L'hécatombe par carence : plus de 40.000 victimes

Il est désormais établi qu'un grand nombre de malades hospitalisés en psychiatrie sous l'Occupation (1940-1944) ont été victimes, directement ou indirectement, des restrictions de toute nature.
Il est même plus précisément admis que le plus grand nombre d'entre eux est mort de faim.

Comme nous le verrons plus loin, la quantification précise de ces victimes est impossible. Il est toutefois permis de considérer comme vraisemblable le chiffre minimum de 40.000 morts, sans doute proche de 45.000.

Quelles sont les causes de cette effroyable tragédie? Comment les intéressés, malades, mais aussi médecins, infirmiers et directeurs d'hôpitaux psychiatriques l'ont-ils vécue ?
Y a-t-il eu intention d'exterminer, ou même de supprimer en grand nombre les malades mentaux, de la part des autorités françaises de l'époque? Comment cette tragédie a-t-elle pu laisser si peu de trace dans la mémoire de notre nation, et même de notre profession ?

Telles sont quelques interrogations auxquelles plusieurs travaux de recherches récents tentent d'apporter des éléments de réponse.


RESTRICTIONS et RATIONNEMENT

Sous l'Occupation, la pénurie est générale et le rationnement touche tous les produits courants, linge, chaussures, vaisselle, essence, tabac, combustibles et surtout l'alimentation.

Cette pénurie est due à divers facteurs, aux destructions de juin 1940 et au blocus anglais, comme ne cessent de le rappeler les autorités collaboratrices, mais surtout aux prélèvements allemands, appelés “butin de guerre”: il s'agit aussi bien de livraisons à l'armée d'occupation, la Wehrmacht, que d'expéditions en Allemagne, notamment de bétail et de beurre. En outre, la production agricole française est en nette régression, par manque de main-d'œuvre (prisonniers de guerre, évacuation des régions riches en bétail), ainsi que du fait de la pénurie d'aliments de bétail, du manque de transports, du manque de matières premières, de fertilisants, etc.


Le ravitaillement de la population est assuré par des cartes individuelles d'alimentation trimestrielles -puis semestrielles-, qui “donnent lieu, périodiquement, à la délivrance de coupons et de tickets. Tous les mois, un arrêté du secrétaire d'État au Ravitaillement détermine, pour chaque denrée rationnée, la quantité qui sera attribuée au consommateur en échange des titres de rationnement” (M. Rochet)

il existe huit catégories de bénéficiaires de ces cartes d'alimentation, selon l'âge et le travail, le lieu de résidence (commune urbaine ou rurale). Les malades des Hôpitaux Psychiatriques sont classés dans les catégories A (Adultes non travailleurs de force) et V (Vieillards de plus de 70 ans).

Lorsqu'une personne est hospitalisée (en psychiatrie ou dans tout autre établissement hospitalier), sa carte d'alimentation est suspendue dès le jour de son entrée (Circulaire préfectorale du 21 décembre 1940 (n°87.RC/HA). Voir à ce sujet: A.N., AB XIX 4031, lettre de l'économe de l'hôpital-hospice de Montélimar, 30 janvier 1942, qui date la circulaire du 23).
L'économe possède les cartes délivrées par le maire de la commune où siège l'hôpital, cartes qui permettent de toucher des tickets lors d'une permission ou de la sortie du malade.

Dans le département de la Seine, le système d'approvisionnement mis en place en 1940 reste en vigueur jusqu'en octobre 1945 : tous les mois, pour chaque établissement hospitalier, un bon d'approvisionnement déterminé par le taux des rations en vigueur (Arrêté du 17 septembre 1940 paru au J.O. du 18, p.5087 Utilisation des Bons d'approvisionnement. Etablissements hospitaliers -public ou privé-. Voir au sujet de cette procédure, pour le département de la Mayenne, la lettre du préfet au Maire de la Baconnière, 30 septembre 1941, dactyl., A.N., AB XIX 4109).
Ce taux est établi par l'Inspection départementale des services d'hygiène. Une ordonnance globale indique le nombre de malades bénéficiaires.

Pour obtenir le “bon mensuel d'approvisionnement”, chaque hôpital, y compris psychiatrique, doit faire parvenir chaque mois pour le mois écoulé le nombre de journées d'hospitalisation au Secrétariat d'Etat à la Famille et à la Santé, via la mairie du siège de l'hôpital et la préfecture (Circulaire 115 du 19 septembre 1941 du Secrétariat d'Etat à la Famille et à la Santé, à Mrs les Préfets. Voir aussi les circulaires du 17 septembre 1940, n°515 du 14 novembre 1941, n°53 du 11 mars 1942, n°632 du 9 avril 1942, n°681 du 29 mai 1942, n°713 du 22 juillet 1942).

À sa sortie de l'hôpital, la mairie dont dépend l'établissement remettra au malade son titre d'alimentation par l'intermédiaire de l'économe (voir par exemple la dépêche de l'Agence Française d'Information de Presse (AFIP), 12 juillet 1942, A.N., 72 AJ 1853).

(Nota Bene: toutes les dépêches de l'AFIP citées sont conservées dans : A.N., 72 AJ 1853, dr Rationnement alimentaire 1940-1942)


à

Un état de "famine lente"

Mais les rations procurées par les tickets et coupons ne permettent d'escompter que les deux-tiers du minimum pour survivre : la ration quotidienne attribuée par la carte A est de 1.200 calories fin 1940, de 1.000 à 1.100 calories fin 1942 (voir : Académie de médecine, 17 novembre 1942); si l'on y ajoute les aliments non soumis à la carte, on arrive à 1.800 calories, ce minimum pour survivre, tandis que la ration normale est de 2.400 calories, et que l'alimentation optimale de l'adulte est de 2.400 à 3.200 calories.

Les malades internés, pour la plupart, n'ont pour vivre que ce qu'on leur donne puisque le marché noir leur est évidemment inaccessible.

Seuls quelques-uns ont des sources de compléments: colis de la famille, gratifications en nature pour ceux qui travaillent aux cuisines, cultivent les jardins, etc.

Les plus nombreux sont, comme tous ceux qui n'ont que ce que leur procure leurs tickets, condamnés à tomber dans un état de "famine lente" (selon les termes du ministre du Ravitaillement lui-même, Max Bonnafous. Conférence de l'Hôtel-de-Ville de Paris, 8 juin 1943).

Les malades internés n'avaient donc que des portions congrues. Ce fait a pu en outre être aggravé par des détournements de nourriture à leur détriment. Ces détournements ont-ils été "importants", comme l'écrit Régis Guyotat dans Le Monde du 17 octobre 2003? Pour ce qui concerne l'hôpital de Maison-Blanche, nous n'en avons retrouvé qu'un seul cas dans les nombreux dossiers du personnel consultés (voir: Le coulage).
Prévenir de tels méfaits amène certains établissements à créer un poste de surveillant-contrôleur.

Cela passe aussi et avant tout par l'amélioration de la situation matérielle du personnel.

Les infirmiers obtiennent ainsi début 1943 l'attribution de la carte "T", à l'exclusion toutefois de celles qui sont chargées des seules fonctions de direction ou de surveillance.
(la Catégorie "T" regroupe certaines catégories de travailleurs exécutant un travail qui nécessite une grande dépense de force musculaire, et diverses situations spéciales.
Sur la carte d'alimentation des infirmiers, qui sont assimilées aux travailleurs dits "lourds" ou "de force", voir la circulaire du 4 mars 1943, in: Revue..., 1943, p.230-231 et A.D.S., Perotin, 1044/52/1 art.53)

L'hécatombe

Le taux de décès annuel (nombre de décès par rapport à la population totale hospitalisée dans l'année) dans les Hôpitaux Psychiatriques français présente une augmentation impressionnante en 1941, à un taux qui se maintient en 1942 (alors que les plus faibles des malades avaient déjà succombé l'année précédente, voire même dès 1940).

Puis, la courbe s'infléchit nettement en 1943:

1939 : 6,50%
1940 : 9,87%
1941: 17,59%
1942: 17,77%
1943: 11,70%
1944 : 9,40%

(Nombre de décès : 14 107 en 1940, 23 577 en 1941, 20 113 en 1942, 10 947 en 1943, 9 549 en 1944. Source: L'Information psychiatrique, 1960, n°7, p. 831)

Que seraient devenus ces malades s'ils n'avaient pas été hospitalisés? Auraient-ils eu la vie sauve s'ils étaient sortis?

Hors de l'hôpital aussi, la mortalité est élevée, notamment chez les vieillards (l'augmentation serait de 25% à plus de 42% entre 1940 et 1945 selon l'Académie de Médecine, 17 novembre 1942 et 20 mars 1945 (O. Bonnet et Cl. Quétel, Nervure, 1991, p.26 et p.30).
Mais elle est considérablement plus élevée au sein des hôpitaux psychiatriques que dans la population générale de la même commune, comme nous le prouve l'exemple de Neuilly-sur-Marne (voir sur le site: L'Hôpital Psychiatrique de Maison-Blanche sous l'Occupation)


Le régime de suralimentation des malades

Si les hôpitaux généraux connaissent un sort un peu meilleur, c'est parce qu'un régime de suralimentation peut être accordé aux malades, même si cette prescription doit rester “exceptionnelle” (L'Assistance Publique à Paris obtient en outre une carte spéciale d'acheteur en province, qui constitue un droit de priorité, mais l'avantage lui aurait été retiré début 1942).

La première catégorie de bénéficiaires du régime de suralimentation comprend “exclusivement les tuberculeux présentant des lésions indiscutables et en activité, les tuberculeux osseux, les personnes présentant un état d'anémie grave, ainsi que les convalescents de maladies graves ou d'interventions chirurgicales sérieuses”

Une deuxième catégorie prévoit “une modification qualitative de la ration”, selon quatre régimes. “En aucun cas le médecin ne pourra accorder les majorations de rations prévues par un des régimes sans prescrire les diminutions ou suppressions imposées par le même régime” (Voir A.N., AB XIX 4031, classeur 1, dr Régime de suralimentation).

Dès 1940, les “civils et militaires atteints de tuberculose pulmonaire ou de toute autre maladie exigeant de la suralimentation constatée par des certificats médicaux” avaient bénéficié de la carte d'alimentation "T", comme les travailleurs dits "lourds" ou "de force" exécutant un travail qui nécessite une grande dépense de force musculaire (dont certains infirmiers et brancardiers), les ménagères ayant au moins trois enfants, les femmes enceintes pendant les 6 derniers mois de grossesse, les femmes allaitant au sein, les mutilés et infirmes (Petit Journal, 14 décembre 1940). Le début de la supplémentation pour les tuberculeux est donc antérieur aux circulaires du 1er décembre 1941 et de décembre 1942.

* * *

Ce système de suralimentation génère une multitude de circulaires et d'arrêtés, dont on peut juger de la complexité par ces quelques dépêches de l'Agence Française d'Information de Presse (A.N., 72 AJ 1853, dossier Rationnement alimentaire) :

AFIP, 6 décembre 1941
“Des tickets de viande spéciaux pour les malades. Paris, 6 décembre. La Préfecture de la Seine communique. Un arrêté préfectoral du 1er décembre relatif à la valorisation des tickets de viande a arrêté, on le sait, les mesures propres à assurer la régularité et la délivrance des suppléments de viande alloués aux malades.
A partir d'aujourd'hui 6 décembre, les malades bénéficiaires des suppléments peuvent obtenir dans les mairies des tickets spéciaux en échange des tickets normaux qui leur avaient été attribués et dont l'utilisation est rendue difficile par suite de la spécialisation des tickets de viande par semaine.
Les tickets spéciaux sont de deux sortes:
Tickets de 50 et de 45 grammes, imprimés sur fond rose et tickets de 185 grammes, imprimés sur fond gris. Ils ne seront valables que pendant le mois de Décembre (AFIP 6036)”

AFIP, 24 mars 1942
“L'alimentation des malades. Paris, 24 mars. Le Secrétariat d'Etat au Ravitaillement attire l'attention sur la nouvelle réglementation en vigueur à partir du 1er avril, relative à l'alimentation des malades, réglementation arrêtée en accord avec le Secrétariat d'Etat à la Santé.
Les dispositions de l'ancienne circulaire subissent des modifications assez importantes, en particulier: l'ancien régime n°2 est supprimé. Il est remplacé par un nouveau régime n°2 Lacto-Végétarien, peu différent de l'ancien régime n°4, lui-même annulé.
Tous les certificats médicaux prescrivant l'adoption du nouveau régime Lacto-Végétarien ne donnent droit désormais qu'à une allocation de 0 litre 250 de lait par jour. Par contre, les malades perçoivent certains suppléments de sucre, pâtes alimentaires et pommes de terre.
Les régimes dits "de suralimentation": lacté (n°1), restriction hydrocarbonnée (n°3), subsistent avec quelques modifications de détail.
Les malades seront obligatoirement soumis à l'un de ces 4 régimes, sur présentation d'un certificat médical mentionnant le n° et la durée du régime prescrit (AFIP 5518)”.

AFIP 27 mars 1942
Nouvelle réglementation des régimes spéciaux pour maladies. Vichy, 27 mars (O.F.I.). Une nouvelle réglementation applicable aux régimes spéciaux pour malades entre en vigueur à partir du 1er avril prochain. Les bases principales demeurent, c'est ainsi qu'il y a toujours un régime de suralimentation prévu dans des cas exceptionnels comme la tuberculose osseuse, mais dans les autres cas les suppléments de certaines rations sont toujours compensés par des suppressions des autres rations, toutefois dans un but de simplification le nombre de régimes est ramené de 4 à 3 et une durée minimum est fixée pour chacun, des certificats médicaux exigés des intéressés (AFIP 5995)”

AFIP, 6 avril 1942
Réglementation des régimes spéciaux attribués aux malades. Paris, 6 avril. Les commerçants détaillants sont informés que les tickets spéciaux pour malades, délivrés pour avril, et séparés du talon de la feuille de denrées diverses, doivent être honorés au même titre que les tickets des autres consommateurs.
Il est précisé que tous les tickets spéciaux pour malades, dont la quantité d'ailleurs varie pour chaque malade selon le régime prescrit et sa durée, sont imprimés sur papier rose en violet sur fond rose et gris pour la viande, rose et jaune pour les matières grasses, rose et bistre pour le fromage, rose et bleu pour les pâtes, rose et rouge pour le sucre, rose et vert pour les pommes de terre”.

AFIP, 4 août 1942:
“L'utilisation des tickets d'alimentation lors d'un court séjour à l'hôpital. Vichy, 4 août. La question a été souvent posée de savoir comment devaient être utilisés les tickets d'alimentation lors d'un court séjour dans un hôpital.
Voici quelques précisions:
Conformément aux instructions du 3 décembre 1940, lorsqu'un malade fait un court séjour dans un hôpital, dans une clinique d'accouchement, dans un établissement hospitalier, seuls les tickets de rationnement journaliers: pain, viande, matières grasses, fromages, doivent être exigés, proportionnellement à la durée du séjour, et sur la base du rationnement journalier fixé.
Aucun coupon de rationnement mensuel ne peut être exigé. Mais la direction de l'établissmeent n'est pas contraint de faire figurer les denrées telles que le sucre et les pâtes d'alimentation du malade. Si celui-ci en a consommé, il devra remettre au directeur la quantité de ces matières qu'il estime avoir reçues. Seul un accord amiable peut intervenir en cas de conflit.
La carte d'un enfant nouveau-né destiné à suralimenter la mère ne doit, en aucun cas, faire l'objet d'une manipulation quelconque. Elle ne peut être réclamée à la mère pour un court séjour dans un établissement hospitalier ou dans une clinique d'accouchement.
Dans chaque département, le médecin inspecteur de la Santé au chef-lieu est habilité pour recevoir les réclamations et régler les conflits qui pourraient surgir entre les malades et les économes des établissements (AFIP 3714)”.

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Il est essentiel de considérer que ce régime de suralimentation est attribuable aux malades, qu'ils soient ou non hospitalisés, et toujours selon des modalités strictes:

- en ville, le médecin traitant adresse au Directeur du Service d'Hygiène, chaque mois, la liste des personnes soignées par lui, le régime et sa durée. Si, au cours de sa vérification, ce Directeur constate un abus, il le signale au Conseil Départemental de l'Ordre des Médecins qui peut prononcer contre le médecin fautif une des peines prévues par la loi du 7 octobre 1940 instituant l'Ordre des Médecins (voir à ce propos la lettre du préfet de la Mayenne au Directeur de l'Hospice de la Baconnière, 6 janvier 1941, dactyl., A.N., AB XIX 4109).
Par souci de contrôle, dans certains départements, le Préfet nomme des médecins habilités, puis des médecins assermentés pour examiner les demandeurs et délivrer les certificats nécessaires pour obtenir les tickets de consommation supplémentaire (voir notamment: Lettre du préfet de la Mayenne, 6 janvier 1941. Arrêtés du préfet de la Manche, 10 octobre et 21 novembre 1940, A.N., AB XIX 4109, dr Régimes alimentaires. Suppléments).

- les établissements hospitaliers sont approvisionnés en suppléments, “sous réserve des simplifications suivantes.
1° l'ordonnance sera globale pour l'ensemble de l'établissement et indiquera seulement le nombre de malades bénéficiant de chacun des régimes.
2° l'économe, au lieu de percevoir à la mairie tous les titres d'alimentation auxquels donne droit l'ordonnance et de remettre en échange les coupons et tickets retirés des cartes, procédera à une compensation, de façon que l'opération ne porte que sur une différence, en plus ou en moins, pour chaque denrée.”

Ce système s'applique donc tant en ville qu'à l'hôpital, et, fait essentiel, à l'hôpital général comme à l'hôpital psychiatrique.
Ainsi, à l'hôpital psychiatrique de Maison-Blanche, où est installé depuis 1934 un service spécial pour les aliénées tuberculeuses du département de la Seine, celles-ci, comme tous les tuberculeux français, bénéficient des suppléments prévus : un quart de litre de lait et 15 g. de margarine par jour, quatre rations hebdomadaires de viande de 70 g. au lieu de deux.
Ce qui, comme nous le détaillons dans
L'Hôpital Psychiatrique de Maison-Blanche sous l'Occupation fera que l'augmentation de la mortalité pendant ces années noires y sera nettement moindre que dans les autres pavillons de l'hôpital.

On a depuis beaucoup -et à juste titre- dénoncé le scandale d'avoir réservé ces suppléments aux seuls malades atteints de maladies somatiques et d'en avoir privé les malades mentaux.
Les "placés en HP" auraient aussi dû en bénéficier. Mais c'est moins au titre de malades qu'en tant qu'internés, c'est-à-dire privés de leur liberté et de la capacité de trouver de quoi survivre (du fait de leur maladie et du fait de cette privation de liberté).


La "Circulaire Bonnafous" du 4 décembre 1942

Dans tous les hôpitaux psychiatriques français à notre connaissance, on constate une diminution du taux de décès entre 1942 et 1943.

Cette amélioration de la situation -sensible bien que relative et insuffisante- est due aux mesures prises par le secrétaire d'Etat à la Santé, en concertation avec le ministre à l'Agriculture et au Ravitaillement, Max Bonnafous, dont on a donné le nom à la circulaire qui les annonce.

Cette circulaire en date du 4 décembre 1942, qui, aux dires de Lucien Bonnafé lui-même, “apporta une effective atténuation à la famine” («Du bon usage du témoignage», 1996), se réfère aux “démarches effectuées depuis plusieurs mois auprès du Secrétaire d'Etat à l'Agriculture et au Ravitaillement”.

Elle aurait notamment été prise, a-t-on dit, à la suite de l'intervention d'Hélène Bonnafous-Sérieux, épouse du ministre Max Bonnafous, fille de l'éminent psychiatre Paul Sérieux, et psychiatre elle-même.
La démarche effectuée par la Société médico-psychologique, à la suite de sa séance du 22 juin 1942 a sans doute aussi joué un rôle.
Cette démarche n'a vraisemblablement pas été la seule: il est permis de penser que les membres du Conseil Supérieur de l'Assistance de France, avec Demay et Lauzier notamment, ont pu également contribuer à faire prendre cette mesure salvatrice (voir : Dates et biographies).

Ce que le secrétaire général de la Santé Aublant considérait comme "difficile" quelques mois plus tôt (Circulaire du 3 mars 1942 "Mortalité dans les hôpitaux psychiatriques". Voir le texte in : Dates et biographies) est donc enfin décidé, dans une période pourtant critique : au débarquement en Afrique-du-Nord le 8 novembre 1942 a répondu l'occupation de la zone libre (11 novembre), et la perte de nos colonies africaines aggrave la pénurie alimentaire (parce qu'elle prive en particulier la Métropole des matières grasses qui en provenait : huile d'arachide, huile de palme et de palmiste).

Cette circulaire du 4 décembre 1942 décide l'“Attribution supplémentaire de denrées contingentées aux malades internés dans les hôpitaux psychiatriques”, allouant “les suppléments prévus pour les cantines d'usines et restaurants à prix réduit” et “le régime de suralimentation à 25% de leurs effectifs”.

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N.B. Il existe une Loi relative à la création et au fonctionnement des restaurants communautaires, et un Arrêté relatif aux conditions d'admission dans les restaurants communautaires de la Région Parisienne, en date du 7 décembre 1942 (J.O. du 8 décembre 1942, p.4027 et 4030), complétés par une Loi du 21 janvier 1943 (J.O. du 20 janvier, p.281) et une Loi du 16 mars 1943 (J.O. du 21, p.818). Un Arrêté du 26 mars 1943 (J.O. du 23 avril, p.1129) a pour titre Comité National d'approvisionnement et de Comités régionaux d'approvisionnement des Cantines d'Entreprises de la région parisienne. Ces textes ne font pas mention des hôpitaux psychiatriques.

Remarquons que cette baisse du taux de mortalité en 1943 est une preuve supplémentaire, s'il en fallait du lien entre accroissement des décès et diminution de la ration alimentaire.


Une quantification impossible

Combien des 78.300 décès constatés au cours de ces années d'Occupation dans les hôpitaux psychiatriques français sont-ils attribuables à la famine?

Le chiffrage n'est pas possible à partir des diagnostics médicaux portés dans les dossiers : les diagnostics de cachexie progressive et œdémateuse s'y rapportent dans leur grande majorité, mais qu'en est-il de la cachexie tuberculeuse, de la cachexie sénile? Quelle est la part de la sous-alimentation dans la mort des grands vieillards, mais aussi des tuberculeux, des méningoencéphalites syphilitiques, des épileptiques, etc.?

Pour déterminer ce nombre des décès dûs aux restrictions, il a été proposé d'appliquer le taux de mortalité d'avant-guerre à la population hospitalisée pendant la Guerre, et d'en soustraire le nombre de décès constatés.

Mais comment déterminer le nombre des malades internés qui ne seraient pas morts à l'hôpital psychiatrique s'il n'y avait eu ni guerre, ni occupation étrangère, ni gouvernement de Vichy?
Combien auraient survécu s'ils avaient bénéficié du même "régime" que les "autres" malades, ou du même "régime" que les autres Français?

Plus généralement, pourquoi faut-il se contenter d'une évaluation globale approximative?
A cet égard, le chiffre de 40.000 nous semble plus crédible que d'autres, comme ces “quelques soixante mille malades internés, plus de la moitié de l'effectif total, réduits à une alimentation de famine, privés de viande et de graisse, (qui) sont morts de lente inanition” (J. Borel, 1957, p.120).

Pendant cette période, plusieurs facteurs ont joué un rôle soit aggravant, soit réducteur, soit encore trompeur :
- L'âge moyen des entrant(e)s : la diminution du nombre d'entrées signalée plus haut concerne-t-elle toutes les classes d'âge?
Y a-t-il eu moins de jeunes adultes physiquement bien portants, et autant, voire plus de vieillards? Car naturellement, le nombre des décès est corrélé à celui des personnes âgées.
Or, on ne peut exclure que, face aux difficultés d'approvisionnement, certains hospices et maisons de retraite aient plus souvent qu'avant-guerre transféré leurs pensionnaires à l'hôpital psychiatrique.

Quatre exemples parmi bien d'autres : une femme de 95 ans, venant de l'hospice de Pantin, est placée d'office à Maison-Blanche le 7 janvier 1941, et meurt le 23. Une femme, âgée de 85 ans, venant de la maison de retraite de Saint-Ouen, est placée d'office le 24 janvier, et meurt quatre jours plus tard. Une femme de 81 ans, transférée d'une maison de retraite de Morangis le le 11 avril 1941, décède à Maison-Blanche le 29 du même mois. Une autre, âgée de 78 ans et sortant d'un hospice de Bordeaux, est placée d'office le 21 avril 1943. Elle meurt le 24...

- L'état physiologique des entrantes, indépendamment de l'âge, est déterminant : d'où viennent-elles, dans quel état? Beaucoup de malades arrivent dénutries, parfois cachectiques.
Le fait est parfois indiqué dans le certificat d'entrée. Une malade "dénuée de ressources" et dont la famille déclare qu'elle "ne peut plus la nourrir" pèse 38,5 kgs à son entrée le 6 août 1941 ; elle survit jusqu'au 28 décembre 1942, date où elle pèse quatre kilos de moins. Mais ces malades décèdent plus souvent dans les premiers jours ou semaines, en particulier ceux qui viennent d'une autre collectivité: hospice et maison de retraite, comme nous l'avons vu, mais aussi prison, camp d'internement civil (Camp d'internés Britanniques à Saint-Denis, Camp des internés civils de Drancy, Prison de la Santé), etc.

Le fait est constaté dans les autres établissements hospitaliers. Un seul exemple parmi nombre de ceux qui ont fait l'objet d'une publication: l'«Enquête sur les malades soignés à l'hôpital Necker pendant la période 1940-1944», par Léon Binet et Michel Conte (Académie de Médecine, séance du 7 novembre 1944) : l'amaigrissement, de 10, 20 voire 30 kilos est le signe majeur accusé par la plupart des malades; il est d'autant plus marqué qu'il s'agit de sujets plus âgés.

- Les nouvelles thérapeutiques (l'électrochoc) réduisent la durée de séjours de certaines malades, donc le risque de mourir à l'hôpital.

- Le nombre de transferts -dans le département de la Seine, ces transferts se font essentiellement dans les hôpitaux psychiatriques sous contrat avec la Préfecture, même en zone non occupée- varie souvent d'une année à l'autre : à Maison-Blanche par exemple, ils passent de 238 en 1943 à 54 en 1944 (pour un nombre de décès égal : 298) puis remonte à 273 en 1945.
Or certains malades ont pu décéder peu après leur arrivée dans un autre établissement, ou, à l'inverse être sauvés (le cas d'Antonin Artaud est à cet égard exemplaire).


Volonté eugénique ou indifférence coupable?

L'augmentation vertigineuse des décès en 1941-1942 dans les deux hôpitaux psychiatriques de Neuilly-sur-Marne, qui dépassent mille par an contre moins de 400 avant-guerre, est objet de préoccupation pour le Préfet de la Seine René Bouffet, qui déclare le 14 novembre 1942 dans un Rapport à la Commission administrative du Département de la Seine (Bibliothèque Administrative de la Ville de Paris, ms 910, f°345-346) :

« Cette situation ...ne laisse pas d'être inquiétante eu égard au petit nombre de places encore disponibles (au Cimetière communal de Neuilly-sur-Marne), a remis à jour d'une façon urgente la question de (son) agrandissement. »

Les malades décédés dans les deux hôpitaux psychiatriques de Neuilly y étaient en effet inhumés pour la plupart.
Et le Préfet -que l'horreur révélée par cette situation ne paraît pas avoir beaucoup ému- ne propose rien d'autre que d'accorder une subvention à la commune pour agrandir son cimetière...


Comment donc les autorités supérieures considèrent-elles les aliénés dans la France de l'Occupation?

Une pseudo-indifférence fondée sur de sordides préoccupations financières aurait-elle pu être de mise?
« En raison de la réduction des malades », on licencie dans certains hôpitaux psychiatriques (voir la lettre de Ferdinand Hui, chef des services de l'assistance, 12 mars 1942, in : Revue..., 1942, p.312).


Les théories eugénistes auraient-elles eu quelque faveur au sein de la haute administration de l'Etat Français?


Dans le monde scientifique et médical, certains prennent des positions assez tranchées.


Celles d'Alexis Carrel sont souvent évoquées.

Dans son très célèbre ouvrage L'homme, cet inconnu, le grand chirurgien et biologiste, Prix Nobel 1912, avait en effet évoqué l'idée d'inventer pour les "criminels" et les "anormaux" des établissements moins coûteux que les prisons et les asiles, et d'appliquer la peine de mort aux fous qui ont commis un crime, comme il le préconisait pour tout criminel :

« En attendant » la disparition de la folie, qui passe par une meilleure connaissance de l'homme, par l'eugénisme et par des changements profonds de l'éducation et des conditions sociales, la société doit pouvoir disposer des « êtres inutiles et nuisibles » que sont les anormaux, « déficients » (fous, aliénés) et « criminels » (bandits) « d'une façon plus économique » que par les prisons et les asiles d'aliénés.

La société ne pouvant « continuer à prétendre discerner les responsables des non-responsables », il conviendrait de remplacer les prisons par des « institutions beaucoup plus petites et moins coûteuses », où les « criminels les moins dangereux » seront conditionnés « par le fouet » ou un autre moyen « plus scientifique, suivi d'un court séjour à l'hôpital ».

« Quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d'en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? [souligné par nous] » (Paris, Plon, 1947 ; p.387-389)

Carrel suggère donc l'application de la peine de mort aux criminels les plus dangereux, fussent-ils aliénés. Ce qui remettait nettement en cause le principe de l'irresponsabilité pénale des malades mentaux.

En 1936, dans la préface à l'édition allemande de son livre (Der Mensch das unbekannte Wesen. Übersetzt von Wilhelm Emanuel Süskind. Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, [1936], 321 p.), A. Carrel avait aussi écrit, dans le même esprit :
« En Allemagne, le Gouvernement a pris des mesures énergiques contre l'augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux. »


Le docteur Georges Petit, président de la Société Internationale pour l'Etude des Questions d'Assistance, publie en 1943 un long texte intitulé “Le problème social de la famille” (Revue, septembre 1943, p.193-203), qui illustre bien l'idéologie eugéniste alors très partagée dans la plupart des pays occidentaux :

L'eugénique, cette science nouvelle, passionne tout le monde et M. Lucien Cuénot, l'éminent zoologue nancéen a exprimé sa pensée sur la nécessité d'améliorer la race humaine, ainsi : il faut combattre l'alcoolisme, interdire l'union et la reproduction des consanguins, éliminer les individus tarés, malades et dégénérés, les femmes incapables d'allaiter, les idiots, les aliénés, etc... qui constituent les familles cacogéniques à descendance anormale ou malade, et favoriser le développement des familles aristogéniques, qui engendrent des lignées de choix. (...) Douze Etats des U.S. sont entrés résolument dans l'action, et ont institué le certificat prénuptial et prescrit la stérilisation de certains sujets.

[Est-il nécessaire de préciser que Éliminer ne signifie ici évidemment pas mettre à mort, une mesure qu'il est inimaginable d'avoir envisagé pour les femmes incapables d'allaiter...? La solution préconisée est la stérilisation.]

Le professeur Lucien Cuénot, auquel le docteur Petit fait ici référence, est un généticien français de renommée internationale, professeur à la Faculté des Sciences de Nancy, fondateur de l'actuel musée-aquarium de cette même ville, auteur notamment de L'adaptation (Doin, 1925, collection Encyclopédie scientifique dirigée par le docteur Edouard Toulouse), La genèse des espèces animales (Félix Alcan, 1932), Invention et finalité en biologie (Flammarion, 1941).


On a souvent cité aussi le professeur Henri Martel (1870-1957), docteur en médecine, docteur ès sciences, membre et ancien président (1937) de l'Académie Nationale de Médecine, qui, apprenant les mesures prévues par la "Circulaire Bonnafous", déclare :
Je n'ai pas la compétence requise pour donner un avis au sujet de cette mesure mais je connais beaucoup de travailleurs sobres et mal alimentés qui seraient heureux d'être aussi bien traités. Je ne parle pas des vieillards, les sacrifiés d'office: ils n'ont même pas toujours la possibilité de trouver un peu de lait écrémé. Je demande le renvoi de cette question à la Commission du Rationnement alimentaire” (Bulletin de l'Académie de médecine, 9 février 1943, p.88, cité par O. Bonnet et Cl. Quétel, Nervure, mars 1991, p.32 note 64).

La question du ravitaillement, de ses modalités et de ses conséquences était d'ailleurs parfaitement connue de l'Académie de médecine, qui avait notamment dès le mois de septembre 1940 créé une commission chargée de l'étudier (voir G. Duhamel, Paroles de médecin, 1946, p.143)


Dans le milieu médical hospitalier, et plus encore psychiatrique, il semble que les partisans - déclarés ou non - d'un eugénisme actif aient été très peu nombreux, et que le personnel dans son ensemble - soignant et administratif - ait tenté de sauver ceux des malades qui pouvaient l'être.

La seule publication connue de nous, signée d'un psychiatre et évocatrice d'une position eugéniste affirmée est l'article du docteur André Requet, médecin-chef à l'hôpital psychiatrique du Vinatier, et de son interne Léon Reverdy (cité par Isabelle von Bueltzingsloewen dans son article paru dans la Revue d'histoire de la Shoah n°183 et dans L'hécatombe des fous, pp.328-329 - voir Bibliographie -) intitulé « Santé psychique 1941-1942 » et paru dans Le Journal de Médecine de Lyon, 1943; 187-189.

Il y est question de « l'époque fantastique que nous vivons (où l'on observe une) amélioration de la santé publique par une véritable sélection naturelle (c'est-à-dire) par l'augmentation de la mortalité dans les cas déclarés peu curables voire chroniques ».


Le devoir de l'Administration

A l'opposé des Carrel, Petit et autres Martel, S.-E. Mondor, sous-directeur des Affaires départementales de la Préfecture de la Seine, dans une “Conférence sur les établissements départementaux d'assistance, prononcée devant le Conseil municipal de Paris et le Conseil départemental de la Seine” en 1943 et publiée la même année, présente très clairement le problème du ravitaillement dans les hôpitaux et les mesures prises depuis 1941 pour y remédier :

Cette période de guerre est surtout caractérisée pour nos services administratifs comme pour la population, par des difficultés de la vie matérielle de tous les jours.
Le problème du ravitaillement est crucial. Comme les particuliers, nos administrés ne sont assurés par leurs tickets et la distribution de denrées contingentées que de vingt à vingt-cinq repas par mois. Il nous faut absolument trouver les autres. Or, nous n'avons pas de cartes d'acheteurs et nous ne bénéficions d'aucune priorité. Aussi a-t-il fallu créér de toutes pièces un organisme nouveau capable de surmonter la crise d'approvisionnement qui, dès le début de 1941, se montrait très alarmante. C'est le but de l'arrêté préfectoral du 27 juin 1941 qui organise un groupement d'achat pour l'ensemble des établissements départementaux. Ce groupement, aujourd'hui géré par un bureau spécial à la Direction des Affaires départementales, a pour mission de se procurer chez le producteur ce qui nous manque, c'est-à-dire particulièrement des légumes et fruits divers. Depuis Juin 1941, cet organisme a pu ainsi répartir aux établissements 2 949 000 kgs de légumes, représentant une dépense de 13 040 000 frs. D'autre part, en prévision des mois d'hiver, pendant lesquels les achats sont ralentis par suite du manque de légumes et de fruits, il est constitué chaque été un stock de conserves de légumes et de fruits. Pour l'hiver 1941-1942, ce stock a été de 225 tonnes et de 347 tonnes pour l'hiver 1942-1943. La campagne pour l'hiver 1943-1944 est commencée. Malgré les difficultés de plus en plus grandes, raréfaction du métal nécessaire à la fabrication des boîtes, mauvaise saison légumière, enfin, ce qui est pour nous plus grave, restrictions imposées aux achats collectifs par la loi du 25 juin 1943, toutes dispositions sont prises pour essayer d'assurer notre avenir
.”
(“Mondor. Conférence sur les établissements départementaux d'assistance, prononcée devant le Conseil municipal de Paris et le Conseil départemental de la Seine: hôpitaux psychiatriques (Sainte-Anne, Ville-Evrard, Maison-Blanche, Villejuif, Perray-Vaucluse, Moisselles, Chezal-Benoît); colonies familiales (Dun-sur-Auron, Ainay-le-Château). s.d. (1943), 53 f. dactyl., BAVP, ms n°200)

Et Mondor poursuit :
En effet, nos médecins se sont élevés à plusieurs reprises contre l'insuffisance des rations, plus particulièrement dans les hôpitaux psychiatriques. Les malades mentaux ont besoin plus que tous autres d'une alimentation solide et régulière. A l'instigation de M. le Ministre Secrétaire d'Etat à la Santé, nos malades aliénés bénéficient depuis le 1er Janvier dernier des attributions spéciales prévues pour les consommateurs des cantines d'usines.
Cette mesure n'a d'ailleurs pas été sans provoquer une certaine émotion parmi le corps médical et c'est ainsi qu'au cours d'une séance à l'Académie de Médecine du 9 Février dernier, M. le Dr H. Martel a demandé le renvoi de la question à la Commission du Rationnement alimentaire, en faisant remarquer que "beaucoup de travailleurs sobres et mal alimentés seraient heureux d'être aussi bien traités". C'est qu'en effet l'Académie de Médecine s'alarme des conséquences graves d'un rationnement excessif. M. le Dr Balthazart signalait les travaux de physiologistes allemands sur la ration alimentaire concluant que celle d'un adulte peut être évaluée à 3000 calories sans pouvoir descendre au dessous de 1800 calories.
Or le ravitaillement de la population ne lui procure actuellement que 1100 calories. La plupart des consommateurs, par des moyens divers, réussissent évidemment à augmenter ce chiffre de 100, 200 ou 300 calories au maximum; il n'en reste pas moins que pour tous la ration est inférieure d'au moins 300 calories à la ration vitale de 1800. Ce déficit de 20% dans l'alimentation entraîne une mortalité qui est également de 20% environ.
C'est un devoir inéluctable pour l'Administration départementale d'alimenter ses ressortissants avec un rendement minimum de 1800 calories.
Jusqu'à présent, les résultats acquis sont satisfaisants puisque nous avons pu maintenir une moyenne dans ces établissements de 1900 calories environ
. (...)”
Nous sommes évidemment obligés de faire subsister nos aliénés, bien que certaines hautes personnalités prétendent que les Services publics, au cours d'une crise aussi sévère, ont autre chose à faire que d'entourer de sollicitude une humanité inutile, charge éternelle des collectivités, pour tout dire un déchet sans valeur . En réalité, les déments sont des malades comme les autres, parfaitement capables de guérir dans 60% des cas. Nous nous devons également de maintenir ouvertes nos maisons de retraite et nos écoles ; ce serait une véritable faillite pour l'assistance départementale si nous devions rompre l'engagement tacite vis-à-vis des malheureux. Et s'il faut arriver à choisir, nous insisterons auprès de vous pour que nos protégés ne soient pas les premiers sacrifiés.”

Ce terme de "déchet sans valeur" évoque les Lebensunwerten Lebens des Nazis (littéralement les vies sans valeur de vie), ces êtres jugés indignes de vivre, victimes en Allemagne de l'opération "T4".

De grandes divergences existaient donc bien au sein de la classe dirigeante de l'Etat.
Qu'en 1943, un représentant de l'autorité préfectorale comme Mondor puisse prendre publiquement une position aussi nette pour la défense de nos malades tend à infirmer l'existence d'une politique éliminatrice.

Et sont autant d'arguments en ce sens ce que nous avons dit précédemment sur le régime de suralimentation des aliénées tuberculeuses, la sévérité du jugement moral et des sanctions contre un agent détournant la nourriture des malades, la "circulaire Bonnafous" et l'inversion corrélative de la courbe des décès à partir de début 1943, les innovations thérapeutiques et institutionnelles de l'époque: création des premiers services sociaux d'hôpital psychiatrique, et des premiers dispensaires d'hygiène mentale (que la Circulaire Rucart du 13 octobre 1937 relative à l'organisation de l'assistance aux malades mentaux dans le cadre départemental envisageait d'ailleurs déjà).

Ce qui conduit à rapporter l'hécatombe par carence des placés en HP (L. Bonnafé) au contexte de la Guerre, de l'Occupation étrangère et de ses conséquences, plutôt qu'à une politique criminelle délibérée.

L'expression Hécatombe par carence (carence alimentaire, carence affective, carence des autorités...) est empruntée à Lucien Bonnafé ( «Du bon usage du témoignage» et «De l'ambre du musée au pot de géranium» : voir bibliographie).
Elle nous semble plus appropriée qu'holocauste (Le Monde, 4 mai 1979: «Un holocauste au Vinatier»), génocide ou extermination, fût-elle douce.


Une responsabilité collective?

Le régime collaborateur semble donc bien n'avoir pas eu de politique de suppression des malades mentaux, même en zone occupée par les Allemands.

Et quoi qu'on ait dit depuis et écrit ici ou là sur ce drame de la famine, on ne l'a pas tu.

De nombreux articles ont été publiés dans les Annales médico-psychologiques, dont on pourra trouver quelques références dans notre bibliographie. D'autre part, plusieurs thèses de médecine consacrées explicitement à la question ont été soutenues publiquement dans diverses facultés françaises sous l'Occupation :

BACHET Maurice
Etude des troubles causés par la dénutrition dans un asile d'aliénés. Thèse médecine Paris, 1943, n°24; 269 p.


CHATELARD André René Jean

Contribution à l'étude des troubles carentiels observés chez un certain nombre d'aliénés en période de restrictions alimentaires (analogie avec la forme humide du Béribéri). Thèse médecine Strasbourg, 1942 (Saint-Amand (Cher), impr. de R. Russière, 1942; 59 p.),

FELIX Roger

Carence alimentaire à l'hôpital psychiatrique de Chézal-Benoît. Thèse médecine Strasbourg, 1942 (Issoudun (Indre), impr. H. Gaignault et fils, 1942; 48 p.)


FRANCESCHI Antoine
Carence alimentaire chez les aliénés.
Thèse médecine Marseille, 1942 (Marseille, imp. St Lambert, 1942, 48 p.)

PAPET Guy René Jean
Contribution à l'étude des œdèmes de famine, la sous-alimentation à l'hôpital psychiatrique de Cadillac-sur-garonne en 1941. Thèse médecine Bordeaux, 1942; 75 p.


RENEVEY Jacques Dominique
Contribution à l'étude de la morbidité tuberculeuse asilaire en période de carence. Thèse médecine Paris, 1943 (Paris, R. Foulon, 1943; 74 p., fig.)


À Alger même, l'évolution de la situation sanitaire est suivie de près. Un rapport daté de la fin 1943 et conservé dans les archives du Comité Français de Libération Nationale (A.N., F22 2028 : Situation alimentaire et sanitaire en France, dr III-A-2-7, dactyl., s.d.) est intitulé “Le crime contre la santé française”.

Ce document émane du Commissariat aux Affaires Sociales du CFLN, codirigé par le docteur Eugène Aujaleu. Il dénonce, outre l'augmentation de la tuberculose, l'épidémie de diphtérie de l'hiver 1942-1943 et la réquisition par les Allemands des stocks de sérum anti-diphtérique, les “rations de famine” :

« Il y a un autre problème encore, moins terrible peut-être pour sa répartition (sic, pour répercussion) d'avenir, mais il n'en est pas moins affreux dans son atroce réalité. Dans les asiles d'aliénés de France, nos gens meurent de faim. Un Médecin digne de foi a fait, dans un service de femmes, la statistique de ses décès. le poids des malades décédées était en moyenne de 32 kgs. Certaines femmes, à leur mort, de taille normale, étaient arrivés à peser 23 kgs. Et ceci se passe, ce qui est encore plus grave, dans un département particulièrement privilégié au point de vue nourriture.
Voilà ce qu'on fait les Allemands, ce qu'ils continuent à faire. C'est un crime que nous ne pourrons jamais leur pardonner, car il y avait de quoi ravitailler la France. (...) L'Allemand veut détruire le peuple de France (...). »


Plus tard, en 1952, Le Guillant et Bonnafé accusent “ la politique fasciste "d'assistance" aux aliénés appliquée par l'occupant et le gouvernement de Vichy ” d'avoir apporté “ une solution radicale ” à l'encombrement des hôpitaux psychiatriques d'avant guerre (Esprit, 1952, p.847).

En écho, un autre psychiatre, Georges Daumezon écrit : “ de 1940 à 1944, nous, Français, nous avons laissé mourir de faim 40.000 aliénés ” (Esprit, 1952, p.943).


Les travaux d'Isabelle von Bueltzingsloewen sont les plus récents et les plus complets sur la question. Pour ne citer que les principaux :

- «Quand l'enquête naît de la polémique. Les "aliénés" morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques sous l'Occupation.» Vingtième Siècle, 76, oct.-déc. 2002; 99-115

- «Une population durement frappée: les "aliénés" internés dans les hôpitaux psychiatriques. Introduction» et
«Morts sans ordonnance. Les aliénés et la faim à l'hôpital psychiatrique départemental du Rhône». In: "Morts d'inanition" Famine et exclusions en France sous l'Occupation. Presses Universitaires de Rennes, coll. "Histoire", 2005; 47-50 et 51-64

- «Eugénisme et restrictions. Les aliénistes et la famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'Occupation». Revue d'histoire de la Shoah, n°183, juillet/décembre 2005; 389-402

et surtout :


- L'hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'Occupation. Aubier, Collection historique. Paris, Flammarion, 2007; 512 p.

Nous avions eu nous-même l'honneur de présenter une contribution au Colloque de Lyon (organisé en novembre 2003 par le groupe de recherche "Enfermements, Marges et Société" et la FERME du Vinatier), dont Isabelle von B. a dirigé la publication des textes des communications : "Morts d'inanition" Famine et exclusions en France sous l'Occupation. Presses Universitaires de Rennes, coll. "Histoire", 2005; 305 p.
Notre texte rend compte d'une étude sur la situation dans le département de la Seine, à travers l'exemple de l'hôpital de Maison-Blanche : «Un établissement du dispositif de la Seine: l'hôpital psychiatrique de Maison-Blanche» (pp. 95-108).

Même si la volonté exterminatrice des autorités de l'époque semble désormais définitivement exclue, la responsabilité du régime de Vichy, au moins morale et indirecte, peut légitimement faire encore débat. D'autant que les principes eugénistes alors très partagés, et l'indifférence générale vis-à-vis des malades asilaires, tiennent une part importante dans les déterminants de la tragédie.


Quant au nombre de victimes, il est pour l'historienne lyonnaise de l'ordre de 45.000, ce qui nous paraît être sans doute quelque peu surestimé. Mais nous avons vu la difficulté de cet exercice de comptabilisation.
Si l'on peut donc contester tel ou tel point des conclusions d'Isabelle von B., personne ne peut douter que, de 1940 à 1944, le nombre de morts par carence dans les hôpitaux psychiatriques français est compris entre 40 et 45.000.

On ne peut ensuite qu'être très étonné de lire dans un article récent, « Stigmatisation en Allemagne à l'époque du national-socialisme : les malades mentaux et les handicapés » signé Horst Dilling (L'Information Psychiatrique 2007, 83; 827-830), après évocation de l'opération T4, dont plusieurs dizaines de milliers de malades mentaux ont été les victimes outre-Rhin
:

« Selon Kringlen (2001), le nombre de malades ainsi exterminés en France s'est élevé à 115.000 ; dans l'ensemble de l'Europe occupée par les Nazis, et même au Japon, environ 300.000 malades, peut-être un demi-million, ont été victimes de ce meurtre de masse. »


Dans le numéro d'avril 2008 de cette même revue (pp.285-286), l'un des membres du comité de rédaction de la revue a heureusement critiqué cette affirmation extravagante, et souligne que la référence Kringlen (2001) -il existe un psychiatre et épidémiologiste norvégien nommé Einar Kringlen- est absente de la bibliographie de l'article.


Michel Caire, 2008-2015
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