L'asile de Maison-Blanche pendant la Grande Guerre

Septembre 1914 : l'évacuation

Le 3 août 1914, l'Allemagne déclare la guerre à la France. L'avance ennemie est rapide. Le 5 septembre, les Allemands sont aux portes de Dammartin, d'Othis, s'emparent de Saint-Soupplets. Charles Péguy tombe à Villeroy, à un peu plus d'une vingtaine de kilomètres de Maison-Blanche, asile du département de la Seine, situé à Neuilly-sur-Marne, alors en Seine-et-Oise.

Se pose dès lors le problème de l'évacuation des asiles d'aliénés situés dans les zones menacées.

En tout, entre 5.500 à 5.600 aliénés de la Seine seront évacués et répartis dans quarante établissements désignés par le ministre de l'Intérieur : «Chaque train d'évacuation était placé sous la surveillance et la direction d'un ou de plusieurs médecins et les malades étaient accompagnés des infirmiers et infirmières normalement attachés à leur service. Ces agents devaient rester à la disposition des asiles destinataires, tant que leur présence serait jugée utile.» (A. Rodiet, L'Informateur, 1919, p.321)

Pour Maison-Blanche, asile réservé aux femmes aliénées, l'évacuation a lieu du 4 au 7 septembre 1914. 1276 malades valides partent en province : 165 à Auch, 110 à Bassens, 100 à Sainte-Madeleine (Bourg), 200 à Montpellier, 25 à Châteauroux - Bitray, 262 à Saint-Robert (Grenoble), 247 à Naugeat (Limoges), 74 à la colonie correctionnelle d'Eysse (Villeneuve-sur-Lot), 36 à Limoux.
Plus tard, 42 de ces malades passeront de Bassens à Pierrefeu, 37 de Villeneuve à Agen, 36 de Villeneuve à Montauban.

Dans ces asiles, les infirmières accompagnantes resteront un temps détachées pour s'occuper de leurs malades.

D'autres malades, intransportables parce que trop faibles ou trop agitées, sont répartis entre la Salpêtrière (163 malades) et l'asile de Villejuif (67 malades).

Dans le même temps, plus de 1.000 malades de l'asile voisin de Ville-Evrard sont évacués dans les asiles d'Aix, Auch, Auxerre, Bourg, Chambéry, Grenoble, Limoux, Marseille et Pierrefeu, et ceux de la Maison de santé, au nombre de 215, à Montdevergues, dont, parmi les 116 femmes, Camille Claudel.

Quant à l'asile de Vaucluse, il est amené à accueillir 450 vieillards provenant de la maison de retraite de Villers-Cotterets et près de 700 aliénés belges évacués d'Ypres, accompagnés de leur personnel médical et infirmier.

Comte-rendu de la visite faite le 19 mars 1915
par une délégation de la Commission de Surveillance des Asiles de la Seine
aux aliénés belges hospitalisés à l'asile de Vaucluse

« M. Ducuing, secrétaire de la Commission, donne lecture du compte-rendu suivant :

Messieurs,

Vous avez pensé que votre Commission se devait d'apporter aux aliénés belges évacués des asiles d'Ypres et hospitalisés à l'asile de Vaucluse, le témoignange de son intérêt et au personnel qui les accompagne, la marque de son estime et de sa sympathie.

Suivant votre décision, une délégation de votre Commission qui comprenait son président, M. Clair, M. Cherrier, M. le Dr Voisin et votre secrétaire, s'est rendue le vendredi 19 mars dernier à l'asile de Vaucluse.

M. Verley, chef de bureau, chargé des fonctions de chef du service des aliénés, représentait l'Administration préfectorale.

Nous avons été reçus par M. Thourel, Directeur de l'asile; M. le Dr Dupain, médecin en chef, auxquels avaient bien voulu se joindre Mme Huytens, supérieure de l'asile du Sacré-Cœur d'Ypres; M. Neuville, aumônier, et M. le Dr Dyerick, médecin dudit asile; MM. Vanraës, Directeur, le Dr Brutsaërt, médecin, Therry, secrétaire de la maison de santé d'Ypres.

Ls malades hospitalisés à Vaucluse proviennent de deux établissements distincts : les femmes de l'asile privé du Sacré-Cœur d'Ypres, les hommes de la maison de santé qui forme un quartier spécial des hospices d'Ypres.

Le haut personnel nous a fait le récit les circonstances tragiques qui ont nécessité l'évacuation de ces établissements. Si, par sa situation, l'asile du Sacré-Cœur n'eut pas trop à souffrir du bombardement de l'ennemi, il n'en fut pas de même des hospices, situés dans un secteur beaucoup plus exposé. Pendant plus de trois semaines, les malades et le personnel ont dû demeurer nuit et jour dans les caves; et, quand vint l'ordre d'évacuer, c'est sous les obus qu'eût lieu le départ : un malade fut blessé et un infirmier tué.

Parti d'Ypres le samedi 21 novembre dans l'après-midi, le convoi n'arriva que le lundi à quatre heures trente du matin. Les malades étaient dans un état de fatigue extrême, malgré les soins dévoués qui n'avaient cessé de leur être prodigués. Le personnel s'est plu à nous dire quel cordial accueil il avait reçu, dès l'arrivée, de M. Thourel, de M. le Dr Blin, de M. le Dr Dupain et de tous les agents de Vaucluse, et quel réconfort il avait trouvé dans la sympathie qu'on lui avait témoignée.

Mme la Supérieure et M. le Dr Dyerick ont bien voulu nous faire visiter les quartiers occupés par leurs malades. Ces dernières étaient au nombre de 382, dont 350 traitées au régime commun et 32 pensionnaires.

Nous avons parcouru de même, guidés par M. Vanraës et M. le Dr Brutsaërt, les services réservés aux malades des hospices, savoir : 304 traités au régime commun et 21 pensionnaires.
Cette isite nous a laissé la plus heureuse impression.
Partout règne la plus grande propreté; il n'est pas jusqu'aux galeries extérieures qui ne soint soigneusement lavées à grande eau.
Les salles de réunion, les réfectoires étaient fleuris de violettes et d'anémones cueillis par les malades dans les bois des environs.

Nous avons été frappés de l'ordre, de la discipline, je dirai même l'esprit de paix, qui règle dans tous les quartiers. Cette physionomie, qui n'est pas habituelle dans un asile d'aliénés, s'explique cependant. Tous les malades que nous avons vus à Vaucluse sont, en effet, internés depuis longtemps déjà; les soins qu'ils ont reçus de leurs médecins ont pu atténuer les manifestations de leur délire. Ces malades sont d'ailleurs, pour la plupart, des paysans et ils semblent demeurer à l'asile sous l'influence des paisibles habitudes qu'ils ont contractées dans la vie des champs.

Aussi bien ne voudrais-je pas insister sur ce sujet, notre visite, toute de courtoisie, n'ayant, bien entendu, aucun caractère d'inspection.

Au moment de notre départ, et après que M. Thourel, directeur de l'asile, eût exprimé sa fierté de l'honneur qui lui était échu de recevoir les aliénés belges dans son établissement, M. le Dr Brutsaërt prit la parole.

Il rappela comment la Belgique, confiante dans les traités qui garantissaient sa neutralité, s'adonnant toute entière aux œuvre de la paix, se vit brutalement assaillie par un ennemi sans foi, comment, fidèle à la parole donnée, luttant jusqu'à son dernier souffle contre l'envahisseur, elle se sacrifia toute entière et préféra mourir que trahir, potius mori quam fœdari.

Il dit comment, contraints de chercher le salut dans l'exil, les Belges trouvèrent en France un accueil fraternel et il voulut bien exprimer à nouveau la gratitude de tout le personnel des asiles d'Ypres pour l'hospitalité reçue à Vaucluse. Il proclama, en terminant, sa confiance inébranlable dans les réparations du droit.

Les paroles éloquentes de M. le Dr Brutsaërt ont fait une profonde impression.

Dans une improvisation émue, M. Clair exprima les sentiments que nous ressentons tous à l'égard de la loyale et vaillante nation, dont l'héroïsme a conquis l'admiration du monde; il dit combien notre Commission avait été heureuse de s'associer aux mesures prises pour recueillir les malades d'Ypres, et termina en exprimant notre foi commune dans le succès définitif qui rétablira la Belgique dans toute sa prospérité, dans toute sa beauté et dans toute sa gloire. »

La Préfecture de la Seine juge également nécessaire d'envoyer en province les malades de Sainte-Anne en état d'être transportés, pour disposer de places pour les malades à admettre ultérieurement.

Et lorsque les asiles de Ville-Evrard, Maison-Blanche et Moisselles sont réquisitionnés par le service de santé, il ne reste plus, début 1915, que deux des cinq asiles de la Seine ouverts aux malades de Paris, l'Asile Clinique (Sainte-Anne) et Villejuif, où sera plus tard installée une importante section militaire.

Dans ces deux asiles dont la grande majorité des infirmiers ont été mobilisés, les infirmières des asiles évacués les remplacent. C'est ainsi que de nombreuses infirmières de Maison-Blanche sont affectées à Villejuif, chez Henri Colin, Marcel Briand et Edouard Toulouse, à l'Asile Clinique (Sainte-Anne) chez Paul Kéraval et Charles Vallon, plus tard à l'asile de Ville-Evrard.

Et comme, en règle, le personnel masculin était affecté dans les services d'hommes, c'est dans ces services que nos infirmières furent détachées.

A ce propos, on notera que l'affectation d'infirmières dans les services d'hommes n'est pas, comme on a pu le dire, une tolérance née de ces circonstances, puisque l'autorisation en avait été donnée par décret -signé L. Malvy, ministre de l'Intérieur et R. Poincaré- trois mois avant le début de la Grande Guerre. Le 16 mai 1914, le ministre de l'Intérieur faisait en effet parvenir à tous les préfets la circulaire suivante :

« J'ai l'honneur de porter à votre connaissance qu'un décret rendu en Conseil d'État le 12 mai 1914 a supprimé le paragraphe 1er de l'article 34 de l'ordonnance du 18 décembre 1839, ainsi conçu : « Les établissements, publics ou privés, consacrés aux aliénés du sexe masculin ne pourront employer que des hommes pour le service personnel des aliénés. » En conséquence, l'emploi des infirmières est aujourd'hui permis dans les quartiers d'asiles publics ou privés affectés aux malades du sexe masculin et je vous prie de vouloir bien en informer les directeurs de ces établissements. »

Notons que ce décret ne supprime que le paragraphe 1er de l'article 34. Le second paragraphe porte que « des femmes seules seront chargées du service personnel des aliénées, dans les établissements destinés aux individus du sexe féminin. »

Le 7 septembre 1914, les dernières malades avaient donc été évacuées de l'asile de Maison-Blanche. Le mois suivant, alors que les combats font rage sur le front, les blessés affluent dans les hôpitaux.


à

Des asiles d'aliénés transformés en hôpitaux militaires

Tandis que Maison-Blanche se prépare à accueillir des blessés, Ville-Evrard, l'autre asile nocéen du département de la Seine, commence à recevoir des militaires convalescents, puis se spécialise avec l'organisation d'un service d'aliénés militaires soumis au régime de la loi de 1838 et d'un service de malades atteints de confusion mentale et psychonévroses.

Début février 1915, Maison-Blanche est transformé en hôpital militaire et aménage deux sections où sont admis à partir d'avril des soldats mutilés.

Dans le même temps, l'asile de Moisselles, autre asile du département de la Seine, est affecté aux militaires convalescents, puis aux musulmans blessés.

De 540 malades après l'évacuation début septembre, la population de Sainte-Anne était passée à 1.007 le 31 décembre, et celle de Villejuif de 439 à 901. Fin juin 1915, le nombre d'aliénés est de 1.182 à Sainte-Anne, 1.455 à Villejuif.

Il est dès lors évident que les deux établissement ne suffiront pas pour les aliénés du département.

A la suite de démarches du préfet de la Seine auprès du Gouvernement Militaire de Paris et du directeur du service de santé, le retrait de la réquisition de l'asile de Ville-Evrard est obtenu.

Les 30 juin et 1er juillet, Ville-Evrard réintègre la plupart des pensionnaires de sa maison de santé qui avaient été évacués à Montdevergues, et en août reprend les admissions d'aliénées femmes. Le 18 novembre, l'asile reprend intégralement son affectation antérieure, après transfert à Maison-Blanche du Centre des Psychonévroses.


MÉDECINS CHEFS ET INTERNES DE L'ASILE DE MAISON-BLANCHE

Avant d'en revenir aux deux services de l'hôpital militaire de Maison-Blanche, pour amputés d'une part, confus et psychonévrosés d'autre part, il convient de dire quelques mots sur le personnel médical en poste avant le début des hostilités.

Les quatre services, appelées sections, étaient chacun dirigé par un médecin en chef assisté d'un interne.

Les quatre internes, qui ont pris leurs fonctions à Maison-Blanche le 1er mai, sont appelés sous les drapeaux et remplacés jusqu'à l'évacuation par des internes auxiliaires.

Julien Le Maux et Henri Beaudouin sont mobilisés le 1er août 1914. Ce dernier ne reprendra sa deuxième année d'internat à Maison-Blanche qu'en mars 1919.

Le 2 août, Paul Tiphine et Pierre Devaux sont à leur tour mobilisés. Ce dernier, fils d'un professeur de l'École de médecine de Paris, tombe au Champ d'Honneur le 8 septembre, à Fère-Champenoise (Marne), à l'âge de 27 ans.

Des quatre médecins chefs, seul Joseph Capgras est en âge d'être mobilisé. En qualité de médecin aide-major, il est affecté à l'Hôpital d'évacuation n°38, Secteur 5 (Châlons-sur-Marne), puis en 1916 au Centre de Psychiatrie de la 5e région (Hôpital mixte de Fleury-les-Aubrais) et ne sera libéré que le 11 janvier 1919. On lui doit plusieurs publications sur la confusion mentale dans ses rapports avec les événements de guerre, les état seconds et le délire d'interprétation séquelles de commotions, les troubles en relation avec les intoxications par les gaz, la paralysie générale et la guerre et le délire onirique émotif.

Paul Sérieux, médecin aide-major de 1ère classe, de réserve du Gouvernement Militaire de Paris, est affecté à Ville-Evrard, qu'il connaît bien pour y avoir été médecin chef pendant dix ans avant sa nomination à Maison-Blanche en 1908.

Joseph Bonnet, après avoir été directeur intérimaire de l'asile de Moisselles, exerce de même à Ville-Evrard, tout comme Salomon Lwoff. Les deux médecins chefs assureront à tour de rôle la direction de l'asile de Maison-Blanche en remplacement du titulaire appelé sous les drapeaux en mars 1916.

Mais ni Sérieux, ni Bonnet, ni Lwoff n'auront la charge des services d'amputés, de confus et psychonévroses, qui dépendent non pas de la Préfecture de la Seine comme les services d'aliénés des asiles, mais de l'autorité militaire.

LE DIRECTEUR ET LE PERSONNEL TECHNIQUE DE L'ASILE DE MAISON-BLANCHE

Août 1914 a vu également le départ sous les drapeaux de la presque totalité du personnel technique de l'asile : sur soixante-quatorze agents, il n'en reste que seize en juin, puis huit seulement, tous de la Réserve de l'Armée Territoriale en sursis d'appel.

Des agents mobilisés, huit ne reviendront pas, dont les noms figurent sur la plaque commémorative : Emile Babin, aide-cuisinier, Mort pour la France le 24 septembre 1914, Henri Chalmet, vaguemestre, Mort pour la France le 25 avril 1916, Auguste Cloquet, ouvrier jardinier, Tué à l'ennemi le 31 août 1914 aux environs de Fossé (Ardennes), Joseph Durand, garçon des services généraux, Mort sous les drapeaux le 2 mars 1915, Alexandre Forgeot, Aide-jardinier, Tombé au Champ d'Honneur le 25 avril 1916, Joseph Petit, agent des services techniques, Mort sous les drapeaux en janvier 1915, Jean-Baptiste Rollin, aide jardinier, Mort pour la France le 8 février 1917, Victor Tribut, maître électricien, Mort sous les drapeaux le 27 mars 1915 des suites de blessures reçues dans les combats livrés dans la région de Bois le Prêtre.

Sur cette plaque figure aussi le nom du directeur administratif de l'asile, Georges Bouleau. Né en 1872, nommé à Maison-Blanche le 23 mars 1914, Bouleau avait, suite à ses demandes insistantes et réitérées, obtenu d'être relevé de la non-disponibilité attachée à ses fonctions.

Le 6 mars 1916, notre très patriote directeur est incorporé comme sergent au 28e RTI. Le 26 mai 1918, le sergent Bouleau est tué à l'ennemi à Bacouël, dans l'Oise.


MUTILÉS ET AMPUTÉS

Début 1915, un quartier est aménagé dans les locaux de la 3ème et de la 4ème section, antérieurement occupés depuis 1908-1910 par les services des docteurs Sérieux et Bonnet. Des soldats amputés des deux jambes y sont hospitalisés à partir d'avril 1915. En octobre, ils sont près de 800.

Dans l'ancienne « 3ème section » (hystériques), le pavillon d'isolement est converti à la fois en poste d'observation D.C.A. et en local disciplinaire (le futur « pavillon 56 »). L'ancienne infirmerie (futur « pavillon 52 ») et le pavillon des gâteuses (futur « pavillon 53 » puis « atelier du non-faire ») accueillent les blessés. Des constructions sont élevées par le Service Militaire pour les ateliers de rééducation devant l'ouvroir de la section.

À la « 4ème », section initialement destinée aux intoxiquées alcooliques, quatre pavillons (41, 43, 45 et 46) accueillent des amputés, un autre (le « 42 ») devient l'infirmerie des nerveux, le « 44 » l'infirmerie des militaires en exercice.

Ce service, qui constitue non un hôpital chirurgical mais un service de rééducation et de réadaptation est fondé par le docteur Hubert Kresser, qui en assure la direction sous l'égide de l'Union des Colonies Étrangères en faveur des victimes de guerre.

Kresser a consacré à son « École de rééducation » un article publié dans le Larousse médical illustré de guerre du Dr Galtier-Boissière sous le titre « Métiers et Professions » (pp. 172-176).

Dans ce centre, 700 amputés de bras ou de jambes en moyenne séjournent pendant le temps nécessaire à l'essayage, à la confection et à la livraison des appareils prothétiques qui leur sont alloués par l'État.

Il s'agit, explique Kresser, de tenter de résoudre le « grave problème de l'utilisation des mutilés dans la future armée du travail », c'est-à-dire l'« angoissante question de la rééducation professionnelle » du point de vue moral et physiologique. Il est d'abord nécessaire de faire admettre la nécessité de recouvrer les moyens de subvenir par son travail à son existence et à celle de sa famille, puis de lui faire choisir un métier, selon ses affinités et ses aptitudes physiques nouvelles.

Des cours sont dispensés aux soldats : enseignement primaire, comptabilité et sténo-dactylographie, ainsi que dessin industriel et d'ornement. Les ateliers d'apprentissage sont au nombre de neuf : mécanique, menuiserie tournage sur bois, trois ateliers qui ne sont pas suivis seulement par les amputés de jambe, mais aussi des membres supérieurs grâce notamment à une prothèse de son invention, la « main artificielle du Dr Kresser »; les ateliers de vernissage au tampon, sculpture sur bois, cordonnerie, bourrellerie-sellerie, tailleur, l'atelier de vannerie enfin, présenté par Kresser comme la « providence des amputés des deux jambes ».

Un bureau de placement fonctionne dans le sein même de l'école, qui compte en moyenne 300 élèves. Une section agricole a également été organisée.

Plusieurs photographies illustrent l'article, montrant notamment deux amputés travaillant la terre, l'un pourvu d'un « bras à godet Julien », l'autre d'un « pilon à sabot », à large base.

Dans ce service de l'hôpital militaire de Maison-Blanche exercera aussi le docteur Maurice Le Tanneur, en qualité de médecin en chef.

Après sa fermeture, on pourra lire dans Paris Médical (XXXII, 1919, Paramédical 2, p.220) :

« L'école de "Maison-Blanche" pour la rééducation professionnelle des amputés de la guerre. -

Cette école fondée il y a plus de trois ans par l'Union des colonies étrangères, vient de fermer ses portes. Elle était dirigée par le médecin-major Hubert Kresser, assisté de M. Louis Asscher, vice-président de l'Union à la tête de laquelle était M. Walter Berry. Plus de trois mille amputés furent rééduqués et réadaptés à près de vingt professions diverses. »


CONFUS ET PSYCHONÉVROSÉS

Quant aux confusions mentales et psychonévroses, elles sont traitées dans les 1ère et 2ème sections de Maison-Blanche, auparavant services des docteurs Lwoff et Capgras (futurs pavillons 11 à 16 et 21 à 26), chacune dirigée par un médecin aliéniste.

C'est en novembre 1915 que, sur décision du Directeur du Service de Santé du Gouvernement Militaire de Paris, le Centre des Psychonévroses de Ville-Evrard est transféré à Maison-Blanche.

Il avait été créé par le professeur Gilbert Ballet, assisté d'une surveillante en chef d'exception, Madame Castel, dont nous reparlerons plus loin.

Le Centre de traitement des confusions et psychonévroses de la 1ère section

Lorsque le docteur Maxime Laignel-Lavastine prend ses fonctions de chef de service du Centre des Psychonévroses à l'Hôpital Militaire de Maison-Blanche le 18 novembre 1915, il est déjà médecin des hôpitaux, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris, Clinique des Maladies Mentales et de l'Encéphale (Sainte-Anne, Paris).

Il avait été initialement affecté, en mars 1915, en qualité de Médecin Major de 2ème classe au Centre Neurologique de la 9e Région Militaire (Tours). C'est Gilbert Ballet qui, alors déjà très souffrant, lui avait proposé de le remplacer dans le Centre qu'il avait lui-même créé.

À Maison-Blanche, le « chef de service psychonévrotique » a deux assistants médecins aide-major : Victor Ballet et Paul Courbon, ainsi qu'un médecin auxiliaire, le docteur Henri Marcel Faÿ.

Laignel-Lavastine a écrit plusieurs articles sur son expérience à Maison-Blanche et les cas qu'il y a observés,
- seul (« Maniérisme puéril post-confusionnel », « Les persévérateurs »)

- avec Victor Ballet (qui ne doit pas être confondu avec son parent, le professeur Gilbert Ballet) : « Délire raisonnant d'invention » (à propos de l'inventeur d'un lance-bombe, d'un aéro-porte-torpilles et d'une drague porte-torpilles , qui harcèle le ministère, et à Maison-Blanche invente un appareil pour la destruction des tranchées de première ligne), « Confusion mentale amnésique avec anxiété après bombardement; mort par ictus; sarcome du centre ovale »

- avec Paul Courbon : « Chez les accidentés de la guerre », « De la simulation des troubles fonctionnels du système nerveux par les débiles mentaux », « Syndrome psychasthénique consécutif aux émotions de guerre », « États seconds cataleptiformes post confusionnels par émotion - choc de guerre », « Essai sur l'insincérité chez les accidentés de la guerre, », « Prophylaxie et traitement de l'insincérité chez les accidentés de la guerre, », « La simulation de l'aliéné devant la guerre », « Stéréotypies de la marche, de l'attitude et de la mimique avec représentation mentale professionnelle de l'ouïe consécutives aux émotions du champ de bataille ».

Laignel-Lavastine a en outre publié avec le docteur H.M. Faÿ « Psychogenèse d'une crise hystérique », et avec Paul Sérieux « Utilité des mesures médico-militaires spéciales aux anormaux psychiques constitutionnels ».

Dans Les traumatismes psychiques de guerre, Louis Crocq (1999, p.40) évoque Laignel-Lavastine, qui déclare en octobre 1917 que sur les 1576 patients qu'il a examinés au Centre des Psychonévroses, «'il a été frappé par la fréquence des crises hystériques manifestées par des permissionnaires à la gare de l'Est, au moment de rejoindre leurs unités »...

Le service des confus de la 2ème section

Il est sous la responsabilité du docteur Florentin Pactet (1863-1955), Médecin Major de 2ème classe, chef de service, assisté de deux médecins aide-majors, le docteur Joseph Bonhomme et le docteur Charles Nordman.

Avec Bonhomme, Pactet publie « Deux observations de peur invincible chez des combattants », « Un cas de puérilisme mental post-commotionnel », « Odyssée d'un déséquilibré menteur »...

Bonhomme et Nordman co-publient : « Note sur deux cas de déments précoces à l'armée » et « Un cas d'hallucinose », ainsi que « De l'utilisation des indisciplinés en temps de guerre » (Annales médico-psychologiques 1916, octobre, pp.490-493, 519-524 et 525-530), « Caractères essentiels de la commotion cérébro-spinale » (id., pp.530-540), « Note sur deux cas de déments précoces à l'armée » (id., pp.546-549) et « Un cas d'hallucinose » (id., pp.549-554).

C'est dans le service de Pactet que fut soigné André Masson (1896-1987), peintre surréaliste, blessé au Chemin des Dames en avril 1917, plus tard mari de Rose Maklès, sœur de Sylvia : Masson est donc le beau-frère de Lacan.

Dans ce vaste ensemble, qui constitue l'un des plus grands hôpitaux militaires de la région et recevra plus de 12.000 amputés et plus de 11.000 confus et psychonévrosés, seront également hospitalisés des gazés (printemps 1916, automne 1918), et aménagé un « quartier des militaires convalescents » (1917).


LE RETOUR À LA NORMALE

Dès la fin octobre 1918, la mainlevée de la réquisition de Maison-Blanche est envisagée.

Puis, devant l'épidémie de grippe, on envisage l'évacuation sur Maison-Blanche de divers services de l'assistance publique et l'affectation de ces services au traitement des grippés.

Mais ce projet est vite abandonné, la priorité étant d'accueillir les innombrables prisonniers libérés par les Allemands : dans la seule journée du 23 novembre 1918, près d'un millier de ces prisonniers furent dirigés sur notre ancien asile.

Ensuite, on y recevra, sur l'ordre du ministère de l'Intérieur, des réfugiés provenant de la zone des armées ou en instance de rapatriement.

La date officielle de fermeture de l'Hôpital temporaire de Maison-Blanche (amputés, gazés et prisonniers de guerre rapatriés) est le 15 janvier 1919.

Fin février reprend enfin progressivement l'hospitalisation des aliénées, avec le transfèrement de malades initialement admises à Ville-Evrard. Et fin mai, les quatre services sont de nouveau en mesure de recevoir les entrées de Sainte-Anne.


LES INFIRMIÈRES DE MAISON-BLANCHE

Un mot pour finir sur le personnel infirmier de l'asile, dont les dossiers de carrière ont été pour la plupart conservés dans les archives de l'hôpital, aujourd'hui déposées aux Archives de Paris.

Un certain nombre d'entre elles avaient été détachées dans les asiles de province ou dans d'autres établissements du département, Villejuif et Sainte-Anne, puis Ville-Evrard.

Certaines réintègrent Maison-Blanche à partir de 1915, où elles retrouvent leurs collègues restées sur place : l'asile ayant été transformé en hôpital militaire, elles vont être amenées à soigner non plus des aliénées, mais des soldats.

Plusieurs d'entre elles se signaleront par leur dévouement et leurs qualités professionnelles, ainsi qu'en témoignent divers documents, comme cette attestation de la main de Kresser :

« Le Médecin-Major de 2ème classe KRESSER
Directeur de l'École de Rééducation Professionnelle de Maison-Blanche, Neuilly s/Marne (S.& O.)

certifie que mademoiselle Marguerite Marie Louise Le Brech, surveillante en chef à l'Asile de Maison-Blanche, a été affectée du 15 avril 1915 au 15 janvier 1919 aux soins des militaires hospitalisés à l'Hôpital temporaire de Maison-Blanche (amputés, gazés et prisonniers de guerre rapatriés) et qu'en cette qualité, elle a constamment fait preuve d'un zèle au dessus de tout éloge, notamment dans la direction des services de l'infirmerie et des grands mutilés (amputés des deux bras, amputés des deux jambes), zèle qui joint à sa haute compétence professionnelle la désigne particulièrement pour une récompense appropriée aux services rendus »


Quant à Zéma Pillot, surveillante, elle « s'est occupée pendant la plus grande partie de l'année des militaires amputés des deux jambes. S'est acquitté à cet égard de sa tâche délicate et parfois difficile avec une attention un dévouement et une bonne humeur particulièrement dignes d'éloges. » De ce fait, le Directeur la propose pour le grade de suppléante » (note du 31 décembre 1915).

De même, Euphroisine Pilon, infirmière, « s'est occupée pendant toute l'année à assurer les nombreux pansements aux militaires mutilés et s'est acquitté de cette tâche toute nouvelle pour elle avec un zèle un dévouement une attention et une bonne humeur vraiment dignes des plus grands éloges ». En juillet 1917, le directeur écrit encore qu'elle « est une excellente infirmière, très zélée et très attachée à son devoir : lors de l'arrivée des soldats mutilés, elle s'est dépensée sans compter et je serais personnellement heureux qu'elle puisse être récompensée du dévouement qu'elle a déployé à cette occasion » c'est-à-dire être promue sous-surveillante.

La surveillante en chef de Laignel Lavastine, Madame Eugénie Castel-Lebrun, née en 1868, s'est elle aussi particulièrement distinguée lors de la période. Entrée à Maison-Blanche en 1906, elle dirige le 6 septembre 1914 un convoi de 700 malades : « Le voyage eut lieu dans des conditions particulièrement difficiles. Les wagons bondés d'agitées restèrent toute une nuit sans lumière. Si nous avons pu amener les malades à destination sans accident, nous le devons au courage et à la bonne volonté de notre personnel qui mérite tous les éloges pour le dévouement qu'il a montré sous la direction de madame Castel, surveillante en chef ».

Détachée en 1915 à Ville-Evrard, elle « a su organiser avec un personnel réduit et qu'elle ne connaissait pas le service des blessés d'abord, le service des confus ensuite, et a montré un véritable don d'organisation dans ces services entièrement nouveaux pour elle » (Lwoff, 31 décembre 1915). Les service de cette « surveillante hors ligne » « sont non moins hautement appréciés par son chef militaire actuel que par les médecins et les fonctionnaires de l'asile », écrit Lwoff le 26 janvier 1917, dont elle était la surveillante en chef avant guerre.

Le 31 juillet 1917, à l'occasion de son départ, les médecins militaires et le personnel secondaire de la 1ère section se réunissent dans le bureau du directeur intérimaire, Lwoff, pour lui faire ses adieux. Laignel Lavastine prononce une allocution élogieuse : « Tous les départs sont tristes, surtout dans cet âge de fer où la mort nous embrasse de toutes parts, et surtout quand celle qui part est une collaboratrice telle que vous ». À celle qui a « toutes les qualités de la surveillante modèle » et a su s'élever « au courage civique et martial », à « la meilleure des conseillères intimes » sont remis un sautoir en or et une plaquette artistique en bronze (pro patria).


On trouve aussi dans les archives de l'hôpital trace d'affaires montrant une certaine complicité entre infirmières et soldats, comme ce mot signé « S » :

« 10 août 1915 Mme la Surveillante est priée de changer Mme M** de service et ce, immédiatement. Étant donné les incidents qui se sont produits depuis que Mme M** s'occupe du service de l'isolement je suis fermement persuadé que cette suppléante procure aux soldats des facilités pour sortir la nuit ! Elle fait certainement cause commune avec eux et les aide à déjouer toute la surveillance dont ils sont l'objet : le fait d'avoir remis la bicyclette au Sergent Livret le démontre d'une façon péremptoire. Je n'ai plus aucune confiance envers cette suppléante ! »


L'infirmière mise en cause ne semble pas avoir été sanctionnée, contrairement à l'une de ses collègues, une infirmière de 33 ans :

« M. le Directeur, J'ai l'honneur de vous exposer que le soldat Jorelle Pierre, qui se trouve en traitement dans mon service, était sorti en permission de 24 heures le 10 mars courant et devait rentrer à l'hôpital le dimanche soir 1er mars avant 21 heures.
Cet homme n'est rentré que le 15 mars après une absence illégale de trois jours.
L'infirmière auxiliaire M***, attaché au 6e pavillon où se trouve le soldat Jorelle a été vue, pendant ce temps, par plusieurs de ses collègues, en compagnie de cet homme.
Celui-ci a d'ailleurs reconnu qu'il avait passé la plus grande partie de son temps avec cette infirmière. Dans ces conditions, j'estime qu'il est impossible, dans l'intérêt du maintien de la discipline, et abstraction faite d'autres considérations qui ont aussi leur importance, que cette infirmière continue à être attachée à ma section.
Veuillez agréer, M. le Directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués. Pactet »

Rapport de M. le Dr Pactet, Médecin chef de la 2e section, 19 mars 1917, au docteur Lwoff, directeur de l'asile.


Mlle M***, entrée comme auxiliaire le 25 novembre 1916, sera congédiée dès le lendemain de ce rapport. Quant au soldat Jorelle, on ignore s'il sera renvoyé au front. Mais il ne figure pas parmi les morts de la Grande Guerre.


Michel Caire, 2011-2014
© Les textes & images publiés sur ce site sont librement téléchargeables pour une consultation à usage privé.
Toute autre utilisation nécessite l'autorisation de l'auteur.