Transexualisme

Le texte présenté ci-dessous, publié en 1952 dans l'une des plus importantes revues de psychiatrie en France, est intéressant à plusieurs titres.

A la lecture de cet article, qui a pour titre Examen anatomo-pathologique de l'encéphale d'un dément précoce mort au cours d'une électronarcose 23 mois après une lobotomie, il est permis de considérer que le dément précoce en question serait aujourd'hui considéré comme un transexuel : les critères diagnostiques essentiels de la dysphorie de genre sont présents.

A ce terme kræpelinien de dément précoce était d'ailleurs déjà très largement préféré celui de schizophrène (terme que l'on doit à Bleuler et qui l'a depuis remplacé).

Pourquoi, devant le tableau clinique présenté par ce jeune homme, avoir porté ce diagnostic de psychose?
Jusque dans les années 1970 ou 1980, la conviction exprimée par une personne d'être de l'autre sexe, pour dire les choses simplement, était généralement considérée comme délirante au sens psychiatrique du terme, et relevait donc d'une schizophrénie ou d'une autre psychose délirante chronique.

En ce temps-là, l'homosexualité et le travestisme étaient des perversions sexuelles.

La place du transexualisme ou dysphorie de genre a en cinquante ans totalement changé, dans le domaine médical aussi bien que dans la société dans son ensemble.

Les raisons pour lesquelles nous usons nous-même des termes transexuel et transexualisme, et non transsexuel et transsexualisme (avec deux S) sont explicitées dans le texte que l'on peut lire plus bas, écrit en 1989 et intitulé Transexualisme : Histoire d'un mythe, éléments d'une mystification.
Nous n'écririons d'ailleurs plus tout à fait la même chose en 2007.


Le traitement d'un transexuel au début des années 1950, tel qu'il est présenté dans l'article qui suit, est aujourd'hui choquant, notamment en ce qu'il traduit une obstination rétrospectivement abusive. Et qu'à la souffrance initiale s'ajoute celle du traitement psychiatrique.
Il s'agissait de vaincre l'idée délirante, d'éradiquer le délire, à tout prix pourrait-on dire. Il n'est pas inutile de souligner qu'à cet égard également, la psychiatrie a heureusement changé.

Cette année 1952 voit l'apparition du premier traitement neuroleptique. Dès lors, l'usage de la sismothérapie (électrochocs) régressera rapidement. Quant aux lobotomies, elles ne seront plus pratiquées dans les années suivantes.

Il faut encore avoir à l'esprit que l'objet de cette publication n'était pas de vanter un nouveau protocole thérapeutique, mais d'attirer l'attention sur le danger des électrochocs chez les sujets lobotomisés.

Notons enfin qu'il a été écrit en cette lointaine époque où l'on ne publiait pas que les réussites.

Voici donc l'histoire malheureuse et la fin tragique de M. L..., décédé à lâge de 26 ans.


Société médico-psychologique, séance du 14 janvier 1952
(Annales médico-psychologiques, février 1952, pp.175-179)

Examen anatomo-pathologique de l'encéphale d'un dément précoce mort au cours d'une électronarcose 23 mois après une lobotomie,
par MM. L. Marchand, J. Rondepierre, P. Hivert et P. Leroy

«L'observation suivante présente un double intérêt : la mort survenue au cours même d'une électro-narcose, la localisation et les caractères des lésions cérébrales vingt-trois mois après la lobotomie. Notre intention n'est pas de critiquer des méthodes thérapeutiques qui font chaque jour la preuve de leur efficacité, mais nous pensons que notre devoir est de faire l'étude des cas malheureux , de discuter les moyens de diminuer leur fréquence, de chercher à rendre ces interventions encore plus favorables.

Observation. - L..., âgé de 22 ans, entre à la maison de santé de Ville-Evrard le 26 septembre 1946, après un an de traitement psychanalytique.
Rien à signaler comme antécédents héréditaires avoués, ses parents sont bien portants. Il a un frère de 11 ans qui est normal. Aucune maladie grave durant son enfance ; son développement intellectuel se fit lentement et il obtint avec peine, à 15 ans, son certificat d'études primaires. Ses connaissances scolaires sont restées rudimentaires. Vers l'âge de 18 ans, il se mit à lire des livres de philosophie et de spiritisme. Il apprit assez facilement la photogravure.
D'après ses parents, les troubles mentaux auraient débuté à l'âge de 22 ans, mais en fait ils se sont développés beaucoup plus tôt, comme le montrent les renseignements donnés par le malade lui-même.
A son entrée à l'hôpital, on se trouve ne présence d'un jeune homme qui porte une chevelure longue à type féminin.

Il nous dit que, dès l'âge de 4 ans, il était une femme et qu'il avait honte d'être habillé en garçon. A l'école, ses camarades le regardaient drôlement. Il aurait essayé dans la suite de réagir contre cette idée de se croire femme et de se persuader qu'il est un homme, mais en vain. Il a pris des habitudes féminines, il, a laissé pousser ses cheveux; plusieurs fois il s'est habillé en femme et s'est maquillé. Il s'est fait épiler la barbe et les poils. A 17 ans, il a "fait le trottoir"; plusieurs fois il s'est fait accoster par des hommes, avec lesquels il eut des rapports homosexuels, jouant le rôle du personnage passif. A 18 ans, il eut cependant des rapports sexuels avec une femme, mais il conservait l'idée qu'il était une femme.
A noter une anesthésie affective complète. Apragmatisme; indifférence concernant son internement. Les réflexes tendineux sont vifs; pas d'autres signes neurologiques. Eréthisme cardiaque.

L... est soumis au traitement suivant : 20 comas insuliniques avec électro-chocs associés. Aucun résultat. En janvier et février 1947, 2° série de 31 comas avec électro-chocs associés, puis une 3° série de 34 comas avec électro-chocs associés. Non seulement on n'obtint aucune amélioration, mais l'état mental s'aggrava progressivement. Les idées de mutation corporelle ne furent plus exprimées. Le mutisme devint presque absolu. En mars 1948, on tente sans succès un traitement de sulfosine.
Une leucotomie est pratiquée le 10 mars 1949; dès que les trous de trépan sont forés, on constate une méningite séreuse légère avec, des deux côtés, une hypervascularisation corticale bilatérale. Aucun incident dans la suite. En juillet 1949, on observe une amélioration transitoire de l'état mental, qui n'a qu'une courte durée. Une cure de 40 comas est bien supportée par le malade. Le mutisme est absolu; le sujet ne mène plus qu'une vie purement végétative. En août 1950, 7 séances d'électro-chocs prolongés sont sans aucun effet.
En janvier 1951, devant l'échec de ces divers traitements, on entreprend un traitement par électro-narcose à raison de deux séances par semaine. Les neuf premières séances se passent sans incident. Le 14 février, au cours de la dixième séance, à la troisième minute, syncope bleue (cyanose de la face); apnée irréductible et arrête du cœur; tentative de réanimation pendant trois heures. Le malade meurt 23 mois après la lobotomie.

Examen macroscopique : (...)
Examen histologique : (...)

Ce cas de mort d'un sujet âgé de 26 ans au cours même de l'électronarcose paraît dû à une syncope bulbaire. L'apnée et l'arrêt instantané du cœur plaident en faveur de cette pathogénie. Dans l'encéphale, on ne note aucune hémorragie récente, aucune altération cause d'une mort subite. Seules les lésions, séquelles de la lobotomie, peuvent être incriminées, car elles sont importantes et ne se sont pas stabilisées. Comme nous le montrons plus loin, leurs localisations sont spéciales. On peut admettre qu'un encéphale ainsi traumatisé peut, sous l'influence de l'électrochoc, exercer une réaction bulbaire inhibitrice exagérée. Dans le cas publié par l'un de nous avec Masson, la mort n'avait pas été aussi instantanée et il s'agissait d'une malade âgée artério-scléreuse. D'après les cas connus de mort au cours de l'électrochoc, il est manifeste que les causes en sont très variées. Notre cas semble indiquer que chez les sujets lobotomisés les traitements de choc présentent un certain danger.
Les constatations anatomo-pathologiques faites dans notre cas vingt-trois mois après une lobotomie montrent que les lésions bilatérales traumatiques restent considérables sous forme de kystes hémorragiques anciens, dont les parois sont encore le siège à la fois d'un processus cicatriciel et inflammatoire; le fait important est que les incisions lobotomiques n'intéressent pas seulement une partie de la substance blanche des lobes préfrontaux, mais qu'elles débordent sur le cortex cérébral est la pie-mère, détruisant ainsi des régions cérébrales étendues de la face externe des lobes frontaux et qui devraient être respectées.
Ainsi, chez notre sujet, outre les lésions chroniques atrophiques des cellules ganglionnaires, substratum de la démence précoce, se compliquant d'altérations aiguës, en rapport probable avec les traitements de choc, on note des lésions traumatiques lobotomiques altérant la substance blanche, le cortex et la pie-mère des lobes préfrontaux, enfin des dégénérescences secondaires éloignées des zones traumatisées


Transexualisme : Histoire d'un mythe, éléments d'une mystification
Annales de Psychiatrie, 1989, 4, n°4; 345-346

Résumé :
Clinique et linguistique concourrent à préférer au terme ambigu de Dysphorie de genre celui de transsexuel, ou mieux, de transexuel, traduction du passage d'un sexe à l'autre où le vœu de transformation se fond dans l'inadéquation entre sexe biologique et identité sexuée.
Le mythe de Cænus, femme métamorphosée à sa demande par Poséidon en un homme invulnérable, idéal masculin puissant et viril, d'un orgueil bientôt démesuré, rend compte du modèle exemplaire du transexuel, dont le désir chimérique est d'être non un homme -ou une femme- mais L'Homme, mâle et fort, ou La Femme, belle et pure. Humainement, changer de sexe est impossible comme devenir un pur esprit, et l'opération mutilatrice ne conduira qu'à une impasse.

Summary :
Both clinicians and linguists, rather than the ambiguous term gender dysphoria, prefer transsexualism, or even better transexualism, to designate the passage from one sex to the other where the desire for transformation is grounded in a discrepancy between the biologic sex end gender identification.
The myth of Caenus, a woman whom Poseidon metamorphosed at her request into an invulnerable man representing the potent and virile masculine ideal, whose pride soon became inordinate, illustrates the model of the transexual whise chimeric desire is to be neither a man, nor a woman, but the man, masculine and strong, or the woman, beautiful and pure. For human beings, is it as impossible to change sexes as to become a pure spirit and the mutalating operation will only lead into a dead end.

Le terme dysphorie de genre tend aujourd'hui, en France, à remplacer celui de transsexualisme, inventé en 1953 par Benjamin et introduit en France en 1956 par Delay, Deniker, Volmat et Alby.

Si le mot dysphorie, dont la définition évoque les notions d'insatisfaction et d'inconfort paraît approprié, celui de genre est moins heureux : en français commun, on parle de bon et de mauvais genre, de drôle de genre, de ceux qui font du genre, qui se donnent un genre, ce qui est assez péjoratif.

On sait que pour sexe, la langue anglaise dispose de deux termes, gender et sex, et qu'il faut bien distinguer l'identité sexuelle psychologique, c'est-à-dire sexuée, et le sexe biologique, les organes et relations sexuelles. Mais que ce soit pour l'identité et pour le comportement, le français n'a pas d'autre mot que sexuel.

Transsexualisme, par contre, traduit plus justement le concept par le préfixe trans, qui veut dire au-delà, au travers, et marque à la fois le passage d'un état à un autre, d'une situation à une autre et la situation au-delà d'un terme, ou encore, comme la transformation et la transgression, l'action de passer au-delà de certaines limites et son résultat.
Ainsi, le transfuge passe de l'autre côté, abandonne sa situation pour adopter une situation opposée.

En France, dans une première période, le préfixe trans est relié à sexuel par un trait d'union.
Il y est ensuite accolé dans les années 60, c'est la forme la plus usuelle.
Il existe encore une autre forme, le transexualisme avec un seul S, usitée en Norvège et surtout en Italie, et rappelant l'ancien transexisme de Van Emde Boas. Ce dernier néologisme est construit comme le mot transept, de trans et de septum.

Transsexualisme avec deux S résulté d'une juxtaposition des deux éléments constitutifs, d'une agglutination simple.
Transexualisme avec un seul S réalise une soudure plus intime, par agglutination-fusion des deux composants.

C'est cette forme qui semble le mieux rendre compte du fait clinique trassexuel, où l'affirmation du trouble, l'inadéquation entre identité sexuée et sexe biologique est inséparable du désir de transformation.

Le mythe le plus souvent évoqué à propos de transsexualisme est celui de Tirésias, qui changea sept fois de sexe.
Mais Tirésias ne fait que subir les métamorphoses, qui se succèdent au gré des humeurs de Zeus et Héra, par sanction divine.
Et le récit traite avant tout de la question de la jouissance sexuelle et de la bisexualité.
Par ailleurs, certains auteurs rapportent, non pas qu'il changea de sexe et connut donc plusieurs genres, mais qu'il vécut plusieurs générations.

Un autre héros mythique, Cænus, nous paraît constituer une meilleure figure du transexuel.
Cænus, thessalien, fils d'Elatos, roi des Lapithes, fut d'abord une femme, sous le nom de Cænis.
Aimée de Poséidon, elle lui demande de la faire changer de sexe et den faire un homme invulnérable, ce que le Dieu des Mers lui accorde.
Devenu homme, Cænus participe à la chasse au sanglier de Calydon et à l'expédition des Argonautes.
Mais son orgueil déplut aux Dieux : il avait dressé sa lance sur la place publique et exigé qu'on rendit un culte à son arme, comme à une divinité.
Dans le combat qui troubla les noces de Pirithoos, les Centaures, ne pouvant le tuer, l'ensevelirent sous une masse de troncs d'arbres. Changé alors en oiseau, il reprit aux Enfers sa forme féminine.

Ce en quoi Cænus est pour nous le modèle exemplaire du transexuel tient en premier lieu à sa demande de changement de sexe et de transformation en un homme invulnérable.

Cette demande exprime le désir ou vœu transexuel auquel toutes les définitions font référence et à quoi certains auteurs limitent même la leur.
C'est le seul point vraiment sûr, bien plus sûr que celui de la croyance d'être de l'autre sexe, car cette croyance ne peut s'apprécier qu'en regard de la conscience du transexuel de ne pas être justement de l'autre sexe, et c'est bien ce qui lui est insupportable.

Il y a plus : Cænis demande à Poseidon sa transformation non seulement en un homme, mais en un homme invulnérable.
Homme idéal de toujours qui aura, par les armes, l'érection, la force et les épreuves, à symboliser la virilité, la masculinité.

Le transexuel contemporain demande sa transformation au chirurgien, pour être non simplement une femme, mais une femme pure et belle, et pour tout dire La femme.
En vérité, changer de sexe n'est pas possible, l'opération mutilatrice pourrait bien d'abord faire que le transsexuel n'a plus de sexe et tendre à exaucer ainsi son vœu d'être pur, pur esprit, angélique.

Ces réflexions sont-elles d'acutalité, à l'heure où la première chaire mondiale de transsexologie est dévolue à un endocrinologue qui a déjà opéré depuis 1975 plus de 600 transexuels.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Caire M., «Le transsexualisme: Vrai ou faux ?» La Pratique médicale, 1986, 27; 23-26

Chiland C., «Enfance et transsexualisme.» Psychiatrie de l'enfant, XXXI, 2, 1988; 313-373

Delay J., Deniker P. Volmat R. et Alby J.M., «Une demande de changement de sexe : le transsualisme.» Encéphale, 1956, XLV, 1; 41-80

Deniker P. et Olié J.-P., «Le transsexualisme en 1986.» Entretiens de Bichat, oct. 1986, 210-213

Grimal P., Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine. Paris, P.U.F., 7e éd., 1982

Kress-Rosen N., «Introduction à la question du transsexualisme.» Le Discours Psychanalytique, 1982, 3; 13-16

Scherrer P., «A propos du transexualisme et de sa thérapeutique éventuelle.» Annales médico-psychologiques, 1980, 4; 453-461

Travail présenté aux VIèmes journées Sainte-Anne, Hôpital Sainte-Anne (Paris), le 31 janvier 1989


Ainsi que nous l'avons déjà écrit, la place du transexualisme dans la nosographie médicale a beaucoup évolué depuis vingt ans, et cette évolution s'est accompagnée d'un changement radical et positif dans le traitement social et médical des transexuels.

Voici deux très anciennes observations, qui montrent que le fait transexuel existait dans les siècles passés, sous une forme clinique fort proche de celle qu'on lui connait de nos jours (avec tout ce que l'exercice du diagnostic rétrospectif comporte d'incertitude et de risque...).

La première, intitulée Mademoiselle Rosette, a été rédigée un siècle environ après la mort de l'infortuné transexuel béarnais :

Mademoiselle Rosette
(1678-1725)

«M. V.., natif de Barège en 1678, passa de l'enfance à la mélancolie avec délire. A la folie près de se croire fille, il conservait l'usage de toute sa raison; l'éducation paternelle ne le changea point. On l'envoya à Toulouse, où il prit le degré de bachelier en droit; il fuyait ses camarades, vivait dans la retraite, affectait d'être dévôt, et tout cela pour convaincre qu'il était fille.

Il ne fallait à M. V... que des habits de femme; il employa l'argent destiné à sa pension pour en acheter. Il était obligé de se présenter dans le monde, puisqu'il était précepteur. Retiré dans sa chambre, il prenait ses habits favoris. Surpris dans cet état, il ne sa justifia point, et assura qu'il ne portait les habits d'homme que pour obéir à ses parents. Il passa dans une autre maison, et fut renvoyé pour le même motif. Enfin, il quitta Toulouse de dépit, et retourna à Barège pour publier qu'il était fille.

Le père de M. V... voulant le désabuser, l'envoie deux ou trois fois dans les villages voisins pour tenir l'audience. Sa folie lui laisse tout le discernement nécessaire pour bien juger, mais il ne sa désabuse point.

Son père veut lui en imposer et a recours à l'autorité. Les menaces et les appareils de rigueur rendent furieux notre monomaniaque, qui menace les jours de son père; celui-ci meurt peu après; les idées du fils prennent alors plus d'énergie, et il se containt moins.

M. V... paraît en habits de femme dans les rues, dans les églises, quoique chassé, poursuivi, honni partout par les enfants; il change souvent de demeure, et enfin se fixe à la campagne pour ne plus quitter ses vêtements chéris.

A l'âge de quarante ans, il entreprend un grand voyage pour désabuser toutes les personnes qui l'ont vu en habits d'homme, s'accusant de sêtre travesti, et d'avoir injurié les femmes en se travestissant en homme. Il se présente partout sous le nom de mademoiselle Rosette. Malgré les désagréments d'un tel voyage, il ne peut se désabuser lui-même.

Pour n'être pas trahi par sa barbe, M. V... l'arrachait avec des pinces et la pierre ponce; il se formait le sein avec des étoupes; il portait un corset garni de fer. Si on lui objectait que sa barbe et son air le démentaient, il répondait que c'était une erreur de la nature, étant vraie fille, sujette aux incommodités périodiques, et il prenait des précautions pour n'être pas démenti par la propreté du linge; son délire est allé jusqu'à se croire enceinte.

A quarante-sept ans le mal ne fit que grandir. M. V. eut des visons; une belle dame lui apparut, lui fit faire vœu de chasteté, et lui promit qu'en vivant de lait et de fruits, le pouvoir de passer pour fille lui serait donné. Alors il commença à dire qu'il n'était pas né fille, mais qu'il l'était devenu en sautant un fossé.

Cette même année, cinq mois avant sa mort, M. V... tomba en syncope. Le médecin et le chirurgien trouvèrent ses organes génitaux enchaînés au travers d'un amas de peaux étrangères arrangées artistement pour donner du corps à la folle idée de Rosette. La figure hideuse d'un sexe détruisait la réalité de l'autre, et le malade eût succombé par l'effet d'une compression trop violente. Pendant qu'on le déliait et le débarrassait, il entra en fureur, voulant mordre et cracher au visage. Il resta en fureur jusqu'au lendemain, et ne redevint calme que lorsqu'il vit le cher objet de sa chimère.

Quelques jours avant sa mort, sa tête se brouilla davantage; il tomba dans un grand affaiblissement; il entrait en fureur quand on lui présentait des habits d'homme. On lui fit signer un testament en flattant sa folie et le laissant avec ses habits chéris.

Le testament, quoique fait en faveur des hospices en 1725, fut cassé : 1° à cause de l'état de démence du testateur; 2° à cause de l'erreur de son propre sexe dans laquelle était le testateur; 3° à cause de la suggestion prouvée par la présomption et par les faits; 4° par d'autres nullités dont fourmillait le testament.»

L'histoire de Dumoret alias Mademoiselle Rosette a été étudiée par Sylvie Steinberg, dans son ouvrage La confusion des sexes; le travestissement de la Renaissance à la Révolution (Fayard, 2001. Voir le forum La Folie XVIIIème) et plus récemment par Alain Chevrier, dans Histoire de Mademoiselle Rosette : Testament cassé d'un homme qui croyait être une fille (Gallimard, Collection «Le cabinet des lettres», 2007. Voir encore la présentation de l'ouvrage et la biographie de l'auteur sur le site Passion du Livre, et sur le site Amazon.fr) : l'histoire a été rapportée par le polygraphe François Gayot de Pitaval dans un des volumes de son recueil de Causes célèbres, paru en 1741.

* *

L'observation suivante, plus connue, a pour auteur Etienne Esquirol, qui l'a publiée à la fin de son article Démonomanie, du Dictionnaire des Sciences Médicales. Elle a été maintes fois citée, par Marandon de Montyel notamment dans son article intitulé «De la maladie des Scythes» paru en 1877 dans les Annales médico-psychologique, et par Antoine Ritti au cours de la séance de la Société médico-psychologique du 27 mars 1905 consacrée aux invertis.

«J'ai donné des soins, il y a bien des années, à un homme âgé de vingt-six ans, d'une taille élevée, d'une belle stature, d'une jolie figure, qui, dans sa première jeunesse, aimait à revêtir des habits de femme. Admis dans la haute société, si l'on y jouait la comédie, il choisissait toujours les rôles de femmes; enfin, après une très légère contrariété, il se persuada qu'il était femme et chercha à en convaincre tout le monde, même les membres de sa famille; il lui arriva plusieurs fois chez lui de se mettre nu, de se coiffer et de se drapper en nymphe; dans cet habillement il voulait courir dans les rues.
Confié à mes soins, hors de ce travers d'esprit, M... ne déraisonnait point, mais il était toute la journée occupé à se mirer dans une glace, et avec ses robes de chambre il faisait tous ses efforts pour rendre son costume aussi semblable que possible à celui d'une femme; il imitait leur démarche en se promenant.
Un jour, me promenant avec lui dans un jardin, je soulevai le pan de sa redingote qu'il avait arrangé de son mieux; aussitôt M... fait un pas en arrière et me traite d'impertinent et d'impudique. Nul raisonnement, nul soin, nul régime n'ont pu rendre raison à ce malheureux.»

Esquirol, article Démonomanie, Dictionnaire des Sciences Médicales, 1814



Michel Caire, 2007
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