Le Comte de Broutet
un ami de l'humanité souffrante


Résumé

L'auteur présente un mémoire inédit, adressé en pleine Terreur par le ci-devant comte Guillaume de Broutet à un député à la Convention nationale, exposant une méthode curative nouvelle de la folie mise en pratique avec succès à l'hospice de la Miséricorde d'Avignon.

La cure de Broutet, qui associe dans le cadre d'un établissement spécial et sous la direction d'un homme de l'art non nécessairement médecin remèdes généraux, remèdes physiques et remèdes moraux particuliers présente l'originalité de requérir l'alliance de l'entourage du malade et la révélation du secret pathogène. L'auteur du mémoire recourt à l'exposé de cas, qui vise à prouver la supériorité d'une médecine d'observation sur la théorie. Son offre d'enseigner la méthode dans les hôpitaux de la capitale n'est pas retenue. Malgré la reconnaissance officielle de ses mérites quelques années plus tard, Broutet ne laissera guère de trace dans l'histoire du Traitement moral .

(Voir aussi :
Guillaume de BROUTET Avignon 1739 / Avignon 3 novembre 1817)


La fin du XVIIIème siècle voit naître et se développer une méthode de traitement psychologique et relationnel de l'aliénation d'esprit baptisée remèdes moraux ou Traitement moral.

Parmi ses pionniers se distingue le comte Guillaume de Broutet (1739-1817), recteur des Pénitents Noirs de la Miséricorde d'Avignon sous l'Ancien Régime et à ce titre, administrateur de l'hospice des insensés de la ville, dont la biographie et l'œuvre nous sont mieux connus depuis les recherches d'Yves Tyrode.

L'approche originale de ce directeur des insensés se révèle dans un mémoire, à notre connaissance inédit, adressé, en pleine Terreur, à un député de la Dordogne à la Convention nommé Bouquier. Ce mémoire de sept pages écrites d'une belle écriture régulière, auquel est jointe une lettre d'accompagnement, fut rédigé quelques jours après parution dans le Moniteur Universel d'un rapport du député sur un projet de réforme de l'enseignement, mais il est probable que le mémoire soit une mise en forme de notes plus anciennes.

"Vray ami de l'humanité" pour le ci-devant comte de Broutet, Gabriel Bouquier (1739-1810), né en Dordogne, ancien régicide, siège alors sur les bancs de la Montagne. Lié à Marat et Robespierre, il sera président des Jacobins en décembre 1793 et janvier 1794. Le Rapport que Bouquier présente au nom du Comité d'instruction publique dans la séance du 24 germinal an II (13 avril 1794) de la Convention nationale, complète le Plan général pour l'instruction adopté en frimaire (décembre 1793).

Dans cette même séance, il est fait lecture d'une lettre des "représentants du peuple envoyés dans Commune Affranchie, pour y assurer le bonheur du peuple avec le triomphe de la république", annonçant que "seize cent quatre-vingt-deux rebelles de l'infâme Lyon ont été frappés du glaive de la loi".

Le Rapport de Bouquier est suivi d'un projet de décret sur les "Moyens de propager l'instruction" et les "Sciences et arts dont l'enseignement sera salarié par la république": le rapporteur y propose notamment que soient nommés sept "instituteurs de santé" élus par des jurys, formés par les administrateurs des districts, et tenus, aux frais de la République, de donner des leçons publiques dans les divers domaines de l'art de guérir, et en outre, à Paris,

"auprès de chacune des maisons publiques destinées aux traitements des maladies des enfants, de celles des hommes dont l'esprit est aliéné, et au traitement des maladies vénériennes, un officier de santé chargé de donner aux élèves le résultat de toutes ses observations sur tout ce qui peut contribuer au soulagement de l'humanité dans ses affections" (Article III, Section II).

Par l'envoi de son Mémoire, Broutet espérait sans doute se faire connaître, faire valoir ses mérites, et en retirer quelque profit, ne serait-ce que pour un hôpital qui avait grand besoin de secours. Il se portait aussi explicitement candidat aux fonctions prévues dans le Rapport: transmettre son savoir-faire, "faire des élèves" de sa méthode curative, nouvelle et éprouvée.

Son offre de service semble pourtant être passée inaperçue, puisque, après que le 17 floréal an II le Comité d'instruction publique ait renvoyé "à Plaichard l'exposé que fait le cit. Broutel (sic) aîné d'une nouvelle méthode pour guérir les insensés avec des remèdes moraux", une note indique que lors de la séance suivante

"le 19 floréal, le citoyen Broutel (sic) aîné fait hommage à la Convention d'un procédé pour guérir les insensés, établissant des remèdes moraux pour eux. Le Comité passe à l'ordre du jour, motivé sur la liberté dont chacun jouit d'exercer ses talents" (Procès-verbaux des 241ème et 242ème séances (6 et 8 mai 1794), publiés par M.J. Guillaume, Paris, Imp. nat., 1894; T.IV, 319 et 367. Plaichard a été nommé rapporteur du Comité des Secours publics pour la partie de la salubrité au début de l'an II).

Trois mois plus tard, le 17 thermidor (4 août 1794), le directeur de l'hôpital de la Miséricorde était conduit d'Avignon à Orange, où siégeait le tribunal révolutionnaire, pour être condamné à mort. La charrette approchait de sa destination lorsqu'elle fut, dit-on, rattrapée par une estafette à cheval apportant la nouvelle de la chute de Robespierre et la suspension des opérations (Y. Tyrode).

En 1797, Broutet obtint la reconnaissance officielle tant espérée, en recevant des mains du citoyen Desessarts, membre de l'Institut et président du Lycée des Arts de Paris une médaille couronnant un nouveau Mémoire, adressé cette fois à François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur. Ce Mémoire, ensuite imprimé et diffusé à Paris, fut aussi approuvé par la Société de Médecine et soumis au jury de la section des Sciences morales de l'Institut sur un rapport de Bernardin de Saint Pierre l'année suivante.

Le dernier ouvrage laissé par Broutet à la postérité est pourtant anonyme: La Science de la Santé soit pour le moral soit pour le physique, publié à Avignon en 1813. L'article Démence, dont un extrait est cité par Y. Tyrode précise que, huit ans avant la parution du Traité de Philippe Pinel, l'auteur, ayant "recueilli des notes sur les ouvrages anglais traitant des remèdes moraux" les avait mis en pratique à Avignon.

Le grand aliéniste ne se référant toutefois pas aux travaux de Broutet (qu'il n'a cependant pu ignorer: son très proche collaborateur Jean-Baptiste Pussin protestera, dans le mémoire que Pinel adresse au ministre de l'Intérieur François de Neufchâteau en décembre 1797, contre les affirmations du Lycée des Arts: l'hospice d'Avignon n'est pas "le seul en France où l'on met ces remèdes en pratique, tandis que depuis treize ans passés je n'en ai pas eu d'autres à ma disposition", s'insurge, à juste titre, le gouverneur de l'emploi des fous de Bicêtre), celui-ci ne pourra être considéré ni comme son précurseur, ni surtout comme son initiateur, mais comme l'un de ses devanciers.

 

Le Mémoire du printemps 1794 expose une méthode curative associant, dans un savant dosage, aux "remèdes moraux généraux" les "remèdes moraux particuliers", sans négliger les remèdes physiques. L'hôpital, cadre indispensable de la cure, doit être agréable et spacieux, si tant est que "pour faire réussir" les remèdes moraux, "il faut que le local où sont les malades y contribue".

Les remèdes physiques, "sagement ordonnés" par les "officiers de santé", c'est-à-dire les médecins et chirurgiens, n'ont rien ici de bien nouveau.

Relevons que le médecin qui les dispensait à l'hospice d'Avignon, Joseph Gastaldy (1741-1806), et qui a émigré en 1790 lors des troubles du Comtat, sera plus tard et jusqu'en 1806 médecin de Charenton.

Les "remèdes généraux" proposés par Broutet, distribués "par gradation", consistent à diriger les lectures des malades, "en conférer avec eux", les accompagner dans leurs promenades et "présider à leurs amusements et jeux innocents", en évitant l'usage de ce qui est en soi cause possible de folie, comme l'isolement en cachot ou les chocs émotionnels brutaux.

Au-delà de la diversion du délire qu'ils procurent, ils constituent les conditions de l'instauration d'une relation fondée sur le respect mutuel et de la reconnaissance par le malade des qualités du "médecin d'esprit" qui, sans "jamais heurter de front (les) propos insensés" du malade, doit savoir dialoguer, argumenter avec lui: les passions ne cèdent certes pas aux raisonnements, mais il est nécessaire de "bien pénétrer le caractère de tous les malades".

Ces "remèdes moraux particuliers" passent par les voies de la douceur souvent évoquées par Pinel comme moyen thérapeutique. Indispensables pour guérir "les nouveaux aliénés" et adoucir le sort "des infortunés incurables", ils sont un mode de traitement individualisé dont l'application nécessite assiduité, constance et surtout compassion de la part du directeur de la cure.

Empathie, mais aussi vocation et expérience sont donc requis pour être habile à diriger le traitement.

Surtout, et c'est là sa principale originalité, la cure de Broutet repose sur la mise à jour de la cause cachée de la folie, base d'une véritable psychothérapie tout à la fois réfléchie et directive: le secret pathogène doit être révélé au directeur de la cure, et peut l'être indifféremment par le malade ou par sa famille: il n'est pas nécessaire que le malade en fasse l'aveu ou la confession, ni même qu'il en soit conscient.

Et puisqu'il s'agit de prouver la supériorité d'une médecine d'observation sur la théorie et les principes abstraits, l'auteur a recours à l'exposé de cas.

Dans les trois premiers exemples présentés, le philosophe requiert l'alliance de la famille, qui renseigne sur la cause de la folie et participe activement à la cure.

La guérison est ainsi obtenue en sept mois grâce au concours des père et mère d'une folle jalouse, en treize mois et après six mois de traitement domestique infructueux grâce à l'aide du fils et des amis d'un homme déshonoré d'avoir refusé un duel, en six mois pour une fille folle d'un amour contrarié après un an de traitement domestique, avec la collaboration de son père et de son amoureux.

Une autre femme, dont l'esprit s'est aliéné après un revers de fortune, guérit par un artifice en dix huit mois. Un jeune militaire enfin dont l'observation révèle que l'onanisme est cause de sa démence et que sept mois de traitement classique (immersion forcée dans le Rhône et saignées) n'ont pas amélioré: une habile répression de ses penchants morbides et une pédagogie active le rendent guéri à son régiment.

A la suite du texte du Mémoire, précédé de la lettre d'accompagnement datée du 8 floréal (27 avril) (A.N., F17 2274. En marge: "N°2808" "Renvoyé a Plaichard Le 17 floreal L'an 2" (6 mai 1794) est proposé un autre document inédit un peu plus ancien, la réponse de l'hospice d'Avignon à l'enquête nationale sur les établissements accueillant des fous lancée au début de l'année 1792 par le chirurgien Jacques Tenon pour le Comité des Secours publics.

 

   Au representant Bouquier membre du comité d'instruction publique, sur la nouvelle methode d'employer les remedes moraux pour la guerison des insensés

   citoyen representant du peuple

   Ton rapport, au nom du comité d'instruction publique, que j'ay lu dernierement dans le moniteur, m'a rempli d'admiration pour toy. je ne crois donc pouvoir mieux faire, qué de m'adresser, à un vray ami de l'humanité tel que toy, pour faire valoir, auprès de ton comité, l'exposé ci inclus contenant la necessité d'etablir des remèdes moraux pour la guerison des insensés, ce qué j'appuye par une heureuse experience de ma part dans l'hopital particulier des insensés d'avignon. mes longs travaux dans cette partie m'ont causé des maux, que je ne cherche à guerir, qué pour me devouer au service de la republique, en offrant de faire des eleves de ma nouvelle methode; et si tu m'envois une requisition, je partirai pour paris, ou je developperay encore mieux les succès dûs à mon heureuse decouverte, si propre à ces infortunés, qui sont si fort negligés dans toute la republique. tout crie en leur faveur, et il est tems, que la convention nationale s'occupe d'eux, comm'elle s'est occupée des sourds et muets. au reste mon zele est desinteressé, je ne brule qué du desir bienfaisant de continuer mes cures gratuitement, et de faire des eleves, pour propager ma methode si avantageuse, à cette partie de l'humanité souffrante. je me flatte, qué tu voudras bien m'accuser la reception de la presente le plutot possible, et me dire un mot, sur le coup d'œil rapide, qué tu auras donné à mon exposé. tu obligeras sensiblement celuy, qui est dans des sentimens vraiment republicains Tout à Toy.

Salut et fraternité.

Broutet ainé, ce 8 floreal de l'ere republicaine;

chéz mon associé raymond arnaud fabriquant de savon, à nimes."



 

"Exposé à la convention nationale,

d'une nouvelle methode, pour guerir les insensés, au moyen de remedes moraux, employés avec succès, par le citoyen Broutet, pendant son administration de l'hopital des insensés d'avignon.

Exposé, à la convention nationale d'une nouvelle methode, pour guerir les insensés, en etablissant des remedes moraux.

Representans du peuple francois

Si un des devoirs de tout gouvernement est de favoriser chaque sorte de decouverte, il paroit, qué le gouvernement republicain, qui à pour bases l'humanité, et la bienfaisance doit surtout encourager les decouvertes, qui y ont rapport; et telle est celle, que je soumets ici, puisqu'elle regarde les pauvres infortunés attaqués d'alienation d'esprit.

On scait asséz, qué cette partie de l'humanité souffrante n'est que trop negligée dans les hopitaux, car sous le motif, qué la demence est presqu'incurable, on n'y fait gueres d'autres traitemens, qué des saignées, purgatifs et bains; et ces remedes etans insuffisans echouent presque toujours. en effet aiant vu, dès mon entrée dans l'administration de l'hopital des insensés d'avignon, qu'il etoit, on ne peut pas plus rare, de voir des guerisons, par les seuls remedes phisiques, emploiés par les officiers de santé, j'imaginay, qu'en y joignant divers remedes moraux, il pourroit s'operer des cures. dès lors je me mis, à en faire un etude particulier, et ayant mis ensuite moy meme en pratique, auprès des insensés, les remedes moraux, qui ne contrarioient point les remedes phisiques, je commencai à obtenir des succès, et à voir par consequent l'utilité de ma decouverte. ils m'encouragerent fort, et la douce satisfaction de rendre à l'état, et à leur famille des sujets, qui en auroient eté sequestrés pour toujours fut ma recompense.

Cette nouvelle methode, en remedes moraux aiant continué dans led. hopital, il à acquis par ses guerisons une grande reputation, aussi est-il à desirer, qué cette decouverte puisse se propager dans tous les autres hopitaux de la republique. c'est ce qué je viens proposer actuellement, m'offrant d'aller introduire ma methode dans diverses maisons d'insensés, en y etant autorisé, par la convention nationale. mon zele me porte, à contribuer gratuitement, par mon experience, au soulagement des infortunés republicains attaqués de demence, afin que parvenant à guerison, ils puissent etre encore utiles à la republique. au reste je ne fais point un secret, de la facon d'employer les remedes moraux, et je me fais un vray plaisir de l'enseigner en detail, à quiconque à de la vocation en ce genre. en voici une notion rapide, avec quelques observations.

Il faut d'abord scavoir, qué les remedes moraux sont divisés en generaux, et en particuliers, et qué pour faire reussir les generaux, il faut que le local, ou sont les malades y contribue, il seroit presqu'impossible d'avoir des succés dans la plus part des depots, ou l'on detient les fous. leurs chambres, qui sont de vrais cachots sont dans des ruelles etroites (comme à montpellier, et ailleurs), ou l'on respire à peine. au contraire les chambres des malades, dans la maison des insensés d'avignon, donnent dans des cours, et jardins spatieux. Les batimens en sont très rians, et ceux qui arrivent croyent plutot entrer dans une maison de plaisance, qué dans un hopital particulier de demence. on y voit des belles galeries, pour promener à couvert, une salle des bains des plus agreables, * un refectoire gratieux, des coridors en haut, dont la vue donne sur le rhosne: en un mot tout concourt à inspirer la gaieté, aux insensés, et aux insensées, qui sont par parenthese dans des quartiers separés. mais quoiqu'on ne peut pas, dans les autres etablissemens pour les insensés, avoir tous les memes agremens, il faudroit du moins leur en procurer une partie, qui eloigna d'eux la tristesse, car c'est bien necessaire pour la reussite des remedes moraux generaux.

Ces remedes consistent, en diverses distractions d'esprit, comm'en repas pris en commun, en promenades, en musique (en lectures à certains), en divers jeux, et amusemens innocens, qui n'occupent pas trop la tete &. le tout distribué par gradation, selon l'etat des malades (car les furieux etans enfermés n'ont que le plaisir de la belle vue, et du bon air); et c'est cette gradation delicate, qué j'explique aux citoyens qui le desirent, mais auxquels des demonstrations dans une maison d'insensés rend plutot habiles.

Quant aux remedes moraux particuliers, ils ne peuvent etre emploiés, sans avoir exigé de la famille de l'insensé un aveu, sur ce qui a pu occasioner sa demence, et alors on allie, aux remedes moraux generaux les remedes moraux particuliers (en laissant aux officiers de santé la dispensation des remedes phisiques, qui ne doivent pas etre negligés). Les observations suivantes vont donner un appercû de l'emploÿ des remedes moraux particuliers.

Iere observation: une fille agée de 16 ans, etant arrivée à l'hopital, folle depuis deux ans de jalousie envers son frere, pour cause de predilection du pere et de la mere, je leur declaray, qué la cure dependoit grandement d'eux. et comm'ils ne laissoient pas, qué d'être attachés à leur fille, ils se soumirent, selon mon plan, à la venir voir souvent, et à la caresser, mais à luy promettre surtout, qu'ils enverroient son frere en voiage pour son metier. j'exigeay, qu'ils lui achetassent un bijou, par eux à elle souvent refusé, ce qui etoit necessaire, par ce qu'en parlant seule, son desepoir s'exhaloit sur ce refus. en un mot ces remedes moraux particuliers, joints aux remedes moraux generaux ci devant enoncés, (sans oublier les remedes phisiques) la rendirent dans son bon sens, après un sejour de sept mois dans l'hopital, avec des remercimens sans fin.

2onde observation: un homme marié agé de 41 ans ayant insulté un jeune homme, qui vouloit le supplanter dans une place lucrative, celui ci l'appelle en düel, mais l'homme marié ayant refusé de se battre, le jeune homme le poursuivoit par tout, pour le batoner, et le deshonorer. aiant pris dès lors le parti d'aller se reduire en sa maison de campagne, l'idée d'etre deshonoré dans la ville, et ne ne pouvoir plus paroitre dans la Société le rendit insensé. sa famille le fit soigner pendant six mois, ou malgré bien des remedes sa demence augmente, et on se decida, à l'envoier dans l'hopital. Ses clameurs etoient toujours sur le deshoneur, et il s'etoit mis dans l'esprit, que le jeune homme etoit en possession de sa place, tandis qué c'etoit son fils qui l'exerceoit, et qué ce jeune homme en avoit eté pourvu d'une autre. j'obligeay le fils de venir de tems en tems montrer son travail à son pere, sous pretexte de luy demander conseil. j'engageai le jeune homme, à venir protester au malade, qu'il ne pensoit plus, à se battre avec luy. je portay les amis de l'insensé, à venir lui assurer, qu'on le regrettoit dans la societé, ou il seroit vu toujours de bon œil, n'étant pas consideré deshonoré, comm'il le croyoit mal à propos. ces conversations, que je dirigeois dans des bons momens, verserent si bien chéz luy le beaume salutaire de consolation, qu'elles rendirent tous les autres remedes efficaces, et il sortit gueri, après treize mois de sejour dans le dit hopital, avec mille effusions de gratitude.

3eme observation: une fille unique agée de 22 ans, eperdument amoureuse d'un jeune homme, qui n'avoit qué son travail, ne pouvant obtenir, depuis cinq ans de son pere fort riche, le consentement pour l'epouser, tomba en demence. après une année de remedes dans la maison paternelle, elle fut conduite à l'hopital. j'eus grande peine, à me faire promettre par le pere, que si je venois à guerir sa fille, elle put epouser le jeune homme en question; mais etant parvenu, à avoir son consentement par ecrit, avec promesse d'une bonne dot, je le fis parfois lire, à la fille qui le rejettoit, disant qué c'etoit un leurre. je fis venir de tems en tems l'amoureux, pour protester en ma presence, à l'insensée, qu'ils pouvoient enfin etre heureux, la cure ne fut pas longue, car avec l'aide des remedes phisiques, et des remedes moraux generaux, elle sortit de l'hopital, après six mois de sejour, pour aller epouser l'objet de ses amours, en fesant mille vœux pour nous.

4eme observation: une pauvre veuve agée de 50 ans s'etant mise en service s'etoit peu à peu economisée 600#, qu'elle avoit placé, chéz un negotiant. celui ci ayant failli, cette femme ne resista pas à ce chagrin, et devint tout à coup folle et furieuse. ce ne fut qu'après une année de remedes phisiques dans l'hopital, qu'elle acquit un peu de tranquillité. Alors avec l'employ de remedes moraux generaux, je luy annoncay, par gradation, qu'il luy etoit rentré la moitié de son fond, au moyen du 50 pr cent, que le failli avoit paié, suivant son accord avec les creanciers. je luy annoncay ensuite, qué je luy ferois paier secretement l'autre moitié par ce failli, tandis au contraire, qué nous nous etions cotisés plusieurs administrateurs, pour luy faire cette somme. cette veuve reprit peu à peu son bon sens, après dix huit mois de sejour dans ledit hopital, d'ou elle sortit penetrée de la plus grande reconnoissance.

5eme observation: un militaire agé de 17 ans, venant pour la premiere fois en semestre, tomba en demence, lors de son passage à Lyon. son pere et son oncle y accoururent, et il y fut traité, par un fameux chirurgien, qui le fesoit mettre dans un drap de lit, et le fesoit ainsi plonger dans le rhosne, par quatre batteliers. ces bains froids precedés de saignées n'empecherent pas le progrès de la maladie, au point qu'il en vint à manger sa fiante. après sept mois de traitement, il fut traduit à l'hopital, ou sa famille ne put jamais declarer la cause de sa folie. je placay auprès de luy un garde vigilant, qui ne put rien deviner dans ses discours. mais m'ayant ensuite averti, qu'il se masturboit très souvent, quoiqu'il tacha de l'en empecher, je ne doutai point, qué ce ne fut la, la vraye cause de sa demence. j'imaginay dès lors de lui faire faire, par un habile ouvrier, un etuy en peau, attaché par une ceinture, au moyen de quoi il ne put plus se masturber. Les officiers de santé de leur coté n'emploierent plus dès lors les saignées, mais des doux fortifians et calmans. Le malade cessa bientot de manger sa fiante, et il vint à se reconoitre. je le mis aussitot, à l'usage des remedes moraux generaux, parmi lesquels je luy fesois lire par gradation, du fameux ouvrage de tissot sur l'onanisme. cette cure fut la plus courte, car après quatre mois et demi, il fut gueri, et il partit de l'hopital, pour aller rejoindre son regiment, en m'embrassant, ainsi qué son pere, avec des larmes de joie.

De cette observation, et de plusiers autres, on peut reconnoitre la verité de l'axiome= mal connu, la moitié gueri. aussi rien de plus essentiel, qué de connoitre la cause particuliere de la demence, pour y appliquer, autant qu'il est possible, le remede moral particulier. ce n'est pas pourtant, que je ne sois parvenü quelque fois à guerir des fous, par les seuls remedes moraux generaux, joints aux phisiques, mais ce n'a été qué dans des cas par exemple, ou un individu etoit tombé en demence, par la seule cause de melancolie, et hypocondrie, ou par un excès de mercure dans une maladie veneriene, ou par toute autre cause, non provenue de chagrin.

Qui pourra contester, qué ma methode ne soit preferable, à la conduite qué l'on tient presque partout, ou les insensés sont le plus souvent dans des cachots, ou ils ne voient persone (comme les criminels), qu'à l'heure, ou on leur porte leur nourriture. cette solitude, comment ne leur seroit elle pas nuisible, puisque des prisoniers sont devenus reellement fous, à la suite d'une longue detention, seuls dans un cachot (et ont eté transferés dans ledit hopital). ainsi donc les remedes phisiques deviennent nuls. cepandant le mal de demence est plus aisé, à guerir qu'on ne croit, quand il n'est pas negligé, et qué l'on joint les remedes moraux, aux remedes phisiques. il est de fait, qu'on ne pourroit attester dans aucune maison d'insensés, d'avoir gueri dix malades sur cinquante, et avec ma methode au contraire, il n'est pas difficille, sur cinquante malades, d'en guérir environ la moitié, pourvu qué la maladie soit recente, car il n'y a gueres d'espoir, chéz les sujets qui sont fous depuis six ans, ou davantage. si donc ma methode etoit une fois introduite dans tous les etablissemens francois d'insensés, on ne verroit plus un si grand nombre de gens alienés.

Qu'on ne croye pas au reste, qué la distribution des remedes moraux, tant generaux qué particuliers soit si aisée, qu'elle paroit l'etre au premier coup d'œil, car il faut doser ces remedes pour ainsi dire, comme l'on dose les remedes phisiques: en effet si l'on hazardoit de les employer sans gradation, on augmenteroit la demence, au lieu de la diminuer, (puisqué la trop grande joye subite d'une nouvelle est parfois nuisible, à des persones saines d'esprit). c'est donc cette gradation, qué doivent etudier les eleves de ma methode, s'ils veulent parvenir à des cures, et c'est la, ou ils doivent s'armer de beaucoup de patience, pour lutter efficacement contre l'alienation d'esprit, ce qui exige d'y consacrer une partie de la journée. ces eleves doivent faire maintenir le plus de propreté possible, et surtout s'entendre completement, avec les officiers de santé, **, assister à leurs visites, surveiller, à l'exécution des remedes phisiques, et profiter du tems ou ils operent bien, pour y allier insensiblement les remedes moraux. Quel œil observateur ne faut il pas avoir, pour bien penetrer le caractere de tous les malades. on ne doit jamais heurter de front leurs propos insensés, mais les amener peu a peu avec douceur, à penser differemment. il faut donc presider par fois, à leurs repas pris en commun, et chercher alors à les egayer. il faut diriger avec menagement les lectures des insensés tranquilles, auxquels meme on peut permettre de lire, dans les papiers publics, les nouvelles courantes. il faut en conferer avec eux, promener ensemble, presider à leurs amusemens et jeux innocens, s'y mesler meme, soit au jeu des boules, des dames &, et surtout leur procurer de tems en tems une simphonie agreable, et calculer enfin l'effet que ces distractions leur causent. il faut scavoir braver, et eloigner les mauvaises odeurs, ainsi que les menaces des insensés, ne pas craindre l'espece de contagion de la demence ***, et se faire un devoir de l'assiduité, de la constance, et surtout de la compassion, pour ne pas se rebuter des degouts, qui se presentent à chaque instant. il faut enfin ne pas faire attention, aux contradictions que l'on rencontre de la part des jaloux et des envieux, car il suffit pour en trouver, de vouloir faire le bien, et que n'ay je pas souffert à ce sujet.

Mais on est bien dedomagé de tant de peines, par la satisfaction, que l'on eprouve dans les succès. elle est, je puis le dire, ravissante et indicible. en effet quelle plus douce jouissance, après avoir eté le consolateur d'un infortuné, luy avoir allegé ses inquietudes, l'avoir amené, au port de la tranquillité, de le voir partir gueri, et de s'en sortir embrassé, avec des larmes de joie, par lui, et par sa famille. Est il un plaisir plus pur? quoi de plus attrayant pour les ames sensibles et bienfaisantes? puisse je en convaincre beaucoup, et leur apprendre ma methode, de la facon pratiquée, en l'hopital des insensés d'avignon ****

Mais dira t'on? que seront de tels medecins d'esprit dans les diverses maisons d'insensés de la republique. je repons, qué lorsqué les administrateurs de tels etablissemens seront trop occupés, par la seule administration, pour pouvoir etre, suivant ma methode, les directeurs des insensés, ce seront alors d'autres citoyens aisés, qui pourront s'addoner à ce travail si pretieux, et auxquels la convention nationale pourroit decerner (pour satisfaire leurs peines) l'honneur de porter à leur boutoniere une medaille en or, ou on liroit= ami de l'humanité souffrante.

Comme qué la convention nationale juge a propos de le regler, il faut toujours avouer, qué les insensés sont trop negligés dans tous les points de la republique, et qu'il est honteux de voir la facon dont ils sont conduits et traités, puisque la plus part sont devorés par la tristesse, et le desespoir, et qu'ils manquent de remedes moraux. ces remedes sont pourtant si necessaires, qu'il n'y a qu'a scavoir, comment se comporte un habile medecin, appelé chéz un particulier, attaqué d'une maladie grave, causée par un grand chagrin. il ne manque pas de dire = je feray bien mon possible, pour guerir la maladie, mais le moral tenant si fort au phisique, si l'on ne tache pas de chasser le chagrin de l'esprit du malade, mes remedes echoueront. or à combien plus forte raison, les seuls remedes phisiques sont insuffisans, dans les maladies de demence. ainsi donc la necessité d'etablir l'usage des remedes moraux est asséz demontrée. ils sont vraiment indispensables, pour la guerison des nouveaux alienés, et ils adoucissent le sort des infortunés incurables.

les insensés meritent bien, que la convention nationale s'occupe d'eux (ainsi qu'elle l'a fait, à l'egard des sourds et muets). il est tems, qu'ils soyent traités plus humainement, et plus attentivement, tout crie en leur faveur. il etoit reservé, aux representans si eclairés d'une nation regenerée, aux vrais amis de l'humanité, de venir au secours de ces infortunés si dignes de compassion, qui peuvent devenir encore d'excellens republicains. Tout concourt donc, à faire esperer, qué la convention nationale voudra bien acceuillir ma methode, que je luy presente naïvement et sans fard; et que consequemment elle voudra bien decreter Que les remedes moraux seront joints aux remedes phisiques, dans tous les hopitaux d'insensés, d'après ma methode; et que tels remedes seront emploiés, par des citoyens bienfaisans, qui porteront la medaille ci dessus projettée.

tels sont mes vœux patriotiques, en faveur de l'humanité souffrante, après luy avoir donné mes longs travaux, ***** ; et si je suis exaucé, je seray moins sensible, aux divers maux qu'ils m'ont causé; je feray alors tous mes efforts, pour pouvoir continuer ma methode, jusqu'à la fin de ma vie.

Vive la Republique, et vivent les amis de l'humanité.

Broutet ainé proprietaire."

*il est rare, qu'on y fasse prendre des bains froids: une longue experience à prouvé, qu'il valoit mieux donner les bains tiedes, mais avec un robinet d'eau froide, qui coule sur la tete des insensés. on admet dans cette maison gratuitement les pauvres fous. et les insensés aisés, qui y viennent des divers departemens y payent une pension raisonable. cet hopital est opulent en batimens, cours, et jardins, et pauvre en revenus. ne recevant plus de legs, il a besoin de secours de la part de la convention nationale. le nombre des malades roule annuellement, à peu près sur cent.

**ceux de l'hopital des insensés d'avignon se sont bien pretés, aux remedes moraux, et les remedes phisiques, par eux sagement ordonnés n'ont pas peu contribué, aux belles cures, qui s'y sont faites.

***il paroit, que cette maladie est un peu contagieuse, à la longue, puisque j'ay vu dans led. hopital tomber en demence une sœur grise, qui sous le titre de mere avoit eu pendant dix ans le soin des insensées, puisqu'une servante y devint folle, après sept ans de service; puisqu'un administrateur (qui n'existe plus) devint maniaque, à la suite d'un zele sans egal envers les fous.

****ou mes collegues, moins anciens que moi dans l'administration ne sont pas moins devenus bons cooperateurs, par leurs attentions, et complaisances, envers les insensés.

*****la municipalité d'avignon m'a donné un passeport honorable, puisqu'il specifie, qué mes maux sont survenus, par mes longs travaux dans l'hopital des insensés


Etat actuel de la maison des Insensés de la ville d'Avignon

- Combien y a t'il de foux tant hommes que femmes:

50 hommes et 30 femmes en tout 80 insensés dont 52 payent pensions et 28 ne payant rien faute de moyen

- Ce qu'il en coute pour chaque perssonne:

La depense de chaque personne coute environ vingt sols par jour

- Combien il y a d'officiers et de serviteurs:

Un medecin un Chirurgien un Apoticaire un Aumonier un Econome une mere deux lingeres une cuisiniere deux aides de cuisine un portier trois Domestiques hommes deux domestiques femmes

- Les foux sont ils deservis par des Religieux:

Les Insensés sont desservis par les perssonnes designés ci dessus

- Quels sont les revenus:

En Revenus libres, trois cent livres et en fondations diverses deux cent soixante et dix livres

- Combien il y a des salles, des chambres et des loges:

4 salles, 1 Refectoire, 40 chambres et 39 loges

- Combien de lits dans chaque chambre et loge:

1 lit dans chaque chambre et loge à l'exception de 10 chambres ou l'on a été obligé d'en mettre 2 à cause de l'ecroulement d'un rocher qui a ecrasé plusieurs loges

- Les foux sont ils enfermés dans un hopital destiné soit a d'autres malades ou a des valides:

L'hopital n'est absolument destiné que pour les foux

- Sont-ils dans des Loges ou Batiment à Part:

les foux qui se trouvent dans un etat dangereux sont renfermés dans des loges et ceux qui sont dans un état plus tranquille ont leur chambres ouvertes et la liberté de promener dans les cours et jardins et mangent ensemble au Refectoire

- Essaye t-on de les guerir ou se Borne t-on à les Renfermer:

on n'a jamais rien oublié pour leur faire administrer tous les remedes necessaires pour leur guerison, ce qui annuelement produit des succés non equivoques

Les Charges annuels de la Ditte maison des incencés se portent à la somme de neuf cent quatre vingt dix livres

Il resulte du relevé ci dessus que cet hopital est grevé de beaucoup de dettes et n'a presque point de revenus, il ne se soutient que par beaucoup d'industrie et d'Economie et surtout par le zele infaticable de la compagnie dittes des penitens de la misericorde qui créa cet Etablissement en 1680 et le confia à cinq officiers denomés Recteurs et administrateux pour le regir, ce qu'ils continuent de faire d'une maniere si favorable en faveur de ces infortunés que cet hopital jouit de la plus grande reputation et n'a pas son pareil dans l'empire francois.

Il lui est arrivé le 23 novembre dernier un malheur considerable par la chutte d'une masse enorme du rocher appartenant à la Commune qui a ecrassé une grande salle aux bains et plusieurs loges, Domage qui a été estimé environ quinze mille livres

fait au Bureau de l'administration

Avignon le 18 Juillet 1792 L'an 4me de la Liberté

Broutet rectr ancien Desaifres Rectr modne

Caris adr henry Deleutre adr"

(B.N., Papiers de Tenon, N.A.F. 22137, f°248)





Michel Caire, «Le comte de Broutet, un ami de l'humanité souffrante» L'Évolution Psychiatrique, 65, 2000; 139-150