l'un des pensionnaires. En effet, que la mort soit naturelle ou violente, le constat est effectué par le commissaire lui-même, qui se rend sur place pour examiner le cadavre et les lieux. Il ouvre ensuite une information et interroge les divers témoins, maître de pension, domestiques, chirurgien s'il y a eu intervention. Puis, s'il s'agit d'une mort subite, la visite du cadavre est effectuée par les médecin et chirurgien du Châtelet. Sur leur rapport, le Lieutenant de police autorise l'inhumation.

On relève plusieurs cas de suicide, comme pour ce Sieur Dumanget, 47 ans, marchand de vin détenu d'ordre du Roi pour cause de démence, et découvert un matin dans sa chambre chez Picquenot “suspendu à une lanière de sangles, passée à son col, et attachée à un clou contre la muraille”. Ailleurs, la mort naturelle s'inscrit dans un contexte franchement psychopathologique: Monsieur de Vanost, trouvé mort le 27 juin 1785 refusait de manger depuis son entrée chez Esquiros le 4 mai, “disant continuellement qu'il voulait mourir et qu'on voulait l'empoisonner”. Le maître de pension lui avait pourtant “procuré autant qu'il l'a pu les moyens de prendre de la nourriture par les secours d'un instrument de son invention propre à ouvrir et écarter les dents”, ce dont était chargé un jardinier de la maison. Pour Esquiros, “cette démence était vraisemblablement la suite de traitements de maladie vénérienne, qu'il y a apparence que cette mort est une suite d'étisie et d'épuisement”. La présence de Laguerenne n'est signalée qu'à l'occasion de la mort violente en 1789 de l'abbé Doublet, curé de Champigny près d'Etampes, dans la pension d'Etienne Samson Massé à Montrouge. Entré le 19 novembre précédent, le malheureux prêtre s'est pendu “à la porte de sa chambre avec la corde qui servait à le contenir dans son lit pendant la nuit suivant l'avis et décision du Sieur Delaguerene et de M. Doublet aussi médecin et parent du défunt”.

L'activité principale de Laguerenne semble donc avoir été l'examen des malades admis contre leur gré, dès leur arrivée en maison de santé, afin d'attester la démence et confirmer au commissaire le bien-fondé de la séquestration.

Ce qui se justifie d'autant plus que l'admission n'est pas toujours précédée d'une consultation médicale ou chirurgicale, même si nombre de malades avaient auparavant été traités à domicile. Certains de ces certificats antérieurs à l'admission sont d'ailleurs remis par la famille ou le maître de pension au commissaire, comme celui de Sallin, médecin du Châtelet et docteur régent de la faculté, et Caseüil, chirurgien, daté du 7 juillet 1787 attestant que le malade a été soigné “d'une fièvre maligne avant laquelle il avait déjà donné des marques d'absence d'esprit et depuis la fièvre maligne il n'a cessé d'être en démence”.

Un prêtre du Diocèse de Sens est admis dans la pension d'Esquiros sur ordre de son Vicaire général avec le rapport de deux experts, Jacques-François de Villiers, médecin et Soulas, chirurgien, qui “constatent que ledit Sieur Ravignault est en démence, folie et aliénation d'esprit”, ce que confirment une dizaine de témoins.
Esquiros présente au commissaire une consultation de François-Félicité Cochu et Gui Danié-Despatureaux docteurs régents de la Faculté et médecins de l'Hôtel-Dieu portant que le Sieur Lucet, 17 ans “a une aliénation fréquente causée par un épuisement qu'il s'est procuré depuis deux ans et qui subsiste encore avec violence”.

Cochu établit encore le quinze août 1786 un certificat pour Jacques Joseph de Gardanne, un de ses confrères et amis conduit dans la maison de Marie de Ste Colombe et dont l'“état d'aliénation d'esprit exige les précautions les plus sérieuses et les plus promptes”.

Un autre médecin traitant, Guindent, docteur de Paris et de Montpellier, censeur royal, certifie le 31 août 1785 qu'il est impossible de retirer le sieur Jean François Imbert “de ses accès de folie sans s'en rendre maître”. Admis chez Marie, cet ancien inspecteur général des Hôpitaux militaires, professeur et chancelier de l'Université de Montpellier menace son entourage avec des pistolets et cause un grand scandale public: “étant à la messe dans l'Eglise Saint-Louis, il a déboutonné sa culotte et il en a tiré sa chemise”.

Le choix de la maison de santé par deux hommes de l'art est parfois explicite, le placement se faisant naturellement toujours à la demande de l'entourage. Deux médecins, Michel-Philippe Bouvard et Jean-Charles Desessarts, indiquent au mari de la Dame Henriau la maison de la Veuve Bouqueton, barrière du petit Montreuil pour lui administrer les remèdes prescrits. De même Tibaud médecin ordinaire du Roi et Maugras maître en chirurgie décident pour un homme “absolument fou ... qu'il (est) nécessaire de mettre dans une maison où il pût être surveillé parce que quelque jour il pourrait attenter à sa destruction”; le père le fait admettre chez Esquiros, où Joron constate “une folie décidée”.

De cet usage encore peu fréquent, Cabanis propose en 1791 de faire une règle (Projet de règlement faisant suite au Rapport sur l'état des folles détenues à la Salpêtrière): “ L'admission des fous ou des insensés dans les établissements qui leur sont ou qui leur seront destinés dans toute l'étendue du département de Paris, se fera sur un rapport de médecin et de chirurgien légalement reconnus, signé par deux témoins, parents, amis ou voisins ”.

Dans son rôle d'expert médical, Laguerenne affirme la démence et l'état dangereux ou inquiétant et “la nécessité d'administrer des remèdes convenables à la situation” du malade, “reconnu comme un homme en démence”, sous forme d'un rapport ou d'une simple déclaration fondant la décision du commissaire: “ledit Sieur a été vu par le Sieur De la Guerenne médecin nommé pour la visite de ces maisons, et d'après son rapport, et après l'avoir interrogé”; “En conséquence d'un côté pour répondre au désir qu'il a de se faire traiter dans la pension, de l'autre attendu la faiblesse et l'espèce d'aliénation dans laquelle nous l'avons trouvé, ainsi qu'il a été reconnu par le Sieur La Guerenne ”. L'examen se conclut dans la plupart des cas par une décision provisoire d'admission ou de maintien, confirmée ensuite par ordonnance du Lieutenant général de police.

Sauf exception, aucune limitation de temps n'est indiquée dans l'ordonnance, si ce n'est le temps nécessaire à la guérison. Belhomme est ainsi autorisé à garder un malade “pendant trois mois seulement, pendant lequel temps il lui sera administré les remèdes qui peuvent lui être nécessaires pour sa parfaite guérison, après lequel temps, et si la guérison a lieu, ledit Sieur Belhomme sera tenu de (le) rendre à sa famille”. De même, le mari de la nommée Monnery est autorisé à la retirer “dans quelque temps, lorsque sa santé paraîtra rétablie”. Le Magistrat accorde parfois des conditions particulières, permissions de sortie accompagnée, et la possibilité pour la famille de retirer le malade même non guéri: “Nous avons autorisé provisoirement le Sieur Cornilliau à garder le Sieur L'Etoille dans sa maison pour lui être administré les secours convenables à sa situation et nous l'avons encore autorisé à le mener avec lui à la messe et à la promenade, et à le confier à sa femme et à ses enfants lorsqu'ils le jugeront à propos”. Claude Montenot est admis chez Belhomme, sur la demande de sa soeur avec “faculté à elle de le retirer de cette pension quand elle le jugera à propos, soit que ledit Montenot guérisse, ou non”.

Mais lorsque la décision définitive est différée, qu'un doute sur l'opportunité de la mesure de séquestration subsiste après enquête et examen, le commissaire réexamine lui-même le malade après une période d'observation, et s'il prend un avis, ce n'est plus que celui du maître de pension. De même, lorsque le commissaire est requis par le Lieutenant de police de s'assurer si un pensionnaire entré dans une pension sans formalité préalable y est “librement et de bonne volonté”, d'y “vérifier l'état actuel” d'un détenu, c'est à dire constater si sa santé est ou non rétablie donc soit apprécier la demande de sortie de la famille, soit accorder le maintien ou le renouvellement d'un ordre du Roi, ou encore de “voir s'il n'y a pas d'inconvénient d'accorder une permission”, il n'envisage pas une fois de recourir à l'avis de Laguerenne. Le commissaire autorise le mari d'une femme qui ne lui paraît “point absolument folle à la conduire dans la pension du Sieur Belhomme pour y rester quelques mois, nous réservant de revoir cette femme de temps en temps pour reconnaitre la situation de sa tête et lui procurer sa liberté si elle se trouve dans le cas de pouvoir retourner” chez elle.

Ailleurs, Joron se réserve de voir lui-même le malade “de temps à autre pour lui procurer la liberté aussitôt son entier rétablissement”. L'admission chez Esquiros d'une malade dont Joron ne s'est “point aperçu qu'elle fut en démence” est autorisée par le Magistrat, qui prie néanmoins le commissaire de “revoir ladite dame à différentes reprises pour juger de sa situation, et nous en rendre compte, afin de pourvoir définitivement à sa liberté ou à sa détention”.

Dans une autre ordonnance, le même Magistrat ajoute à l'attention du commissaire: “je pense qu'il sera convenable que vous ne perdiez pas de vue ce jeune homme et que vous le voyiez de temps à autre afin d'être à portée de le remettre dans la société aussitôt que sa santé le permettra”. En marge, Joron note: “J'ai vu le Sieur de Luvigny le 11 mars”.

Exceptionnellement, le commissaire se propose de requérir l'avis du médecin traitant: La dame Adine, conduite de Nantes dans une pension parisienne par son mari dans l'espoir d'y “trouver des secours plus curatifs” est traitée par le sieur de Saint Marc qui, pour “une mélancolie qui dégénère en délire”, prescrit divers remèdes et ordonne une saignée du pied, faite aussitôt. Le commissaire Joron, qui l'examine six jours plus tard, “la regarde comme très malade, ayant les yeux abattus et tout à fait éteints, ne cessant de dire qu'elle voit des cadavres sortir de la terre ou descendre par les cheminées” et accorde l'autorisation de maintien. Mais ne remarquant pas chez elle “une démence absolue”, il se réserve “de la revoir conjointement avec M. de St Marc médecin”.

D'avril 1782 à août 1786, sur quatre vingt quinze malades vus par le commissaire Joron après leur entrée dans les pensions du Faubourg Saint-Antoine, quarante sept y ont été ou y sont conjointement examinés par Laguerenne, soit un pour deux. L'année 1783 voit le système fonctionner au mieux: de 27% en 1782, le taux d'intervention de Laguerenne y passe à 90%. Cette année-là, l'affaire de séquestration suspecte d'arbitraire et d'illégitimité d'un sieur Rodoan de Morlaincourt, retenu de l'ordre du Roi dans la pension d'Esquiros, est portée devant le Parlement de Paris et fait grand bruit.

La publicité faite aux conditions d'internement dans les maisons privées, les vœux émis pour un respect plus rigoureux du droit incitent très probablement le gouvernement à accroître la surveillance des pensions, même si la réclusion par lettre de cachet ne nécessite évidemment pas d'avis médical.

Les années suivantes, l'activité de Laguerenne se raréfie dans les maisons du faubourg Saint-Antoine - 70% en 1784, 42% en 85, 18% en 86 - avant de s'interrompre. Il la poursuit cependant dans d'autres pensions, à Montrouge notamment jusqu'à la Révolution. Le maire de Paris lui ordonne alors de continuer d'exercer ses fonctions, mais Laguerenne est si rarement sollicité qu'il ne conserve plus en 1792 “pour ainsi dire que le titre de sa place”.

Sa demande de maintien dans ses fonctions reste lettre morte, et, son poste supprimé, il retourne à sa pratique privée qu'il poursuivra jusqu'en l'an V.

Le système mis en place en 1781 disparaît donc progressivement à la Révolution. Le mouvement de médicalisation ne reprendra qu'une douzaine d'années plus tard, avec l'ouverture des premières maisons à direction médicale, celles d'Esquirol rue Buffon en 1801, de Prost rue Trainée à Montmartre en 1805, tandis que deux des rares maisons anciennes ayant survécu à la tourmente sont reprises par un médecin: Leblond remplace Bardot rue Neuve Sainte-Geneviève en 1805, Jean-Baptiste-Rémy Jacquelin-Dubuisson succède à son oncle rue du faubourg Saint-Antoine en 1810.

Mais il faut attendre 1828 pour que soit à nouveau officiellement réglementée la surveillance des maisons destinées au traitement des aliénés, désormais obligatoirement dirigées par un docteur en médecine tenu d'y résider.

Par ordonnance du 9 août, le Préfet de police (Louis-Marie de Belleyme), successeur du Lieutenant général de police, prescrira que soit vérifié et constaté dans le plus court délai l'état mental des pensionnaires à leur entrée par les médecins de la préfecture, pour “empêcher qu'on ne puisse, sans cause légitime, (les) retenir en chartre privée”. Dix ans plus tard, la loi du 30 juin 1838 confirmait les règles applicables aux établissements privés, plus rigoureuses que celles des asiles publics d'aliénés.

Le dispositif de surveillance médicale des aliénés d'esprit dans les maisons de santé créé par Colombier est tombé dans l'oubli, comme longtemps l'Instruction de 1785 "sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les Asyles qui leur sont destinés” du même Colombier et de son adjoint Doublet, considérée aujourd'hui comme le "premier acte officiel qui fonde la psychiatrie en France" (Claude Quétel). Le médecin a cependant fait son entrée dans le monde de l'internement où les malades sont désormais soignés, traitement physique des accidents aigus et soins médicaux courants d'abord, traitement moral de la pathologie mentale chronique plus tard avec Philippe Pinel.



Michel Caire, Jean Grozieux de la Guerenne, premier médecin inspecteur des maisons d'aliénés, travail présenté à l'E.P.H.E. (Paris-Sorbonne), IVème section, 20 janvier 1994, et publié in : «La médicalisation des maisons de santé au XVIIIe siècle. Jean Grozieux de la Guerenne, premier médecin inspecteur des maisons d'aliénés», L'Évolution Psychiatrique, 59, 1, 1994, 215-223