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Au début
du XIXème siècle, toute découverte médicale originale dont l'auteur espère
une exploitation publique doit être soumise au Ministre de l'Intérieur,
qui la fait examiner par l'Ecole de Médecine de Paris, conformément à
la réglementation dite des remèdes secrets: l'Ecole -qui redevient Faculté
en 1809- tient en la matière le rôle de conseil légal de l'administration.
Le ou les membres commis procèdent à l'analyse de la recette ou de la
méthode de traitement proposée, présentent leur rapport devant l'Assemblée
des Professeurs qui porte connaissance de sa délibération au Ministre.
Ce sont les aspects les plus divers et souvent assez inattendus de la thérapeutique
qui sont ainsi traités dans des rapports signés des plus grands noms de
l'époque, comme ici le plus illustre représentant de la science aliéniste
française, Philippe Pinel, alors au faîte de sa gloire: en mai 1808 et
février 1810, Pinel présente devant l'Assemblée son avis sur une méthode
fort curieuse de traitement de l'épilepsie, dénommée boulepsithérie.
Le terme est formé, dit son inventeur, des racines «Bous, Leibo et
Therô» qui signifient «bos ou vacca, cado, curo», et ainsi,
lorsque Epilepsie exprime par son étymologie la suspension brusque du
sentiment, Boulepsithérie exprime le rappel de l'épileptique au sentiment
-nous dirions aujourd'hui à la conscience- par l'entremise des vaches.
Monsieur Denis , qui dit avoir eu le premier «la satisfaction de reconnaître
et de produire au jour» le procédé, était directeur d'un journal intitulé
Le Narrateur de la Meuse, dont entre 1807 et 1809, plusieurs articles
relatent les guérisons obtenues par ce moyen curatif fort prometteur,
découvert par un «heureux hasard»:
l'une des filles du portier d'un château de la région «avait des accès
de mal caduc si violens et si fréquens que sa sœur ne pouvant plus coucher
avec elle, on la confina, à défaut d'autre place, dans une étable à vache
où elle était à portée des soins de ses parens et à l'abri du froid. Elle
n'éprouva point de mieux être, tout le tems que son lit fut loin des vaches;
mais dès qu'on l'eut placée près de la mangeoire et sous leur haleine,
le mal diminua; il disparut à la longue insensiblement, sans que cette
fille ait éprouvé de rechute depuis deux ans et demi».
Le promoteur de la méthode lance alors un appel à effectuer des essais «afin de
tuer, s'il se peut, la critique par l'expérience ou bien de vaincre le
dédain», et le journal relate les observations de plusieurs guérisons
qui paraissent confirmer le rôle des «exhalaisons vivifiantes»
et précisent les conditions optimales de la cure. On ajoutera en particulier
«au bienfait de l'étable, des soins, des attentions qui captivent la
personne malade en lui donnant confiance, et en lui faisant supporter
l'ennui de l'exil auquel elle est condamnée.»
Un père de famille est à son tour «débarrassé» en peu de jours
non seulement de maux de tête horribles, mais aussi de son épilepsie.
«Il habite l'étable (de nuit seulement) depuis la mi-mai dernier»,
précise l'auteur le 1er septembre.
La récente découverte d'Edward Jenner, fruit là aussi du heureux hasard,
autorise Denis à un parallèle hardi: «L'Angleterre nous fournit en
1800 la Vaccine pour détruire la petite vérole; nous allons, selon toute
apparence, lui donner en échange, le moyen d'éteindre le mal-caduc par
la Boulepsithérie.» Il est vrai que «l'une et l'autre de ces pratiques,
qui ont le même animal pour agent réel offrent parfaite bénignité».
Animal des plus utiles à l'espèce humaine, la vache dont le «lait est
l'aliment de l'enfance, le beurre l'assaisonnement de nos mets, le fromage
la nourriture de bien des familles», la vache «traîne la charrue,
sa chair et celle de son veau sont saines; leurs peaux sert à beaucoup
d'usages; les trayons de la vache fournissent le virus de la vaccine et
sa respiration l'air de la Boulepsithérie», s'enthousiasme le rédacteur
du Narrateur.
Mais comment l'haleine des vaches neutraliserait-elle «à la longue les principes
délétères qui occasionnent le mal-caduc»?
Deux remarques de bon sens d'abord: «On va prendre les eaux dans bien
des lieux, pourquoi n'y aurait-il pas aussi des bains salubres d'air?»
Et, à tout prendre, la nouvelle méthode «ne repose pas sur des vertus
aussi aventurées» que de guérir les maux de dents «par le tact
du pole-sud de cloux aimantés».
C'est, au-delà de la comparaison avec l'effet de l'aimant minéral, l'analogie
avec le magnétisme animal de Mesmer, alors très en vogue, qui offre à
l'auteur l'hypothèse la plus fructueuse: le mesmérisme, «qui produit
des effets singuliers quoique contestés, offrirait plutôt un moteur qui
lui serait comparable. Des émanations échappées de corps vivans, émanations
dont les faits attestent l'existence, agissent sur les organes d'autres
corps, surtout sur le cerveau humain lieu de départ des nerfs siège d'où
l'ame exerce son empire sur toute la personne».
«L'espèce de magnétisme vaccinal» garde toutefois tout son mystère
et, lorsque l'Ecole de Médecine est sollicitée, la Boulepsithérie semble
n'avoir suscité que peu d'échos au-delà des frontières du département
de la Meuse: la méthode aurait toutefois les faveurs du docteur Louis
Etienne Mercurin, qui tient une maison de santé à Saint-Paul-de-Mausole
dans les Bouches-du-Rhône, et du docteur Pierre-Antoine Prost, directeur
de la maison de santé de Montmartre qui en rapporte le procédé dans le
Journal Général de Médecine.
Pour le monde médical, la méthode promue par Denis renvoie à une théorie
physiopathologique reconnue : l'espèce d'épilepsie qui a son siège dans
les vaisseaux blancs, dans le système absorbant, reconnaît comme cause
première la suppression de la transpiration. Tout traitement propre à
rétablir celle-ci est en conséquence favorable au malade: bains tièdes,
frictions et donc aussi l'habitation dans les étables à vaches.
Voici donc
le premier Rapport de Philippe
Pinel, lu à la séance du 18 mai 1809 :
«Le rapport dont j'ai été chargé en dernier lieu par la Faculté a pour
objet le traitement de l'Epilepsie par un séjour prolongé dans une étable
à vaches avec l'attention de placer le lit vers la crèche de manière à
inspirer l'air qui sort de leurs poumons par l'expiration.
Le premier fait qu'on a cité en faveur de ce traitement est dû à un évènement
fortuit publié dans un journal (Le Narrateur de la Meuse n°227). La fille
d'un portier âgée de 27 ans, Epileptique dès l'enfance et tombée par des
attaques répétées dans un état d'imbécillité, fut réduite à coucher dans
une étable à vaches pour prévenir la frayeur que ces attaques pouvoient
produire sur une de ses sœurs. On ne remarqua aucun changement durant
la première quinzaine; mais les symptômes diminuèrent ensuite par degrés
et finirent par disparoître au point que la maladie avoit entièrement
cessé depuis environ huit mois (c'étoit le 3 juin 1807)
Dans le n°297 du même journal on parle d'un nouveau succès obtenu par
le même moyen sur un jeune homme du Département du Jura; mais on ne rapporte
aucune circonstance, ni sur les variétés de cette maladie, ni sur la durée
du traitement.
Le rédacteur du même journal est revenu sur le même objet (n°368) et il
parle d'une Dame charitable, qui avoit une étable habitée par huit vaches
et qui engagea d'abord une jeune épileptique de 18 ans d'y faire un séjour
prolongé. On rapporte que la jeune malade resta exposée nuit et jour à
l'influence salutaire de l'air respiré par les vaches, et qu'au bout de
3 semaines sa guérison fut complette. On dit avoir encore guéri de la
même manière une autre fille épileptique du même âge, et on dit avoir
remarqué que l'habitation dans l'étable avoit suffi pour guérir l'épilepsie
en dix jours. On ajoute que dans ces deux cas les épileptiques n'avoient
point changé leur manière de vivre ordinaire, que leur soif avoit été
augmentée et qu'on leur avoit donné pour toute boisson de l'eau rougie
avec du vin. Pour assurer leur rétablissement, leur séjour fut prolongé
dans l'étable pendant environ un mois après leur guérison.
Enfin le rédacteur du même journal se résume dans le n°297 et il ajoute
que sur cinq essais qui ont été fait de cette méthode, on avait obtenu
quatre fois un succès complet et que l'inefficacité de l'une de ces tentatives
devoit être attribuée à l'impossibilité de placer le lit de l'épileptique
près de la crèche et de manière à respirer le même air que les vaches.
Il fait aussi un rapprochement entre l'heureuse découverte de la vaccine
et la méthode nouvelle de guérir l'épilepsie qu'il appelle Boulepsithérie,
et il annonce aussi dans la lettre adressée à S. Ex. le ministre de l'intérieur
un mémoire sur ce dernier objet, qu'il doit bientôt communiquer au public.
Ce seroit sans doute porter un jugement prématuré que de prononcer sur
une méthode appuyée sur un très-petit nombre de faits dont on a seulement
publié les résultats sans y ajouter aucune des circonstances propres à
y répandre de nouvelles lumières. De pareils faits pour être authentiques
demandent chacun en particulier une exposition historique de la cause
déterminante et du caractère particulier de l'épilepsie, des changemens
progressifs obtenus dans le cours du traitement et de la terminaison de
la maladie à une certaine époque. Il faudroit encore un tems déterminé
pour pouvoir juger si la personne qu'on a cru complettement guérie n'a
point éprouvée de rechute. Il seroit enfin nécessaire qu'on mit la plus
grande sévérité dans l'examen des faits; qu'on rapportât avec impartialité
les succès qu'on a obtenus comme les tentatives qui ont été inefficaces,
et ce n'est qu'après avoir ainsi multiplié les essais qu'on pourra porter
un jugement éclairé sur cette méthode.
(Pinel)
(Ajouté d'une autre main:) Nous estimons en conséquence que M. Denis
doit être invité à communiquer, d'après la méthode qui vient d'être indiquée,
les détails des guérisons qu'il cite.»
Pinel fait preuve ici d'autant d'ouverture d'esprit que de rigueur, énonçant en quelques
mots les règles principales de l'expérimentation. L'intérêt, prudent mais
évident qu'il montre pour la nouvelle méthode tient d'abord à l'absence
de traitement vraiment efficace de cette maladie fréquente qu'est l'épilepsie.
Mais on remarquera aussi que la boulepsithérie est le seul remède secret
ou tout au moins nouveau contre le haut mal retenu par la Faculté entre
l'an X et 1817, dont neuf rapports rejettent sans appel les méthodes proposées
comme dangereuses ou ridicules.
C'est que la thérapie promue par Denis, dont nous avons entrevu que le
substrat théorique n'est pas plus aberrant que ceux d'autres traitements
usuels, présente bien des avantages pratiques: naturelle et sans danger,
elle permettrait d'isoler gratuitement en des lieux nombreux et immédiatement
disponibles sur tout le territoire de l'Empire des malades souvent considérés
comme effrayants.
Le 8 février 1810, l'Assemblée des professeurs entend à nouveau Pinel sur le même sujet:
«J'ai été chargé par la faculté de lui rendre compte de quelques nouveaux
faits, publiés sur cet objet par le Narrateur de la Meuse n°144 (sic,
pour 404) de son journal, qui semble regarder cette méthode de traitement
comme infaillible. Quelque encouragement que ces essais puissent donner
pour les répéter, on est encore loin d'obtenir des résultats constants
et indépendamment de quelques autres faits particuliers qui attestent
que cette méthode a été sans succès, on doit remarquer que ceux que rapporte
le Narrateur de la Meuse sont dénués de toutes les circonstances et des
détails qui seroient nécessaires pour bien juger, soit des causes particulières
et de la marche de la maladie, soit de sa terminaison. On a commencé depuis
plus d'un mois de faire une expérience suivie, du séjour dans une étable
à vaches sur quatre Epileptiques dans l'hospice de la Salpetrière; on
tient un journal exact des changemens qu'elles peuvent éprouver, et on
en publiera les résultats aussitôt qu'ils seront bien constatés.
Paris ce 8e février 1810» (Pinel)
Une vacherie est aménagée dans l'hospice en deux lignes que séparent des barreaux en
bois. Les vaches occupent la première ligne, les lits des épileptiques,
placés sur un plancher, la seconde. Autant de jeunes femmes épileptiques
que de vaches sont installées dans l'étable que l'arrangement avait, dit-on,
rendu plutôt agréable qu'incommode.
L'essai contrôlé est confié à Augustin-Jacob Landré-Beauvais, médecin
adjoint de la Salpêtrière, réputé pour «son esprit indépendant de toute
théorie».
Plusieurs mois se passent, quatre nouvelles jeunes femmes succèdent aux
premières mais, deux ans plus tard, l'épreuve est abandonnée, sans que
les résultats ne fussent, à notre connaissance, publiés.
Esquirol évoque l'affaire peu après , affirmant que «le résultat a
été absolument nul», mais il ajoute prudemment que «la différence
du climat et du régime alimentaire expliquera peut-être pourquoi ce moyen
a réussi ailleurs, et pourquoi il a été sans succès chez nous».
La boulepsithérie
n'était pas moins rationnelle, eu égard aux théories physiopathogéniques
de l'époque, que le cautère actuel ou plus tard l'électrochoc (Similia
similibus curantur...), la pneumothérapie ou la castration. Elle n'était
sans doute pas non plus beaucoup moins efficace. Mais elle était inoffensive,
ce qui est tout de même un incontestable avantage.

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