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[Archives Perray-Vaucluse] Lucien [Jean] BONNAFÉ
Figeac (Lot), 15 octobre 1912 / La-Ville-du-Bois (Essonne) 14 mars 2003

Psychiatre désaliéniste, qui a marqué plusieurs générations de professionnels de la psychiatrie, et dont l'œuvre importante mérite d'être connue.

Lucien Bonnafé est le fils de Toussaint Louis, docteur en médecine, et de Lucie Jeanne Augustine Dubuisson, elle-même fille du docteur Maxime Dubuisson, médecin des asiles d’aliénés.

Interne à Toulouse 1937-1938 dans le service du Dr Piquemal-Lévêque
Interne suppléant, de juillet 1938 au 14 novembre 1938 à Moisselles
Reçu 14e au concours 1938 de l’internat en médecine des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine, pour 13 places, d’où sa nomination, non de titulaire, mais d’interne à titre provisoire
Interne provisoire chez Chanès à Ville-Evrard du 25 novembre 1938 à novembre 1939 puis titulaire jusqu’au 14 novembre 1941, Interne à Sainte-Anne (Hôpital Henri-Rousselle) du 15 novembre 1941 à décembre 1942

Nommé au concours du médicat des Hôpitaux Psychiatriques du 22 juin 1942, affecté initialement à Prémontré, avant d'obtenir le poste de Saint-Alban, en zone non occupée [sur les conditions de ce choix de Saint-Alban plutôt que Prémontré, où Hubert Mignot sera nommé, voir Désaliéner ? : folie(s) et société(s), p.210].

Il succède donc à Paul Balvet comme Médecin Directeur de l’Hôpital Psychiatrique de Saint-Alban (Lozère), poste qu'il occupera du 14 janvier 1943 au 31 août 1945.

Du 1er septembre 1945 au 31 janvier 1947, il est détaché à titre de contractuel au Ministère de la Santé en tant que conseiller technique pour la psychiatrie générale, Louis Le Guillant étant conseiller en charge de la psychiatrie infanto-juvénile.

Par arrêté du 17 février 1947, il est réintégré dans le cadre comme médecin-chef de l'Hôpital Psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen (Hôpital psychiatrique départemental de la Seine-Maritime), fonctions exercées du 1er février 1947 au 15 décembre 1957.

Ayant été admis au concours du médicat des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine du 9 avril 1956, avec Henri Cénac-Thaly 1909- et Victor Bertrand 1915-1998, Bonnafé est nommé médecin-chef de service à l’Hôpital Psychiatrique de Vaucluse (Épinay-sur-Orge) par arrêté du Préfet de la Seine du 12 novembre 1957.
Du 16 décembre 1957 au 31 décembre 1970, il est responsable de la "section B", qui est l'un des deux services de malades hommes de l'hôpital.

En partenariat avec Hubert Mignot lui-même médecin chef de l'hôpital de Maison-Blanche, il développe le dispositif extra-hospitalier dans le centre de Paris et sera dans le contexte de la "première sectorisation" parisienne nommé à partir du 3 janvier 1966 « médecin spécialiste, attaché de consultations de psychiatrie à l’Hôpital de Jour pour malades mentaux adultes sis 16, rue du Pont-aux-Choux Paris (3ème), direction de l’hygiène sociale ».

En 1970, Lucien Bonnafé participe à Vaucluse à la mise en place du service de santé mentale du IVème arrondissement de Paris, l'un des 38 secteurs de psychiatrie générale, et quitte Vaucluse l'année suivante, pour fonder le secteur de psychiatrie dit des Mozards à Corbeil-Essonnes.

Ce qui se traduit en terme administratif par le fait qu'il est nommé par Arrêté du Ministère de la Santé publique en date du 26 août 1970, « médecin-chef du quartier psychiatrique du Centre hospitalier de Corbeil (Essonne), poste créé. L’intéressé nommé à ce poste, rattaché provisoirement au Centre psychothérapique d’Etampes, sera chargé notamment des consultations externes au Centre Hospitalier de Corbeil et du secteur correspondant ».

Il dirigera ce secteur de psychiatrie jusqu'à sa retraite en 1977.

Dr L. BONNAFE – Exposé des titres et travaux – 9.IV.1956

Lorsqu’un homme se trouve amené, dans des circonstances telles que celle-ci, à se définir par ce que fut le parcours de son activité, lorsqu’il est tenu de mettre au clair les tenants et les aboutissants du personnage qu’il représente, les raisons pour lesquelles il dit, écrivit ou fit ceci et non pas cela, il faut bien qu’il remonte à ses propres sources.

Quant à moi, dans un tel regard panoramique, je reconnais comme l’homme à qui je dois le plus mon grand père, le Dr Maxime Dubuisson, ancien interne des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine, mort en 1928 Médecin-Directeur honoraire des Asiles Publics d’Aliénés. Aujourd’hui je reconnais la valeur d’un véritable enseignement à l’influence qu’eut sur moi, jusqu’à l’âge de 16 ans, ce vieillard qu’une fougue juvénile n’abandonna jamais.

Un esprit critique acéré, une bonhomie toujours alliée aux indigantions les plus ferventes, une générosité quichottesque jamais en défaut, et, toujours en avant dans la défense des catégories les plus malheureuses parmi les homme, la place de choix toujours donnée à ceux qu’il ne nommait jamais autrement que "mes chers malades". Je fus ainsi élevé dans le respect de l’ "humanité de l’aliéné".

J’ai compris un jour quelle valeur cet enseignement impliquait sur le plan de la clinique et de la pratique professionnelle. Un de mes maitres, le regretté Dr Roger Mignot, évoquait pour moi les leçons qu’il avait reçues de l’un de ses anciens au point de vue de la responsabilité du médecin quant à ses attitudes et ses propos devant son malade. Il me citait la boutade "Ce sont trop souvent les aliénistes qui empêchent les malades de guérir, ils ne peuvent pas les laisser sortir sans les avoir cuisinés. Ils les empêchent d’oublier leur délire". Il me confirma que l’auteur en était bien mon grand-père.

Ainsi la leçon que j’avais reçue jadis sur un registre sentimental me revenait précisée, technicisée, sur le plan de l’apprentissage professionnel. Ne pas laisser le symptôme masquer l’homme, considérer au commencement et à la fin de toute démarche professionnele l’aspect humain de la maladie, donner une primauté absolue à la notion d’homme malade n’étaient pas seulement une orientation morale, mais surtout le moyen essentiel pour faire une bonne médecine.

Déjà passionné pour la chose psychiatrique avant d’entreprendre mes études médicales, je suivis de bonne heure l’enseignement du Dr Maurice Dide à l’H.P. de Braqueville et à la faculté des lettres de Toulouse, rentrai à l’H.P. de la Haute Garonne comme interne en 1937, dans le service de Mme le Dr Piquemal-Levêque, puis grâce au Dr Menuau qui m’accueillit à l’H.P. de Moisselles, poursuivis mon apprentissage dans les H.P. de la Seine sous la direction des Docteurs Roger Mignot, Chanès, Dublineau, Xavier Abely et Genil Perrin.

Entre temps, la guerre survenait, m’obligeant à condenser dans une thèse abrégée "Psychoses chez les diabétiques" les matériaux accumulés depuis que Mme Piquemal-Levêque m’avait intéressé à ce sujet. Les conclusions de ce travail, inspirées par l’enseignement physiologique du Professeur Soula, mettaient en valeur les bénéfices que la pratique thérapeutique pouvait tirer d’une pensée globalisante.

L’étude de la bibliographie et des cas personnellement observés mettait en évidence des déductions apparemment contradictoires. D’une part la non spécificité du trouble mental par rapport au syndrome diabétique, la nécessité de considérer les faits cliniques par rapport à un faisceau étiologique et non par rapport au diabète seul, d’autre part l’efficacité thérapeutique souvent saisissante du traitement du diabète contrastant avec cette non-spécificité.

Ainsi se vérifiait avec netteté, dans le cas particulier, ce que la pratique montrait couramment, à condition de l’appréhender dans une position de vigilance maxima contre le schématisme : que le trouble mental répond à des conditions d’apparition forcément complexes mais que l’organisme et la personnalité sont doués d’une capacité pisitive de réponse souvent suffisante alors que le traitement ne trouverait qu’un point d’impact très localisé.

C’était là un cas particulier d’une leçon que cultivèrent notamment par la suite l’enseignement du Dr Dublineau, celui du Dr de Ajuriaguerra, celui du Dr Ey et qui pourrait se qualifier d’un mot : l’antischématisme. De nombreuses recherches méthodologiques, poursuivies depuis 13 ans et qui figurent au titre III du répertoire déposé, tentèrent d’accumuler les arguments cliniques et thérapeutiques, aussi bien que les données logiques susceptibles de contredire ce schématisme.

Dans les travaux cliniques, rassemblés pour la plupart au titre I du répertoire, cette orientation méthodologique n’est jamais absente. Ainsi, dans un long travail de 1941 sur le masochisme, resté intérieur à la conférence du Dr Ey, j’écrivais : "Il en est d’une connaissance meilleure du problème qui nous occupe comme de tout problème de connaissance scientifique, elle exige de qui s’y engage une méfiance sans cesse accrue envers les écueils du réalisme naïf qui pose l’existence réelle des facteurs rencontrés comme données statistiques… en définitive c’est l’exigence d’une vue structurale du problème, d’une dialectisation méthodique, d’une étude des rapports d’interaction réciproque entre les causes et les effets."

Plus près de la clinique quotidienne, je concluais un travail sur le suicide présenté en 1955 au Congrès de Nice par une critique des notions classiques sur les ‘queues de mélancolie’ vues d’habitude dans une perspective étroitement conventionnelle (le mélancolique qui va mieux se tue parce qu’allant mieux il devient capable de réaliser son suicide) alors qu’en creusant les observations j’avais vu avec une constance remarquable, dans les cas de tentatives de suicide tardives un état d’amélioration apparente, des motivations puisées dans des situations dramatiques réelles plutôt qu’une sorte d’évolution interne du syndrome mélancolique vu "en soi".

J’ai voulu dégager ce sens général des travaux plus spécialement "cliniques" avant de poursuivre l’exposé d’une activité très polymorphe parec que, de ce polymorphisme même, pourrait résulter une obscurité sur ce qui en demeure l’axe : la défense de la primauté de l’acte médical, clinique et thérapeutique, le plaidoyer et l’action pour le passage à une pratique psychiatrique plus médicalisée, l’aspect toujours privilégié du facteur humain, aussi bien sur le plan technique que sur le plan moral, dans la connaissance du malade et dans la conduite de son traitement.

Nous retrouverons plus tard quelques aspects de ces recherches mais il convient maintenant de reprendre l’exposé chronologique, interrompu à la mobilisation de 1939.

Les faits de guerre eurent pour moi une influence décisive. Les souffrances et la mort de nos malades, l’amélioration relative de la santé mentale de la population, quelques expériences psychiatriques dramatiques que je rapporati à Bale en 1946 au Congrès de la Société Suisse de Psychiatrie, apportèrent des éléments fondamentaux à l’appui d’une orientation déjà exprimée vers la recherche des facteurs humains, plus spécialement des facteurs de situation, dans les problèmes de notre travail.

D’autre part, l’activité clandestine, d’abord à Paris, puis en Lozère, lorsque je fus nommé Médecin-Directeur de l’H.P. de St Alban en XII.42, se poursuivit dans une clandestinité à temps complet, à la zone Sud des F.F.I., et se prolongea par l’intégration dans l’armée qui m’amena, après la fin des hostilités, à un détachement auprès de Mr le Ministre de la Santé Publique.

J’eus l’honneur depuis, en qualité de Conseiller technique, de membre de la Commission d’études des problèmes de la Santé mentale, puis du Conseil Permanent d’Hygiène Sociale, de participer à d’importantes taches de réorganisation du dispositif français de protection de la Santé Mentale. Je veux dire ici que, dans cet aspect de mon acivité, je me fixai comme ligne rigoureuse l’intransigeance la plus ferme pour la défense du malade, pour l’amélioration de ses conditions d’existence, et de la qualité des soins qui lui sont dus.

Je ne peux détailler les aspects multiples de cette action, mais je veux ici en souligner un aspect qui m’a toujours tenu particulièrement à cœur, aussi bien dans cette activité officielle que dans les tâches poursuivies parallèlement (Ainsi le travail d’organisation et de rédaction des conclusions des journées psychiatriques nationales dont j’assumai le secrétariat en 1945 et 1947) : je me consacrai à atténuer ce que les divisions internes au sein des milieux psychiatriques pouvaient avoir de nocif pour l’intérêt du service, c’est-à-dire celui des malades. Je ne donnerai de cette activité que le témoignage le plus récent, ma dernière communication à la S.M.P. "Définition de l’H.P." où la critique de l’autonomisme asilaire, de ce que j’ai nommé l’aliénation de la chose psychiatrique, est poussée à ses conséquences logiques.

Lorsqu’en 1947 je repris un poste dans le cadre des H.P. je choisis, délibérément, un établissement sinistré, ruiné, où tout était à faire dans des conditions plus difficiles que sur une table rase. Ces conditions privilégiées me permirent d’acquérir sur bien des plans une expérience dont bien peu de mes collègues purent bénéficier. Recrutement et formation d’un personnel pratiquement neuf, transformations architecturales profondes du vieil asile, organisation d’un réseau de protection de la santé mentale très ouvert sur l’expérieur, avec une intense activité de dispensaire, généralisation du service libre et quasi-disparition de l’internement, au total application aussi poussée que les circonstances le permettaient d’une formule en rupture complète avec la fonction ségrégative de l’asile d’aliénés, d’une formule de mouvement, d’une formule extensive, en somme d’une formule incomparablement plus médicale qu’il n’est encore habituel d’en voir la possibilité.

On trouvera dans un dossier annexe des témoignages de cette activité locale (Rapports annuels de l’H.P., Rapport de la Section d’hygiène mentale de l’O.P.H.S. Document sur la société d’activités sociales de l’H.P.). Mais je veux dire ce qui m’a été plus sensible que tout dans le bilan d’échecs et de succès que comporte cette activité. Plus que l’intérêt porté par de nombreux collègues français et étrangers au fonctionnement du service et à ses réalisations architecturales, c’est la qualité obtenue dans les rapports entre le personnel et les malades qui garantit le mieux pour moi la valeur de l’effort poursuivi.

J’ai acquis la conviction que cet humanisme psychiatrique dont j’ai voulu esquisser les traits avant d’en entreprendre un exposé plus systématique était surtout payant, du point de vue du rendement thérapeutique, parce qu’il est éminemment assimilable par nos collaborateurs les plus humbles, ceux justement dont le rôle, dans la vie quotidienne du malade, est si décisif, puisqu’ils déterminent pendant 24 heures sur 24 les stimulations favorables ou défavorables à la guérison.


Il convient maintenant de commenter, en essayant d’en dégager le sens, les travaux scientifiques rassemblés dans le dossier qi vous est soumis, dossier accompagné d’un répertoire chronologique comportant 73 titres et d’un classement analytique qui les distribue entre diverses rubriques, d’une façon certes un peu arbitraire mais qui permet cependant une présentation plus méthodique.

14 titres sont relatifs à des relations de faits cliniques, naturellement disparates, mais où cependant une orientation se dessine, de plus en plus précise avec les dernières années. Il s’agit d’orienter les recherches sur l’importance des facteurs de situation dans l’étiologie et l’évolution des psychoses. Deux cas de manie ont été étudiés sous cet aspect, on trouvera ailleurs, dans la thèse de Créach et dans des textes qui visent à une portée plus générale d’autres références à cette constatation rapportée d’après la pratique quotidienne, que l’accès maniaque répond bien rarement à la description classique mais que, dans la majorité des cas, dont le deuil maniaque est l’exemple le plus typique, le syndrome maniaque 1°) est largement réactionnel à des situations traumatisantes, 2°) comporte, à l’arrière-plan du tableau d’excitation, un ton affectif dramatique 3°) se caractérise, dans le vécu du malade, extériorisé dans les propos marqués par la fuite des idées, par une prévalence souvent remarquable des échos des évènements pénibles, dans la reviviscence kaléidoscopique du passé. Nous avons avec Tosquelles montré que ces notions peu classiques étaient cependant loin de nous être très personnelles, puisqu’on en trouve la trace dans de nombreux travaux psychopathologiques. Mais elles me semblent trop méconnues et pourtant d’une utilité pratique incontestable, puisqu’elles peuvent inspirer une attitude psychothérapique mieux éclairée dans le contexte du traitement biologique des états d’excitation.

Ailleurs, dans une publication au congrès de Pau en 1953, comme dans la thèse de Sifflet, le problème des délires à deux, ou plus généralement des psychoses partagées, a été vu selon une orientation analogue. Nous avons montré le rôle de circonstances telles que la transplantation dans l’éclosion de troubles mentaux plus ou moins simultanés, en tous cas conjugués, chez des sujets victimes en même temps et lieux des mêmes conditions traumatisantes. Une atténuation du schématisme relatif avec lequel sont souvent considérées les notions d’inducteur/induit, actif/passif, résulte de ces études. Il en découle également des conséquences pratiques importantes quant à la conduite psychothérapique, et surtout pour le règlement des problèmes de la réinsertion sociale de tels sujets, généralement très isolés.

Sur le problème des troubles mentaux de la sénilité, nous avons pu, avec mes collaborateurs, mettre en évidence d’une façon peut être plus nette encore, l’extrême sensibilité de l’évolution démentielle aux circonstances traumatisantes, l’importance capitale des réactions catastrophiques du type Goldstein, lorsque les conditions d’existence du lacunaire, et même de tout déficitaire, en multiplient les occasions, la nocivité des conduites qui entraînent les réactions dites de régression affective, toutes conditions qui, à côté des facteurs organiques primordiaux de détérioration, ne sauraient être négligées. Ici encore, la portée pratique de telles données nous a paru très sensible. On y trouve les bases théoriques d’une révision profonde de la notion d’hospice, où, de même que les possibilités de surveillance biologique du vieillard, serait-ce de la simple azotémie, sont dérisoires, de même les conditions d’existence données à l’assisté réalisent un contre-pied à peu près intégral d’une véritable hygiène mentale.

Des conclusions de même valeur se dégagent aussi pour la formation gériatrique du praticien.
Sur un autre plan, celui de l’organisation de services géronto- psychiatriques véritables, des directives précises peuvent être formulées, aussi bien sur l’organisation architecturale du cadre de vie que sur la formation du personnel d’encadrement.

Je rappellerai enfin sommairement ce que j’ai dit déjà du sens des études sur le suicide, partiellement publiées et qui se poursuivent sur un matériel de 1600 dossiers environ, parallèlement à un travail sur le pronostic des psychoses puerpérales.

Partout apparaît avec netteté cette importance du facteur humain vers lequel j’ai progressivement marqué de plus en plus nettement l’orientation préférentielle de mes recherches. Comme la conduite suicidaire ne peut être appréhendée sans fouiller, au delà des éléments cliniques sommaires, les raisons de désespérer qui résident dans la situation réellement vécue par le malade, de même, pour tout problème de clinique courante et plus encore devant tout tableau insolite, devant toute évolution déconcertante, une attitude systématique de référence à l’homme total, à ses problèmes, à ses rapports avec son environnement, avec son travail, à ses perspectives vitales, m’apparaît de plus en plus comme nécessaire pour donner le maximum de lumières sur le cas clinique, comme pour orienter le plus judicieusement les conduites de traitement et de réadaptation.

J’ai été extrêmement impressionné, au temps où la lobotomie était en pleine extension, par une découverte dont je fis part à Béjot [André (Amédée) Béjot, Essai sur la place de la lobotomie dans le drame familial. Thèse Paris, 1951, n°641 ; 101 p.] afin de l’éclairer dans la préparation de sa thèse sur les familles de lobotomisés. Je me suis aperçu que, lorsque le problème d’une indication de lobotomie s’était posé pour moi, il s’agissait à peu près constamment des malades dont les situations familiales étaient les plus traumatisantes. La fixation dans des comportements gravement perturbateurs, la gravité du tableau de chronicité, m’apparaissaient ainsi soudainement comme liés à la maladie certes, mais, d’une certaine façon moins schématique, à la maladie dans un certain contexte.

Et il me parassait plus troublant encore sur le terrain de la lobotomie que devant d’autres problèmes de conduite à tenir, d’observer chez moi même l’idée d’une sanction thérapeutique venir à l’esprit non pas d’après un argument physiologique mais d’après un sentiment d’ordre négatif, celui de l’échec des autres traitements. Plus troublant encore, du fait que je voyais les facteurs de situation vitale réelle influer à un tel point sur l’évolution du comportement.

[à suivre]


TRAVAUX
Principales publications

Psychoses chez les diabétiques. Thèse de médecine, Toulouse, 1939

(avec L. Le Guillant et H. Mignot) Problèmes posés par la chronicité sur le plan des intitutions psychiatriques. Paris, Masson et Cie., 1964; 282 p. [Rapport d'assistance présenté au congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française. Marseille, 7-12 septembre 1964]

Dans cette nuit peuplée : 18 textes politiques. Paris, Éditions sociales, 1977; 252 p.

Psychiatrie populaire, par qui ? pour quoi ? ou Psychorama. Paris, Éditions du Scarabée, coll. "L'Ouverture psychiatrique", 1981; 220 p.

Désaliéner ? folie(s) et société(s). Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. "Chemins cliniques", 1992; 334 p.

Le miroir ensorcelé. Avant-propos de Michaël Guyader et Serge Chollet. Paris, Ed. Syllepse, coll. "Utopie critique", 2002; 334 p.

Psychanalyse de la connaissance
. Préfaces d'Yves Buin, Guy Baillon. Postface de Franck Chaumon. Toulouse, Erès, coll. "Études, recherches, actions en santé mentale en Europe", 2012; 182 p.


Voir Lucien Bonnafé > Écoutes et échos autour du désaliénisme et de "la psychiatrie de ruines", un site qui parle de psychiatrie, avec les mots du résistant, les mots de l'agitateur poétique et ceux du clinicien que fut Lucien Bonnafé.

Michel Caire, 2016
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