Transexualisme : quelques cas anciens


Voici quelques très anciennes observations, qui montrent que le fait transexuel existait dans les siècles passés, sous une forme clinique fort proche de celle qu'on lui connait de nos jours (avec tout ce que l'exercice du diagnostic rétrospectif comporte d'incertitude et de risque...).

La première, intitulée Mademoiselle Rosette, a été rédigée un siècle environ après la mort de M. V., l'infortuné transexuel béarnais :

Mademoiselle Rosette
(1678-1725)

« M. V.., natif de Barège en 1678, passa de l'enfance à la mélancolie avec délire. A la folie près de se croire fille, il conservait l'usage de toute sa raison; l'éducation paternelle ne le changea point. On l'envoya à Toulouse, où il prit le degré de bachelier en droit; il fuyait ses camarades, vivait dans la retraite, affectait d'être dévôt, et tout cela pour convaincre qu'il était fille.

Il ne fallait à M. V... que des habits de femme; il employa l'argent destiné à sa pension pour en acheter. Il était obligé de se présenter dans le monde, puisqu'il était précepteur. Retiré dans sa chambre, il prenait ses habits favoris. Surpris dans cet état, il ne sa justifia point, et assura qu'il ne portait les habits d'homme que pour obéir à ses parents. Il passa dans une autre maison, et fut renvoyé pour le même motif. Enfin, il quitta Toulouse de dépit, et retourna à Barège pour publier qu'il était fille.

Le père de M. V... voulant le désabuser, l'envoie deux ou trois fois dans les villages voisins pour tenir l'audience. Sa folie lui laisse tout le discernement nécessaire pour bien juger, mais il ne sa désabuse point.

Son père veut lui en imposer et a recours à l'autorité. Les menaces et les appareils de rigueur rendent furieux notre monomaniaque, qui menace les jours de son père; celui-ci meurt peu après; les idées du fils prennent alors plus d'énergie, et il se containt moins.

M. V... paraît en habits de femme dans les rues, dans les églises, quoique chassé, poursuivi, honni partout par les enfants; il change souvent de demeure, et enfin se fixe à la campagne pour ne plus quitter ses vêtements chéris.

A l'âge de quarante ans, il entreprend un grand voyage pour désabuser toutes les personnes qui l'ont vu en habits d'homme, s'accusant de sêtre travesti, et d'avoir injurié les femmes en se travestissant en homme. Il se présente partout sous le nom de mademoiselle Rosette. Malgré les désagréments d'un tel voyage, il ne peut se désabuser lui-même.

Pour n'être pas trahi par sa barbe, M. V... l'arrachait avec des pinces et la pierre ponce; il se formait le sein avec des étoupes; il portait un corset garni de fer. Si on lui objectait que sa barbe et son air le démentaient, il répondait que c'était une erreur de la nature, étant vraie fille, sujette aux incommodités périodiques, et il prenait des précautions pour n'être pas démenti par la propreté du linge; son délire est allé jusqu'à se croire enceinte.

A quarante-sept ans le mal ne fit que grandir. M. V. eut des visons; une belle dame lui apparut, lui fit faire vœu de chasteté, et lui promit qu'en vivant de lait et de fruits, le pouvoir de passer pour fille lui serait donné. Alors il commença à dire qu'il n'était pas né fille, mais qu'il l'était devenu en sautant un fossé.

Cette même année, cinq mois avant sa mort, M. V... tomba en syncope. Le médecin et le chirurgien trouvèrent ses organes génitaux enchaînés au travers d'un amas de peaux étrangères arrangées artistement pour donner du corps à la folle idée de Rosette. La figure hideuse d'un sexe détruisait la réalité de l'autre, et le malade eût succombé par l'effet d'une compression trop violente. Pendant qu'on le déliait et le débarrassait, il entra en fureur, voulant mordre et cracher au visage. Il resta en fureur jusqu'au lendemain, et ne redevint calme que lorsqu'il vit le cher objet de sa chimère.

Quelques jours avant sa mort, sa tête se brouilla davantage; il tomba dans un grand affaiblissement; il entrait en fureur quand on lui présentait des habits d'homme. On lui fit signer un testament en flattant sa folie et le laissant avec ses habits chéris.

Le testament, quoique fait en faveur des hospices en 1725, fut cassé :
1° à cause de l'état de démence du testateur;
2° à cause de l'erreur de son propre sexe dans laquelle était le testateur;
3° à cause de la suggestion prouvée par la présomption et par les faits;
4° par d'autres nullités dont fourmillait le testament. »

L'histoire de Dumoret alias Mademoiselle Rosette a été étudiée par Sylvie Steinberg, dans son ouvrage La confusion des sexes; le travestissement de la Renaissance à la Révolution (Fayard, 2001), et plus récemment par Alain Chevrier, dans Histoire de Mademoiselle Rosette : Testament cassé d'un homme qui croyait être une fille (Gallimard, Collection «Le cabinet des lettres», 2007).

Voir encore la présentation de l'ouvrage et la biographie de l'auteur sur le site Passion du Livre, et sur le site Amazon.fr : l'histoire a été rapportée par le polygraphe François Gayot de Pitaval dans un des volumes de son recueil de Causes célèbres, paru en 1741.


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L'observation suivante, plus connue, a pour auteur Etienne Esquirol, qui l'a publiée à la fin de son article Démonomanie, du Dictionnaire des Sciences Médicales. Elle a été maintes fois citée, par Marandon de Montyel notamment dans son article intitulé « De la maladie des Scythes » paru en 1877 dans les Annales médico-psychologiques, et par Antoine Ritti au cours de la séance de la Société médico-psychologique du 27 mars 1905 consacrée aux invertis.

« J'ai donné des soins, il y a bien des années, à un homme âgé de vingt-six ans, d'une taille élevée, d'une belle stature, d'une jolie figure, qui, dans sa première jeunesse, aimait à revêtir des habits de femme.

Admis dans la haute société, si l'on y jouait la comédie, il choisissait toujours les rôles de femmes; enfin, après une très légère contrariété, il se persuada qu'il était femme et chercha à en convaincre tout le monde, même les membres de sa famille; il lui arriva plusieurs fois chez lui de se mettre nu, de se coiffer et de se drapper en nymphe; dans cet habillement il voulait courir dans les rues.

Confié à mes soins, hors de ce travers d'esprit, M... ne déraisonnait point, mais il était toute la journée occupé à se mirer dans une glace, et avec ses robes de chambre il faisait tous ses efforts pour rendre son costume aussi semblable que possible à celui d'une femme; il imitait leur démarche en se promenant.

Un jour, me promenant avec lui dans un jardin, je soulevai le pan de sa redingote qu'il avait arrangé de son mieux; aussitôt M... fait un pas en arrière et me traite d'impertinent et d'impudique. Nul raisonnement, nul soin, nul régime n'ont pu rendre raison à ce malheureux. »

Esquirol, article Démonomanie, Dictionnaire des Sciences Médicales, 1814


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Les observations suivantes sont jusqu'ici passées à notre connaissance inaperçues. Elles ont été rédigées par François Leuret, aliéniste élève d'Esquirol, et publiées dans un ouvrage intitulé Fragmens psychologiques sur la folie (Paris, Crochard, 1834 ; pp.114-120).

Quelques hommes disent qu'ils sont femmes, et quelques femmes qu'elles sont hommes; les uns et les autres prennent autant qu'ils le peuvent, le costume, les allures, les habitudes du sexe qu'ils ont choisi : ce genre de folie n'est pas fréquent; il l'est assez cependant pour qu'on en trouve un ou plusieurs exemples dans les grandes maisons d'aliénés comme sont Charenton, la Salpêtrière et Bicêtre.

A Charenton, j'ai vu [NB : F. Leuret était interne à Charenton en 1822-1826] un homme d'une cinquantaine d'années, taillé comme un athlète, mais aux cheveux blonds, à la fibre mollasse qui voulait absolument qu'on le crût femme et qu'on l'appelât Madame. Ne pouvant s'habiller en femme, puisqu'on lui en ôtait le moyen, il arrangeait, par-dessus sa redingote, un mouchoir comme on ferait d'un fichu. Son caractère était timide, son ton doucereux, ses manières efféminées. Il n'aurait pas souffert que l'on portât la main à son gilet. N'espérant pas le guérir parce que sa maladie avait une date très ancienne, on le laissait fort tranquille, et se complaisant dans sa conception délirante.

A la Salpêtrière, il y a, au moment où j'écris [NB : en 1834] , deux femmes qui se croient hommes. Leur conviction, quoique très forte, n'est pourtant pas tout-à-fait inébranlable, ainsi qu'on va le voir.

L'une d'elles est M. Charles, elle a tout au moins cinq pieds cinq pouces, les formes vigoureuses, l'air altier et l’humeur ordinairement acariâtre. Elle ne travaille jamais et passe une grande partie de sa journée au lit. Quand elle se lève, ne trouvant pas les habits qu'elle désire, elle ne s'habille pas et parcourt, en chemise, les rues de sa division. Sa démarche n'est pas celle de l’homme, ce n'est pas non plus celle de la femme, je ne sais trop comment la décrire. Elle pose la pointe du pied avec promptitude, la relève vivement et fléchit le genou comme si elle courait. Elle fuit presque tout le monde et l'on n'obtient d'elle aucune réponse, si on ne l'appelle Monsieur. Sa fausse conception n'est basée sur aucun changement physique.

Me conformant à sa volonté et dans l'intention de la faire causer un peu, afin de connaître l'état de son esprit, je l'avais appelée M. Charles; elle me répondit :

« Je veux m'en aller dans les bois, vous vous moquez de moi, vous me trompez. Je ne veux pas travailler, je mourrai de faim dans les bois, s'il le faut. Vous vous transformez. Je ne fais que ce que vous voulez. »

Ces paroles ne m'apprenaient que bien peu de chose.

Son médecin, M. Mitivié, voulant la faire lever et habiller, l'obliger de reprendre ses anciennes habitudes, et n'ayant rien obtenu par ses exhortations, lui dit :

— Madame, on va vous donner une douche.
— Comme tu voudras. Je fais toutes tes volontés et cela ne te suffit pas. Si cela te fait plaisir, je le veux bien. En donnant ainsi son consentement, son air était riant et doux. Conduite au bain, on lui laisse tomber un peu d'eau sur la tête.
— Encore, si tu veux, dit-elle.

On recommence : elle paraît affaiblie, un peu mécontente, et demande pourquoi on fait cela. On lui reproche d'aller nue, de ne pas travailler; mais elle répète encore :

— Je ne fais que ce que vous voulez.
— Pourquoi croyez- vous être homme?
— Je ne crois rien du tout.
— Comment vous trouvez-vous dans l'eau?
— A merveille, si cela vous convient, cela me convient; ça ne me fera pas mourir.

Au bain, l'expression de sa figure avait changé, on y lisait de la timidité et même de la crainte; enfin elle se mit à pleurer.

Souffrez-vous, madame?
— Non, je ne souffre pas; je souffre des méchancetés qu'on me fait : je ne fais que vos volontés : je ne fais que les méchancetés que vous me faites faire : je ne fais rien du tout de mon chef. — Qui vous a donné l'idée que vous êtes un homme ?
— Vous.... dites-moi donc un peu qui je suis ?
— Vous êtes une dame.
— On me l'a toujours dit; je le crois. Il aurait mieux valu que je ne vienne jamais au monde; rien ne me vient, si ce n'est vous qui me fait naître.

Comme elle s'adressait tantôt à M. Mitivié, tantôt à moi, je lui demandai auquel de nous deux elle faisait ce reproche.

— C'est vous, répond-elle, ça ne fait qu'un, c'est la même personne. C'est vous qui me le dites tout bas. Le bain et la douche l'avaient rendue attentive, elle avait commencé de parler et déjà on pouvait connaître en partie l'état de son esprit. Ses réponses indiquent, en effet, des hallucinations de l'ouïe, la croyance qu'on lui impose l'obligation de faire tout ce qu'elle fait, et l'impossibilité, pour elle, de distinguer avec netteté une personne d'une autre, de séparer les individus. Souvent je suis revenu causer avec elle, je n'ai pu obtenir qu'elle changeât rien à sa manière de vivre, quoiqu'elle entrât volontiers en conversation avec moi.

Après l'avoir bien étudiée, je me suis convaincu qu'elle confondait toutes les personnes qu'elle voyait, quoique ces personnes lui parussent différentes les unes des autres. Lorsque je lui faisais mes observations là-dessus, elle me répondait :

« Vous vous changez comme vous voulez. »

Un jour, en voyant arriver M. Mitivié, elle se mit à crier : « Je ne veux pas qu'il vienne. » J'étais auprès d'elle, et depuis quelque temps elle tenait une de mes mains, qu'elle serrait de manière à me prouver qu'elle se souvenait de son sexe ; je lui dis :

— Vous renvoyez M. Mitivié, et vous me voyez avec plaisir; M. Mitivié et moi, nous ne sommes donc pas la même personne. Vous aimez l'un et vous éloignez l'autre.
— Mais si, répondit-elle, vous ne faites qu'un.

Elle répéta qu'on lui disait tout bas ce qu'on voulait qu'elle fit. Quelquefois elle sent des serpens qui viennent la piquer pendant la nuit ; il lui est arrivé de refuser ses alimens, disant qu'ils avaient été vomis par une autre personne.

A l'erreur sur son sexe, qui, ainsi qu'on l'a pu voir, n'est pas invincible, se joignent chez M. Charles des hallucinations de l'ouïe et du toucher.


La seconde malade se fait appeler M. Lefèvre. C'est une femme petite, maigre, vieille, très alerte, qui passe une grande partie de sa journée à se promener seule, affectant une allure masculine, mais n'y parvenant pas mieux que M. Charles, arrangeant un de ses jupons autour de ses jambes en manière de pantalon, et portant l'autre sur ses épaules comme elle ferait d'un manteau. Elle parle peu, son ton est impérieux et dur ; elle veut qu'on l'appelle Monsieur. Elle ramasse la laine provenant des débris de vêtemens qu'elle trouve dans les cours, et avec de petits morceaux de bois dont elle se fait des aiguilles, elle se tricote des bas.

Comme il est très difficile de causer avec elle, parce qu'elle ne se laisse jamais approcher, on la met au bain, et tandis qu'elle y est, je vais la trouver et je m'assieds près d'elle. Sa physionomie est très mobile, elle est attentive à tout ce que je fais. Elle parle et s'interrompt de temps en temps, comme pour écouter. Ses propos sont décousus, quelques pensées paraissent revenir plus fréquemment que d'autres, celles qu'excitent ma présence et la contrariété qu'elle éprouve d'être au bain.

Voici un échantillon de ses paroles.

« Oh! oui, à propos, reprenons notre sérieux, c'est pas moi qui parle, comment voulez-vous que je parle, vous n'entendez pas que c'est l'écho de ma volonté. J'avais la peau très blanche, les veines marquées bleues, comme si on les avait peintes. Eh bien ! combien de fois faudra-t-il que je reste là pour vos loisirs, c'est donc par fantaisie et non par ordre du gouvernement. Pour un bon garçon, pourquoi donc faites-vous des méchancetés comme cela ? Je n'ai pas peur qu'ils ne me paient pas, je saurai toujours me suffire, et je vous estimerai beaucoup intérieurement. »

— Comment vous appelez-vous ?
— Je suis M. Lefèvre.
— D'où êtes-vous ?
— Je suis de Paris. Et vous, d'où êtes-vous?
— Quel âge avez-vous ?
— Je n'en sais rien. Je suis de la révolution. J'étais trop jeune. C'est avec le mousqueton que je me venge. Est-ce l'instruction d'un procès ?
— Qu'êtes-vous venue faire ici ?
Elle répète ma question, parle pendant plusieurs minutes avec une grande volubilité, et dit : Ce que je suis venue faire ici ?
— Comment vous trouvez-vous dans ce bain?
— Très mal. Mais tu as l'air d'un imbécille.
— Vous êtes fille de M...., on me l'a assuré?
— Oui, je suis sa fille.
— Comment se fait-il que vous soyez un homme, après avoir été fille ?

Elle me répond par des propos décousus, et finit en me disant :

« Tu me mets à l'inquisition.
— Combien de temps avez-vous l'intention de rester encore au bain?
— Mais je ne veux pas y rester du tout. Je ne voulais pas y venir.

A cette phrase juste, elle en ajoute beaucoup d'autres qui n'ont aucun sens, et répète, en terminant, ce qu'elle avait dit d'abord.

Je cherche quelles idées elle a conservées, elle se rappelle de Washington, de la république, de Lafayette, qu'elle a peu connu parce qu'elle était trop jeune; de Louis XVI, qui est trop âgé pour elle, de Bonaparte, dont elle a entendu vanter les relations guerrières qui ne lui plaisaient pas beaucoup, et dont elle ignore l'élévation. Elle n'a absolument aucune idée des évènemens plus récens.

Les discours de M. Lefèvre sont ceux des malades incohérens, qui la plupart du temps n'ont pas la conscience de ce qu'ils disent, quoiqu'ils conservent encore quelques sensations et quelques idées justes. Le seul mobile qui ait un peu d'énergie sur elle, est la pensée qu'elle est homme. Rien ne pourra jamais la détromper, son intelligence est perdue sans retour; quant à M. Charles, il y a encore assez de ressources dans son esprit pour qu'il soit rationnel de compter sur la possibilité de sa guérison. (…) »

* *

En 1944, c'est Georges Heuyer qui, dans une communication faite avec Sauguet à la séance du 9 octobre 1944 de la Société de médecine légale et intitulée « Cent observations de délits sexuels », fait une brève allusion au cas d'un de ses anciens malades dont les troubles nous paraissent légitimement rattachables au transexualisme.

« (…) dans notre clientèle privée, nous avons observé des cas rares, mais indiscutables, de véritables obsessions homosexuelles, d’ailleurs classiques.

Dans un cas, un malade, originaire d’une ville de Bourgogne, quoique marié, aimait à se vêtir chez lui de vêtements féminins et à se livrer aux besognes domestiques, dont s’occupent en général les femmes. Conscient de son anomalie, il était venu à Paris pour demander s’il était possible de le transformer en femme.

Il avait lu que par des injections d’hormones sexuelles à des animaux, il avait été possible de modifier leur sexe, et il pensait que l’on pouvait faire de lui un être féminin, dont il se sentait tous les goûts. »

Annales de médecine légale, T.XXIV, 1944, n°9-12, p.132



Michel Caire, 2007-2013
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