Pinel et Pussin
Philippe
Pinel prend ses fonctions à Bicêtre le 11 septembre 1793,
à l'âge de 48 ans. L'autre grande maison de l'Hôpital
Général, la Salpêtrière, avait bénéficié
pendant plusieurs années d'un même poste de médecin
résident, mais il avait été supprimé en 1792
par mesure d'économie. Pourquoi donc un médecin à
Bicêtre en 1793 et pourquoi Pinel ?
Une première remarque : l'objet de la nomination n'est pas d'améliorer
ou inventer le traitement des fous, mais de soigner les malades des infirmeries.
Médecin chef de l'hospice ne signifie rien d'autre que médecin
des infirmeries de la maison nationale (ainsi qu'il signe ses "Observations
sur l'hospice des insensés de Bicêtre"), et en tout état de cause pas de Saint-Prix.
Précisons
que le poste de "médecin pour le traitement des fous" à
Bicêtre n'est en réalité créé qu'en
1812, après suppression du poste de médecin en chef, et
que son premier titulaire est François Hebréard, le chirurgien
en second de la maison. Dans le même temps à la Salpêtrière,
Esquirol, jusque là médecin surveillant devient médecin
ordinaire chargé du traitement des aliénées.
Pinel a lui-même affirmé avoir demandé en 1793 - et
obtenu grâce à ses liens avec Thouret et Cabanis - le poste
pour quitter Paris, inquiet des troubles qui s'y développaient.
Bicêtre en était-il pour autant un abri sûr pour qui
occupait des responsabilités, alors que la Maison avait un an auparavant
été le théâtre de massacres aveugles où
l'un des économes avait perdu la vie ?
Etait-il désireux, comme on l'a écrit, de cesser ses fonctions
à la maison Belhomme, parce que la maison de santé d'aliénés
d'esprit du faubourg Saint-Antoine se transformait en maison pour détenus
politiques ? En réalité, la maison d'arrêt n'est autorisée
que le 29 novembre 1793.
Un malade, aliéné d'esprit a bien été admis le 5 août
sur décision de police - le seul avant le 25 août - mais
le fait est trop coutumier dans un établissement qui a toujours
reçu des pensionnaires internés par l'autorité de
police pour choquer Pinel.
En revanche, il est certain que le médecin n'appréciait guère
les méthodes et la personnalité du maître de pension,
motif suffisant pour mettre fin à leur collaboration.
Le jour même de son arrêté de nomination, le 25 août,
la Convention Nationale décide de mettre « à la réquisition
du Ministre de la Guerre tous les officiers de santé, Médecins,
Chirurgiens et Pharmaciens, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à
celui de quarante », mesure qui favorise Pinel, trop âgé pour
partir aux frontières, mais parfaitement compétent pour
diriger les infirmeries.
La réorganisation du service médical était d'autant plus nécessaire
un an après le départ de Cullerier que l'automne 1793 est
marqué par un afflux de prisonniers, dont nombre de malades.
Pinel, nommé donc aux infirmeries a très vite étendu
son champ d'observation puis d'intervention à Saint-Prix, par « une
inspiration heureuse » (selon le mot d'Esquirol dans l'article "Maisons
d'aliénés" du Dictionnaire des sciences médicales,
t. 30, 1818, p.51) et certainement de sa propre initiative; six années
de pratique dans la maison Belhomme et plusieurs écrits sur le
sujet attestent d'un intérêt déjà ancien: « Lors
de ma nomination, il y a une année révolue, à la
place que j'occupe, l'hospice des fous fixa particulièrement mon
attention »(Observations sur l'hospice des insensés de Bicêtre).
A Saint-Prix, il semble s'être dans un premier temps contenté d'écouter
Pussin et d'observer les insensés.
A Bellevue, il les traite :
« Une infirmerie isolée et destinée à recevoir un certain
nombre d'aliénés et d'épileptiques me facilitoit
d'ailleurs d'autres recherches sur les effets des médicamens et
l'influence puissante du régime varié suivant les indispositions
individuelles ou les maladies incidentes. C'est ainsi que l'hospice de
Bicêtre, confié à mes soins à titre de médecin
en chef durant les années 2 et 3 de l'ère républicaine,
m'ouvrit un champ libre pour poursuivre des recherches sur la manie, commencées
à Paris depuis quelques années. ... devais-je négliger
ce que le spectacle des aliénés, pendant un grand nombre
d'années, et l'habitude de réfléchir et d'observer,
avaient pu apprendre à un homme (M. Pussin) doué d'un sens
droit, très appliqué à ses devoirs et chargé
de la surveillance des aliénés de l'hospice? Le ton dogmatique
de docteur fut dès lors abandonné; des visites fréquentes,
quelquefois pendant plusieurs heures du jour, m'aidèrent à
me familiariser avec les écarts, les vociférations et les
extravagances des maniaques les plus violents; dès lors j'eus des
entretiens réitérés avec l'homme qui connaissait
le mieux leur état antérieur et leurs idées délirantes. »
(Traité 1809; Intro p. XXIX-XXX)
Certainement conforté par l'intérêt de Pinel, Pussin
poursuit sa tâche, dans une période des plus troublées:
le temps est à la suspicion, et l'hôpital est volontiers
dénoncé comme repaire de contre-révolutionnaires,
aristocrates et agents de l'étranger.
En germinal de l'an II, en pleine Terreur, Pussin se voit dénoncer pour avoir
tenu des propos inciviques par un malade détenu à Bicêtre
depuis trente ans, Herman Saint-Thibaut dans un mémoire adressé
au Comité des pétitions et correspondances de la Convention
nationale. Bien que « la lecture de son mémoire porte à croire
que cet homme a l'esprit aliéné » (17 germinal an II / 6
avril 1794; A.N., minute, F16 101 4), une enquête est confiée
par le ministre de l'intérieur au département de police.
L'affaire reste sans conséquence.
L'importance du rôle du surveillant est confirmée par une
lettre de Pussin adressée à l'Accusateur Public près
le Tribunal révolutionnaire à Paris (A.N., W 171 f. 38)
le 10 fructidor (27 août 1794) donnant avis de la guérison
d'un nommé Perronnet, transféré le 11 avril dans
l'emploi des fous : ni le responsable administratif, l'économe Letourneau,
ni le médecin de la maison n'interviennent dans la procédure.
"Citoyen, le nommé Pierre Perronnet, commerçant de bois,
garçon, âgé de 36 ans, natif de Pierrefort, district
de St Flour, département du Cantal, transferré, pour
cause de folie de la prison de Bicêtre à l'emploi des
fous le 22 germinal dernier, par ordre du Département de Police
ledit ordre, portant de donner avis de sa guérison à
l'accusateur public près le Tribunal revolutionnaire, en conséquence
je te previens, citoyen, que led. Perronnet a paru être tres
fou depuis son entrée jusqu'au 6 prairial suivant, mais que
depuis cet epoque, il n'a doné aucue marque de folie, au contraire
il jouit de toute sa raison. Salut et fraternité Pussin Surveillant
des fous de la maison nationale de Bicêtre le 10 fructidor an
2ème de la République française une et indivisible".
|
L'attestation de Pussin peut conduire le malade devant le Tribunal révolutionnaire, risque
non négligeable bien que Thermidor soit entretemps intervenu. Sa
décision se comprend-elle par la faiblesse des charges retenues contre un simple suspect ?
L'Accusateur public laisse l'avis sans réponse et Perronnet est toujours là
quand Pussin interroge deux mois plus tard la Commission des Administrations
Civiles, Police et Tribunaux, prenant un parti plus net :
"Il parroit aux renseignemens qu'il m'a donné qu'il n'est tombé
malade que de desespoir, attendu qu'il n'a été arreté
vers la fin de Pluviose dernier, que comme suspect, n'ayant pas de
carte de sureté, ne faisant qu'arriver depuis six jours de
son département avec un passeport en forme, lequel l'ayant
porté à la mairie pour le faire rafraichir, ou y ayant
attendu l'espace de trois heures qu'il soit signé, et las d'attendre
n'ayant pas déjeuné, en est sorti sans emporter son
passeport pour aller manger. Il est entré à cet effet
dans un cabaret rue Aumer, ou il a été arreté
faute de carte de sureté. Il atteste qu'il ni a rien de plus
sur son compte. Je pense qu'il est de toute justice de prendre des
renseignemens à cet égard, et qu'il doit être
compris dans la loi qui met les ouvriers en liberté". Pussin
présente enfin pour Perronnet la demande "en grace de lui accorder
la permission d'être emploié aux fous comme garçon
de service pour gagner quelqu'argent, en attendant le moment de le
faire jouir de sa pleine liberté".
|
Cette correspondance du 18 novembre au 9 décembre 1794 (A.N., F7 3299 15; 28 brumaire,
10 et 19 frimaire an III) déjà publiée par A. Tuetey
et J. Postel éclaire le rôle du surveillant des fous en l'an
III: Pussin a alors plus de 200 fous sous sa surveillance, et assure les
fonctions de concierge au sens de directeur de prison pour les prisonniers
« passés aux fous comme aliénés », quoiqu'il n'ait « à cet effet ni garde, ni sous-surveillant, ni gens raisonnable pour garçon de service ».
Pour ceux qui ont été transférés « des cabanons
aux fous comme aliénés, lesquels doivent être traduits
au Tribunal révolutionnaire », Pussin réclame « une petite réparation
à leurs fenêtres, s'ils restent renfermés, ou d'une
plus conséquente pour une élévation de mur dans certaine
place, si l'on veut les faire jouir de la liberté de la promenade »,
et demande des précisions quant à sa responsabilité
en cas d'incident, si les locaux restent en l'état.
Les fous détenus par ordre de la Commission en question sont au nombre
de 7 sur un total de 207 : « Les seuls regardés comme véritablement
détenus sont les sept individus que vous avez fait passer des cabanons
comme fous et pour lesquels l'Administration m'avait chargé de vous
demander de les faire jouir de la liberté des cours comme les autres
fous ». Ces derniers peuvent jouir de la liberté des cours, à
l'appréciation du surveillant « lorsqu'ils (ne sont) pas trop furieux »,
et ne restent à Bicêtre « qu'autant qu'ils y sont malades et
qu'aussitôt que l'on est assuré de leur parfaite guérison,
on les fait rentrer dans le sein de leurs familles ou leurs amis », « l'administration
des Etablissements publics ayant toujours considéré le lieu
de détention des fous comme hospice réputé libre ».
Après avoir proposé de leur communiquer d'autres renseignements de vive
voix, Pussin leur suggère de s'adresser "au citoyen Letourneau Econome
de la maison des pauvres de Bicêtre entre les mains duquel sont les
ordres ou jugemens en vertu desquels les fous sont conduits audit hospice".
Ici encore, seul Pussin apparaît, car même si la Commission s'intéresse
surtout à l'aspect administratif de la question, Pinel ne joue officiellement
aucun rôle à l'emploi des fous.
Le 14 ventôse an III (4 mars 1795), une délibération
des Secours Publics prononce la nomination à la Salpêtrière
de Pinel, qui quitte Bicêtre le 30 germinal (29 avril).
Qu'il suffise de citer Pinel lui-même (2ème édition
du Traité, p. 201) pour rappeler, après bien d'autres, que
le grand aliéniste n'est pas l'auteur du déferrement des fous
de Bicêtre qu'on lui a généreusement attribué :
« Ce ne fut pas sans un regret extrême que je ne pus voir (pendant l'exercice
de mes fonctions à titre de Médecin de Bicêtre durant
les premières années de la révolution) le terme heureux
de cette coutume barbare et routinière; mais j'étois d'un
autre côté tranquille, et je me reposois sur l'habileté
du surveillant de cet hospice (M. Pussin), qui n'avoit pas moins à
coeur de faire cesser cet oubli des vrais principes. Il y parvint heureusement
deux années après (4 prairial an 6), et jamais aucune mesure
ne fut mieux concertée et suivie d'un succès plus marqué ».
En 1801, Pinel obtient après bien des demandes que Pussin soit nommé
surveillant des aliénées de la Salpêtrière. Cette
nomination est la meilleure reconnaissance des qualités de l'ancien
garçon tanneur. Pinel, « plein de confiance dans la droiture et l'habileté
du chef de la police intérieure, (lui laissa) le libre exercice du
pouvoir qu'il avait à déployer, et toutes les difficultés
furent surmontées ».
La répartition des attributions entre le médecin chef et son surveillant semble
pourtant avoir été difficile : Après le décès
de Pussin le 7 avril 1811, Pinel demande et obtient de le remplacer par
un médecin, Esquirol, parce qu'il est résulté de cette
confusion des devoirs "souvent des entraves pour le traitement médical
et des difficultés sans cesse renaissantes".
Un conflit de pouvoir que Bicêtre n'avait pas connu, et qui naît avec l'asile.
|