L'ASILE SAINTE-ANNE


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SIXIEME PARTIE

LA CLINIQUE


« Il serait superflu de prouver que c'est seulement dans les hôpitaux que devrait être enseigné l'art de guérir puisque ce n'est que dans ces lieux qu'on peut suivre la marche et les progrès non seulement de plusieurs malades différents, mais encore de la même espèce de maladie dans plusieurs individus ce qui est la seule manière d'en connaître la véritable histoire. » Scipion PINEL, Mémoire sur cette question proposée pour sujet d'un prix par la Société de Médecine : Déterminer quelle est la meilleure manière d'enseigner la médecine pratique dans un hôpital, cité par G. Bollotte, L'Information Psychiatrique, 2, 47, 1971

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LE PENSIONNAT, LE QUARTIER DE SÛRETÉ, LA CLINIQUE

Le projet de la commission de 1860 avait envisagé, outre la construction d'asiles d'aliénés pour indigents des deux sexes, celle d'établissements se rattachant aux asiles, mais soigneusement séparés, dans lesquels seraient reçus des pensionnaires à prix déterminés.
La construction du pensionnat de Sainte-Anne débutera en 1869 et les travaux seront interrompus pendant la guerre de 1870.
Ce projet sera ensuite abandonné, et les pavillons seront destinés à accueillir des aliénés indigents.
Un nouveau projet verra le jour en 1874: la création d'un Quartier de sûreté, à la place de l'un de ces deux quartiers d'indigents.
Les deux nouveaux pavillons seront enfin réservés à l'installation de la Clinique des maladies mentales en 1877.


A travers ces différents projets avortés, on reconnaît quelques conceptions originales auxquelles chacun devait répondre, qui renvoyaient à des questions fondamentales :

- Devait-on créer des asiles riches pour les riches, des asiles pauvres pour les pauvres ?

- Devait-on construire des établissements spéciaux pour les aliénés criminels et pour les criminels aliénés ?

Nous nous contenterons ici, derrière l'histoire des bâtiments, de les évoquer.

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LE PENSIONNAT

On peut lire, dans le rapport de F. Barrot : "Les familles appartenant aux classes aisées de la société ne peuvent pas toujours supporter le prix exigé dans les maisons privées. Il y a donc lieu de supposer que ce sera pour elles un avantage très recherché que de pouvoir, moyennant des prix gradués, placer leurs malades dans des établissements organisés d'après les méthodes les meilleures, dirigés par les maîtres de la science, sous un contrôle administratif écartant tous les dangers ou tous les inconvénients d'établissements plus ou moins soumis aux calculs de la spéculation privée".

L'intérêt économique, par allégement des charges départementales, n'était aussi point dissimulé.

Une correspondance de Girard de Cailleux avec le Docteur Elleaume, rédacteur de l'Association Médicale, en 1864, nous éclaire sur sa position, largement partagée, sur ce problème :

"... non seulement au point de vue humanitaire, mais encore dans l'intérêt même du traitement des malades, il est pénible de voir à côté l'un de l'autre, sans aucune démarcation, des balayeurs des rues et des hommes du monde, des savants, des artistes distingués. Ces hommes, de conditions si éloignées de celle des gens appartenant à la classe infime de la société, sont cependant soumis au même genre de vie, aux mêmes travaux, à la même discipline; ils sont affublés des mêmes vêtements, ils sont assis à la même table qu'elle.
Sans entrer dans des considérations d'économie sociale qui seraient ici déplacées, on ne peut se dissimuler que cet accouplement est illogique, et, si j'ose dire, barbare, puisque l'indigence même est souvent le dernier degré de la pente où conduit l'aliénation mentale.
Cette confusion tend à dégrader l'homme que son mérite, sa naissance, sa fortune, ont élevé dans la hiérarchie sociale, ou bien elle fait naître dans son âme de sombres pensées de désespoir, qui le poussent à des extrémités funestes, et trop souvent à l'incurabilité.
Elle est, de plus, en désaccord formel avec les vues d'une thérapeutique sage et éclairée, qui consiste à substituer aux mauvaises conditions où se trouvait le malade, des conditions meilleures, et par cela même propres à adoucir ses maux et à rétablir l'harmonie rompue entre lui et tout ce qui l'entoure".

Avec cette profession de foi eugénique (préoccupation constamment présente dans tout ce qui concerne l'aliénation, mais rarement aussi explicite), nous sommes bien loin du programme de l'établissement modèle d'Esquirol, utopie où, comme l'écrit

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où, comme l'écrit le Docteur Sevestre (« La Maison de Charenton »), « s'éteindraient dans la réduction des origines et des fortunes toutes les folies fraternellement regroupées en pavillons selon leurs genres ».

En 1874, le médecin en chef, Directeur de l'asile de Vaucluse, Billod proposera une ségrégation plus fine, en la création d'une annexe pour "les déclassés du monde social" :

« J'entends parler de cette catégorie d'aliénés ayant appartenu à ce que l'on est convenu d'appeler les classes libérales.
Elle comprend d'anciens fonctionnaires de tous ordres, d'anciens négociants, des médecins, des hommes de lettre, des employés de bureau, etc..., tombés dans l'indigence, mais n'ayant pas dépouillé pour cela toutes les habitudes du milieu auquel ils ont appartenu.
Nous avons tous les jours à déplorer dans nos services la nécessité d'y confondre cette catégorie de malades avec les éléments ordinaires de la population pour laquelle l'asile est institué.
(...) Il ne vient à personne la pensée de demander pour cette catégorie de malades une différence dans le régime, et j'estime qu'en cela la création que nous demandons n'a rien qui soit de nature à froisser les principes égalitaires qui forment le fond de nos sociétés modernes.
La seule condition à laquelle cette création tend à satisfaire est une condition de classement que la médecine est en droit de prescrire, du moment où il lui est démontré que l'influence du milieu peut s'exercer sur certains malades au détriment de leur santé morale et de leur curabilité ».

Il est alors clair que l'Asile public est l'Asile des pauvres.

Cette importante question de l'admission des différentes classes de la société était déjà tranchée dans le même sens par Henri Falret dans son traité de 1852 (De la construction et de l'organisation des établissements d'aliénés) : comme Ferrus et Conolly, il s'élève contre cette réunion; Brierre de Boismont abonde dans ce sens, en 1853, assez obscurément :

« L'observation est la meilleure réponse sur cette agglomération : là où sera l'homme aisé et riche, là aussi seront pour lui les prévenances et les soins. »

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Un premier projet de construction du pensionnat de l'asile Sainte-Anne fut approuvé par le Conseil d'Etat, puis repoussé par le corps législatif dans sa première session de 1868, avec celui de construction d'un quatrième asile dans le département de la Seine.

Le projet fut pourtant adopté par le Conseil Général peu de temps après. Le mémoire soumis par le Préfet présentait le rapport du Directeur du service des travaux d'Architecture et des Beaux Arts, l'auteur du projet étant Questel : (1)

« Le pensionnat sera établi sur le terrain disponible de la ferme Sainte-Anne, à l'angle du Boulevard du Transit (2) et de la rue de la Santé.
La partie centrale de l'emplacement serait occupée par deux bâtiments séparés par une avenue, et formant les deux quartiers des hommes et des femmes.
Les bâtiments se composent d'un rez-de-chaussée et de deux étages avec combles. Le rez-de-chaussée contient, en outre de onze chambres desservies par un nombre correspondant de cabinets pour les domestiques les localités communes, les vestibules, bureau de gardien, parloir, salle à manger, salon, salle de lecture, billard (salle de travail pour les femmes).
Sur le jardin, un promenoir couvert règne tout le long de la façade. A l'extrémité du bâtiment, vers l'avenue séparative est pratiqué un office avec réchauffoir pour les aliments.
Le premier et le deuxième étage contiennent chacun 19 chambres de malades. Des cabinets d'aisance sont ménagés à chaque étage.
Les combles seront distribués en chambre pour les gens de service, et un magasin pour le matériel et la lingerie.
Enfin, pour chaque quartier, à l'extrémité des jardins ou préaux sera aménagé un pavillon contenant une cellule d'agités. »

Les deux quartiers devaient pouvoir recevoir chacun cinquante pensionnaires.

Le devis des travaux s'élevait à 1 500 000 f. (dont 236 200 pour le mobilier).

Dans la même séance était également approuvée la création d'un service de bains résineux (110 000 f.).

(1) Commission Départementale faisant fonction de Conseil Général du Département de la Seine. Séance du 19/12/1868
(2) Future rue d'Alésia

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Le terrain où devait s'élever ce pensionnat était situé, sur la gauche de l'avenue Sainte-Anne, au-delà du Bureau Central.

Sur cette portion, seuls un petit bâtiment d'habitation du jardinier en chef et un autre pour le service horticole avaient été construits. Il était alors utilisé pour la culture.

Les travaux commencés en 1869 (1) sous la direction des architectes Questel et Gion seront interrompus au stade des fondations, lors de la guerre de 1870.

Dans l'après-guerre, le nouveau Conseil Général repoussa le principe de la création du pensionnat (2), et l'Administration de l'Assistance Publique renonça au système des bains résineux pour le traitement des aliénés.

En 1873, on affectera le bâtiment prévu pour ces bains à un service de bains externes.

Quant aux fondations du pensionnat, il fut décidé qu'elles seraient utilisées pour créer deux nouveaux quartiers d'aliénés : les deux pavillons accueilleraient des aliénés indigents des deux sexes.

(1) Adjudication 15 mai 1869; autorisation des travaux 13 août 1869
(2) Prenant alors conscience que la séparation entre l'asile et le pensionnat prévu, qui, comme l'avait écrit Barrot dans son rapport, devait "être tellement marquée et observée que toute idée de communication ou de confusion soit impossible aux yeux du public", ne pouvait être assurée à Sainte-Anne.

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LE QUARTIER DE SÛRETÉ

En 1874, un autre projet fut avancé : l'établissement d'un quartier de sûreté, rattaché à l'asile Sainte-Anne, construit à la place ou à côté des deux quartiers d'indigents.

L'idée de séparer des autres les aliénés ayant commis des actes graves commençait à être admise; elle avait été exprimée pour la première fois en France par Georget en 1828 (1).

Le débat sur l'assistance aux aliénés dangereux avait été repris de 1834 à 1850 par Ferrus et Lélut notamment, qui insistaient sur le fait qu'existent alors nombre d'aliénés en prison, et par Brierre de Boismont qui préconisait la fondation d'un asile national spécial pour aliénés criminels et dangereux (1846).

A Bedlam, en Angleterre, était déjà ouvert un quartier de ce type, annexé à un asile banal; le premier asile distinct ouvre en 1859 à Dundrum (Irlande).

En France, en 1846 est créée à Bicêtre une division particulière nommée "La sûreté", recevant une trentaine de prévenus dangereux ou condamnés devenus aliénés.

En 1865, Parchappe réclame, outre l'examen mental des prisonniers, l'organisation de quartiers spéciaux rattachés soit aux asiles publics, soit aux établissements pénitentiaires; ce vœu est repris par une commission parlementaire en 1871.

Le quartier de Bicêtre est alors toujours seul à admettre les aliénés dangereux de la Seine (et de France).

(1) Voir à ce sujet : "L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse" (Rapport au Conseil Général du Département de la Seine) P. Sérieux 1903 (p. 55 et suiv.); "L'assistance aux aliénés criminels et dangereux au XIXème siècle" P. Juquelier et A. Fillassier (extrait Revue philantropique) 1909 n°1

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Dans la séance du 25 août 1874 (Procès-verbaux de la séance, Archives de la Ville de Paris D 12 N 2), le rapporteur de la commission de surveillance des asiles d'aliénés de la Seine rend compte d'une visite effectuée le 22 août à Bicêtre.

Il expose les insuffisances du quartier spécial, et particulièrement vis à vis des évasions, et du manque de sécurité en général.

Une des causes en est la promiscuité (« Il y a là des hommes qui sortent du bagne, où ils ont acquis une dangereuse expérience, et qui forment leurs codétenus »)

Le personnel est peu qualifié et peu nombreux ("Dernièrement, il y a eu une révolte qu'on n'a pu réduire qu'à l'aide des gardiens de la paix");

Les locaux eux-mêmes (murs, grilles, portes et serrures) sont inadaptés ("Des aliénés se sont évadés en trouant le mur d'une cellule avec une barre de fer enlevée à leur lit").

Ce quartier n'a alors que 36 lits.

Le rapporteur propose donc la création d'un nouveau quartier, à Sainte-Anne.

On entendra le docteur Magnan, qui objecte « que l'espace pourrait manquer à Sainte-Anne pour l'établissement d'un quartier de sûreté. Dans un quartier de ce genre, les aliénés ne peuvent être réunis et il leur faut plusieurs préaux. Ce sont des aliénés criminels, il est vrai, mais ce sont avant tout des malades qu'on ne doit pas traiter comme des prisonniers ordinaires. »

La commission retiendra la proposition du service d'architecture pour la transformation du pensionnat en deux nouveaux quartiers d'aliénés indigents, de 100 lits chacun, et mettait à l'étude plus approfondie le projet du quartier de sûreté.

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Bien que les Inspecteurs Généraux du Ministère de l'Intérieur se prononcent nettement contre le projet, et proposent d'installer « un asile central de sûreté sous l'autorité directe du Ministère de l'Intérieur et où le département pourrait placer ses aliénés criminels ou particulièrement dangereux », la Commission de surveillance le maintient en septembre 1874.

Les architectes Questel et Gion présentent leurs plans et devis le 20 octobre, « pour la transformation d'un des quartiers précédemment affecté au pensionnat des hommes en un quartier de sûreté » (1).

L'ensemble serait isolé du reste de l'asile par le chemin de ronde le long des rues d'Alésia et de la Santé, l' "avenue d'Alésia" (en fait l'avenue intérieure de l'asile) et un passage qui le séparerait du bâtiment des femmes indigentes.

Extérieurement, le bâtiment des services serait presque identique à ce dernier; le pavillon cellulaire pour les aliénés dangereux formerait une demi-rotonde.

Le Directeur de l'Administration Générale (rapport du 27 octobre 1874) décide de surseoir aux études demandées par la Commission, en en reprenant pourtant les arguments :

- Les nombreux inconvénients de Bicêtre;
- Le manque d'espace à Ville-Evrard, où la place disponible est réservée pour un quartier spécial d'aliénés épileptiques;
- L'intérêt de la situation de Sainte-Anne : « Il importe que la force publique soit à proximité d'un quartier de sûreté renfermant une population des plus redoutables, conditions qui n'existeraient ni à Ville-Evrard, ni à Vaucluse; le choix de Sainte-Anne pour un quartier de ce genre s'impose définitivement à l'administration. »

(1) Archives de la Ville de Paris: D 12N 42 (Plans d'ensemble, plans des 1er et 2e étages, coupes longitudinales et transversales et jolies gravures des façades principales, postérieures et latérale)

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Le Conseil général ajourne la décision le 12 novembre 1874.

En 1875, le Directeur des travaux (notes des 24 juin, 30 juillet et 9 août) reprend cette idée de création du quartier de sûreté à Sainte-Anne, mais cette fois sur les terrains départementaux qui avoisinent l'Asile : de l'autre côté de la rue d'Alésia (Boulevard de Transit percé à travers les terres de l'ancienne Ferme) existe un terrain assez vaste, limité par la rue d'Alésia au Nord, l'impasse Reille au Sud, et par le talus du Chemin de fer de Sceaux à l'Ouest (1).

Les architectes Questel et Gion présentent un nouveau projet réalisable sur ce terrain, en accord avec le Directeur de l'Asile, M. Leblond (24 juillet 75); un tunnel de communication partirait d'un escalier situé face au logement du jardinier, près de la porte de la rue d'Alésia, passerait sous cette rue pour déboucher directement à l'intérieur du quartier.

Des cours et un chemin de ronde isoleraient le bâtiment cellulaire en forme de demi-rotonde. Une entrée directe dans la rue d'Alésia était aussi prévue.

Ce projet permettait donc l'installation du nouveau quartier d'hommes de l'Asile, à côté de celui des femmes alors en construction.

Cet avant-projet fut écarté par la Commission de Surveillance "car trop dispendieux", et le Conseil Général, dans sa séance du 19 novembre 1875, n'approuva que la construction du nouveau quartier d'hommes.

(1) Terrain qui correspond donc à la partie Sud de l'enclos de la Ferme Sainte-Anne; comme celui de la rue Broussais, il était alors affecté aux travaux agricoles des aliénés de l'Asile.

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L'idée de créer le quartier de sûreté à Sainte-Anne sera encore évoqué en 1882-1883 lorsque des particuliers demanderont l'autorisation de s'installer dans des maisons construites sur le terrain en vis à vis de l'Asile; le Chef du Bureau des Aliénés indiquera alors (1/12/82) : « Actuellement l'Admission ne dispose que du quartier d'hospice de Bicêtre pour y faire conduire les aliénés évadeurs ou dangereux et la nécessité s'imposera selon toute probabilité de construire auprès de l'asile Sainte-Anne un établissement annexe destiné à recevoir les malades intraitables, et, en particulier ceux atteints de la monomanie du suicide. »

Puis ce projet sera définitivement abandonné.

Auparavant, une partie de la prison de GAILLON (Eure) avait été affectée en 1876 aux aliénés criminels (condamnés).

A Paris, la question resta d'actualité (voir : débat de la Société médico-psychologique à partir du 28 avril 1878 avec surtout Billod, Lunier et Legrand du Saulle). Le premier asile spécial ouvrira seulement en 1910 - à l'initiative du docteur Henri Collin, et dont il gardera le nom - à Villejuif, créé pour remplacer le quartier de Gaillon.

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LA CLINIQUE DES MALADIES MENTALES

La construction du quartier d'hommes reprit en 1876 (1); les travaux furent terminés en 1877, et les deux pavillons, baptisés Ferrus (femmes) et Leuret (hommes) furent finalement réservés à l'installation de la Clinique, dont la création venait d'être décidée.

En 1878 pourtant, le pavillon Ferrus fut affecté à l'admission des femmes, alors que le Bâtiment de l'Admission était réservé à l'admission des hommes (2).

Dans sa délibération du 3 mai 1879, le Conseil Général décida que seul le pavillon Leuret serait affecté à la Clinique.

La Clinique récupéra la moitié de Ferrus deux ans plus tard pour y installer le service "femmes" (Délibération du 9 mai 1881).

Valentin Magnan était alors médecin en chef du Bureau, et Benjamin Ball professeur de la Clinique.

La dispute des locaux suivait celle de la nomination à la chaire de Clinique des maladies mentales.

(1) Archives de la Ville de Paris: D 12N 2 (Plans Questel et Gion, 8 janvier 1876; Procès-verbaux d'adjudication des travaux du 13 mars ; plans et description d'un système spécial de chauffage et ventilation)
(2) Bâtiment dont on venait d'élargir les préaux, auparavant « trop étroits et trop encaissés » (Constans). Un autre pavillon fut construit à la même époque entre celui de l'Admission et les jardins du Directeur; baptisé "pavillon des Perches", il fut utilisé comme infirmerie de l'Admission, et en juin 1922 comme premier pavillon à admettre librement les malades mentaux. Il sera démoli vers 1930; un nouveau bâtiment s'élève presque au même emplacement: le Centre Georges Daumezon, Consultation psychiatrique d'orientation et d'accueil.

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LES PAVILLONS (description)

Les deux bâtiments, précédés de jardins, sont placés à la suite et un peu en retrait du Bureau d'Admission.

Ils sont constitués de deux parties symétriques, de cinquante mètres de long. Chacun est formé de deux pavillons à deux étages reliés par un corps de bâtiment d'un seul étage.

Ferrus, à gauche, est donc réservé aux femmes de la Clinique pour moitié, et aux femmes de l'Admission pour l'autre moitié; Leuret, à droite, est réservé aux hommes.

L'aménagement intérieur est tel que chaque pavillon peut être considéré comme un petit asile indépendant: dortoirs et chambres, salles de réunion, parloir, cuisine et réfectoire, lingerie, salles de bains, lavabos et cabinets d'aisance; logements pour le personnel; salles de cours, cabinets médicaux et laboratoire.

Derrière chaque bâtiment prévu pour 120 malades s'étendent préaux et jardin aménagé, où se trouve un petit pavillon d'isolement pour les agités, comprenant lui-même cellules, promenoir, salles de bains, cabinets et chambre d'infirmière.

Ferrus est divisé en deux parties égales par une cloison centrale, le préau par un mur mitoyen.

Ferrus et Leuret ne communiquent pas (ce qui fera demander à Joffroy, le successeur de Ball, en vain, la construction d'une passerelle pour unir les deux pavillons, afin d'amener les aliénées de Ferrus à la salle de cours de Leuret sans risquer de provoquer un "scandale" en les faisant passer à l'extérieur).

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L'ENSEIGNEMENT CLINIQUE DES MALADIES MENTALES

En 1850, dans ses deux ouvrages (De l'enseignement clinique des maladies mentales et L'enseignement clinique dans les asiles d'aliénés), Jean-Pierre FALRET insistait sur la nécessité d'instituer l'enseignement de la science aliéniste par la clinique, "en ne s'imposant d'autres bornes que celles qui sont commandées naturellement par le respect dû à une si grande infortune, et par la spécialité des maladies mentales".

Il rappelait les précurseurs, à la Salpétrière PINEL dès 1814 (1), puis ESQUIROL de 1817 à 1826 (2), donnant un cours "qui eut un succès retentissant même à l'étranger" (Larousse), poursuivi à Charenton après 1826.

FERRUS également, "qui attira à Bicêtre et à la Ferme Sainte-Anne un grand concours d'auditeurs" de 1832 à 1839, suivi de LEURET.

BAILLARGER en 1841, et Jean-Pierre FALRET de 1843 à 1856 avaient assuré l'enseignement à la Salpétrière.

Et de l'Asile central dont il fut question en 1860, lors des travaux de la Commission d'Haussmann, sa vocation était précise: Asile bien sûr, mais Clinique aussi.
Le rapport proposait en effet un asile « où serait organisé l'enseignement par la clinique », en précisant que « jusqu'ici, l'enseignement n'a pas eu complètement un caractère pratique, et il s'agit de le lui donner, en créant une clinique dans des conditions normales. »

(1) « ...La clinique faite dans les infirmeries de la Salpétrière (...) se terminait souvent par des visites dans la division des aliénées, où Pinel initiait quelques élèves privilégiés à l'observation des maladies mentales. En 1814, Pinel nous fit chez lui, avec une bonté toute paternelle, un cours d'aliénation mentale; nous n'étions qu'un petit nombre d'élèves; le cours était théorique, mais constamment appuyé sur les observations que nous avions vues à la Salpétrière et rapportées si fidèlement et si complètement que nous étions pénétrés d'admiration pour une si grande sagacité réunie à une si grande bonhomie. »
(2) « C'est là que se sont formés à l'observation et au soin des aliénés la plupart des médecins français voués à cette spécialité. »

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La Faculté de Médecine allait intégrer dans le programme des cours et examens l'enseignement officiel des maladies mentales; l'indifférence certaine des élèves en médecine vis à vis de l'aliénation mentale tenait en particulier au fait que le sujet n'était qu'abordé en médecine légale, et que le "cinquième examen", clinique, ne concernait jamais un aliéné.

Au Bureau central d'examen, nommé médecin interne avec Bouchereau en février 1867, Valentin MAGNAN inaugure l'année suivante ses leçons théoriques et cliniques sur les maladies mentales.(1)
Magnan, ancien interne de Baillarger et ayant fréquenté assidûment le service de Jean-Pierre Falret à la Salpétrière, avait été leur élève; vantant la qualité de leur enseignement, il s'en inspirera. En 1866, interne aux Enfants Malades (Dr Roger), il avait eu la charge du cours sur les maladies des enfants.

Les premières conférences de Magnan sur la Paralysie Générale sont publiées (2) et remarquées.

Très fréquentées, ses leçons se tenaient dans l'amphithéâtre du rez-de-chaussée du service de l'Admission.

Elles ne s'interrompent que durant la guerre de 1870 et la Commune de Paris, pour reprendre aussitôt après.

En mars 1873, les Annales médico-psychologiques publiaient le programme des cours de la Salpétrière (Auguste VOISIN) et de Sainte-Anne: chaque dimanche, du 9 mars au 6 juillet, un des médecins de l'asile devait faire une leçon: Prosper LUCAS, Gustave BOUCHEREAU, Henri DAGONET et Valentin MAGNAN. Les Annales précisaient : « Avant chaque leçon, examen direct des malades par les élèves. »

A l'occasion de la leçon du 23 mars de Dagonet sur la manie, une violente campagne de presse éclata.

(1) "Les conférences de Magnan et Bouchereau commencent le dimanche 26 avril 1868 et ont lieu tous les dimanches à 9 heures." (A. M. P. 1861; p. 491)
(2) Dans la Gazette des Hôpitaux (1868, 1869 et 1871), puis dans la Revue Scientifique (1873)

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Plusieurs journaux reprochaient le manque d'égards infligé aux malades, leur exhibition et le voyeurisme des participants.

Dans la rubrique "La journée. Informations spéciales", le Figaro du 1er avril 1873 titrait "Les fous donnés en spectacle" :

« Nous avons assisté hier, dans l'asile Sainte-Anne, à des scènes d'une tristesse écœurante : nous voulons parler des cours de clinique sur les maladies mentales, cours qu'on inaugurait dans cet établissement, où l'on ne craint pas de donner les fous en spectacle à une réunion de curieux.
Voici un résumé de celui d'hier, professé par M. le Docteur Dagonet; tous ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude.
Monsieur Dagonet a pris pour sujet la monomanie. Il a d'abord présenté aux assistants trois aliénés affectés de ce genre de maladie.
Le premier, un alsacien âgé d'une cinquantaine d'années, n'a donné que des explications confuses et à son corps défendant:
- Voyons, voyons, mon ami, lui a demandé le Professeur; dites nous ce que vous éprouvez?
- Je vous le dit tous les jours.
- Il faut le répéter à ces messieurs.
- Ils n'ont pas besoin de le savoir, a-t-il répondu d'une voix sombre et avec un mouvement d'impatience très marqué. Vous auriez mieux fait de me laisser dans mon quartier!
(…)
Le dernier est un jeune homme au teint coloré, à l'oeil brillant au front découvert, portant la tête haute. Il se nomme Boisseau.
Il est impossible au Professeur de lui faire prononcer la moindre parole. Il essaye alors de lui faire tirer la langue, et lui tapotant légèrement sur les lèvres:
- Allons, voyons, lui dit-il, tirez la langue vite!
Mais le malade s'y refuse avec énergie, et l'on voit des larmes de honte couler sur son visage.
Un mouvement de pitié se manifeste dans l'auditoire.
- Allons, c'est bien!... fait le professeur pour couper court à ce pénible incident. Et l'on ramène ces malheureux dans leurs quartiers.
Ces cours sont publics et ont lieu tous les dimanches, à 9 h. du matin.
Si M. Jules Simon l'ignore, nous le lui apprenons. »

Jules Simon était alors le Ministre de l'Instruction publique du gouvernement Thiers.

Un groupe de pression occulte sollicita alors le Conseil Général, l'Assistance publique, la préfecture, et la cabale conduisit rapidement le Préfet de la Seine à prendre un arrêté suspendant l'enseignement.

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On peut lire dans le Figaro du 11 avril 1873 un article qui traduit la satisfaction des journalistes :

« Nous avons signalé dernièrement l'écœurant spectacle que donnaient chaque dimanche, aux curieux, les professeurs de l'asile Sainte-Anne, en exhibant des fous pendant les cours.
Nous sommes heureux d'apprendre qu'à la suite de notre note, des mesures ont été prises pour que pareil fait ne se renouvelât pas.
Reste à savoir si elles seront efficaces. Un de nos reporters assistera au cours dimanche, quelque mal que se donne le Directeur de l'hospice Sainte-Anne pour l'empêcher d'entrer. »

Le milieu aliéniste marqua son étonnement légitime (1). Dans les A.M.P de mai 1873 (p.554), on peut lire : « Ni la destination spéciale de l'asile, ni le programme des leçons, ni l'exposition et l'ordre des matières, rien, absolument rien, ne pouvait faire prévoir une semblable explosion. »

Une commission fut nommée, réunissant Loiseau, Blanche, Baillarger, Lasègue et Motet pour demander aux ministres de l'Intérieur et de l'Instruction publique la réouverture des Cours.

Mais, malgré les vœux émis à plusieurs reprises par le Conseil Général, il fallut attendre 1876, avec la décision du Ministre de l'Intérieur entérinée par arrêté du Préfet du 23 novembre, pour voir de nouveau autorisées les "conférences cliniques de pathologie mentale" à Sainte-Anne, Bicêtre et la Salpétrière.

Magnan reprit ses leçons en 1877 avec "la folie puerpérale" et devait les poursuivre une vingtaine d'années, leçons "dont le succès fut retentissant et modifia puissamment les orientations de la psychiatrie", écrit Paul Sérieux dans son livre consacré au Maître.

(1) Le rapport de Ferdinand Barrot précisait bien que "des règles devront être indiquées; mais c'est surtout à la sagacité des savants professeurs qu'il faudra laisser le soin de déterminer les conditions de cette partie de leur enseignement."

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Pour prévenir des infiltrations malveillantes, une carte était délivrée aux assistants qui devaient justifier du titre qu'ils avaient à suivre les leçons.

La principale des conférences était le dimanche, très suivie tant par les aliénistes et élèves parisiens que par des médecins étrangers ou par des hommes de lettre.

Le mercredi, de longues séances étaient également consacrées à la clinique.

coll. M.C.

Sous l'impulsion de Magnan, Sainte-Anne devenait l'École française de médecine mentale.

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LA CHAIRE DE CLINIQUE DES MALADIES MENTALES

En 1876 était donc décidée la réouverture des Conférences cliniques à Sainte-Anne.

Mais dès 1875, le Docteur Clemenceau avait soumis à l'approbation de l'Assemblée Nationale le principe de création d'une chaire de Clinique des maladies mentales. La décision fut prise en 1877.

Quatre médecins firent acte de candidature :

- Achille FOVILLE, Médecin en chef, Directeur de l'asile public des aliénés de Quatre-Mares, près de Rouen; Lauréat de l'Assistance publique et de l'Académie de médecine de Paris, il avait été médecin-adjoint de la Maison nationale de Charenton, et médecin-directeur à Dole (Jura) et à Châlons-sur-Marne.

- Auguste-Félix VOISIN, Médecin de l'hospice de la Salpétrière, Lauréat de l'Académie de médecine, il assurait depuis 1867 à la Salpétrière l'enseignement des maladies mentales (Leçons théoriques et démonstrations cliniques).

- Benjamin BALL, ancien élève de Charcot à la Salpétrière. (1)

- Valentin MAGNAN, qui avait quelque prétention légitime à briguer le titre de Professeur à Sainte-Anne. (1)

Le Ministre de l'Instruction publique invita le Doyen de la Faculté de Médecine de Paris à consulter l'Assemblée des Professeurs. Le Doyen, le Docteur VULPIAN, reçut en mars 77 les quatre candidatures, ainsi que la liste des titres et travaux de chacun des candidats.

(1) On trouvera en annexe le texte des rapports concernant Benjamin Ball et Valentin Magnan, présentés devant l'Assemblée de la Faculté, respectivement par Charcot et Hardy. Le rapporteur de Foville était Lasègue, celui de Voisin, Chauffard.

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Fin mars 77, le Doyen Vulpian, Président de l'Assemblée de la Faculté, répond au Recteur qui avait transmis les vœux du Ministre :
« Par votre lettre du 24 février dernier, vous m'avez invité ''à réunir l'assemblée de M.M. les Professeurs pour la consulter sur le mérite spécial de chacun des candidats qui pourraient être chargés de l'enseignement clinique des maladies mentales".

La lettre contenait en outre le passage suivant:

"Ainsi que la loi l'attribue au Gouvernement le droit de nommer directement les Professeurs titulaires des Chaires nouvelles, il me parait nécessaire, surtout dans une matière aussi délicate, de m'éclairer de l'avis préalable de la Faculté".

J'ai réuni l'Assemblée de la Faculté les 1er, 15 et 22 mars.
La Faculté a été très sensible à l'attention de M. le Ministre qui, bien que pouvant, aux termes de la loi en vigueur, pourvoir à la Chaire, consulte la Faculté sur le choix des candidats.
Dans la séance du 1er mars, la Faculté a examiné la question de savoir s'il convenait de confier la Chaire à un chargé de cours ou de procéder immédiatement à la nomination d'un titulaire.
Et elle a chargé une commission composée de M.M. Gosselin, Hardy, Richet, G. Sée, Potain et Charcot d'examiner toutes les questions que pourrait soulever l'organisation de cette Chaire.
La commission a fonctionné immédiatement et dès le 15 elle a pu soumettre son rapport à l'Assemblée de la Faculté.
Le rapport a été longuement discuté.
La commission à la presque unanimité (5 voix contre une) a proposé de confier la Chaire à un titulaire et l'Assemblée a partagé cet avis par 23 voix sur 25 votants.
La commission après avoir examiné les titres des divers candidats a procédé par voie de vote à la formation d'une liste de présentation à soumettre à la Faculté.
Elle s'est trouvée divisée en deux parties égales sur cette question et elle a présenté comme candidat à la Chaire ex æquo M.M. BALL et MAGNAN et en seconde ligne M. FOVILLE.
L'Assemblée ne s'est pas trouvée suffisamment éclairée par le rapport sur le mérite des candidats et elle a décidé que des rapports spéciaux seraient faits sur les titres de chacun des candidats.
Elle a nommé comme rapporteurs, savoir : pour M. BALL M. CHARCOT, M. FOVILLE M. LASEGUE, MAGNAN HARDY, VOISIN CHAUFFARD.
Dans sa séance du 22 de ce mois, l'Assemblée a entendu la lecture des rapports et elle a procédé au vote.
Elle a décidé que, comme dans la présentation ordinaire, la liste serait composée de 3 candidats.
Il y a donc eu 3 tours de scrutin.

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Le nombre des votants a été de 29 pour la première place, les voix se sont ainsi réparties :
M. BALL 18 voix ; M. MAGNAN 11 voix


Pour la deuxième place :
M. MAGNAN 27 voix ; M. VOISIN 1 voix; Bulletin blanc 1

Pour la troisième place:
M. VOISIN 15 voix; M. FOVILLE 13 voix; Bulletin blanc 1

En conséquence, la liste a été arrêtée comme suit :
En 1ère ligne M. BALL En 2ème ligne M. MAGNAN En 3ème ligne M. VOISIN

Vous trouverez ci-joint :
1- Un extrait du procès verbal de la séance du 15
2- Une copie du rapport de M. Potain au nom de la commission chargée d'étudier les questions concernant la Chaire clinique des maladies mentales
3- Les quatre rapports spéciaux sur les titres des candidats.

J'ai l'honneur de vous prier, Monsieur le Recteur, de bien vouloir soumettre cette affaire, avec les pièces à l'appui, à M. le Ministre de l'Instruction publique. »

Ainsi, Benjamin Ball, porté en première ligne sur la liste de présentation au Ministre, fut nommé à la Chaire de Clinique de Pathologie mentale et des maladies de l'Encéphale.

Mais cette nomination ne fut officielle que plus de deux ans après (8 octobre 1879).

Le long conflit, qui se poursuivit à propos de la répartition des locaux entre le Bureau d'Admission de Magnan et la Clinique, fut vif.

En 1935, un article de P. Sérieux sur Magnan, écrit à l'occasion du centième anniversaire de sa naissance, en porte encore les traces :
« Si le titre de Professeur lui a manqué, c'est qu'il ne suffisait pas, alors, pour l'obtenir, d'une maîtrise incontestée. Cette consécration officielle, d'autres en furent investis dont l'histoire de la Psychiatrie n'a pas retenu les noms.

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Et quand, à l'étranger, on parlait du "Professeur" qui, à Sainte-Anne, enseignait les maladies mentales, aucune équivoque n'était possible. »

Benjamin Ball, nommé Professeur et Médecin en chef de la Clinique, fut pourtant suppléé par un "Médecin adjoint résident" dans l'accomplissement de ses obligations de médecin chef.

Ce n'est qu'en 1897 (arrêté ministériel du 13 avril) que le Professeur de la Clinique, alors Joffroy, le successeur de Ball, sera investi de toutes les fonctions et attributions de Médecin en chef.

Parallèlement à celui du Bureau d'admission, l'enseignement fut organisé à la Clinique, dans l'amphithéatre du pavillon "Leuret" (qui porte aujourd'hui le nom du premier titulaire de la Chaire).

L'entrée était libre, et l'on n'exigeait ni titre, ni diplôme ou permission; une leçon didactique avait lieu le dimanche, et le jeudi était donnée une leçon pratique avec présentation de malades.


Le premier rapport de B. Ball du 8 octobre 1880 ("Rapport adressé à M. le Ministre de l'Instruction publique au sujet de la Clinique de Pathologie mentale et des maladies de l'Encéphale") précise le fonctionnement de cette institution à ses débuts, et les difficultées rencontrées :

« La Clinique des maladies mentales installée à l'Asile Sainte-Anne au mois de novembre dernier a fonctionné avec un plein succès, malgré les difficultés contre lesquelles elle avait à lutter.
Je crois devoir, au moment de commencer une nouvelle année scolaire, vous exposer la méthode que nous avons suivie, vous indiquer les résultats obtenus et vous signaler les nombreuses lacunes qu'il serait dès à présent nécessaire de combler dans l'organisation de ce service.

I- La visite des aliénés a lieu tous les matins, et les élèves sont admis à la suivre, sans que jamais il en soit résulté le moindre inconvénient.

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II- Les leçons sont au nombre de deux par semaine : une leçon pratique le jeudi, une leçon didactique le dimanche; de plus, une consultation publique a lieu le mardi, et sert encore de leçon aux élèves qui veulent y assister; enfin, le samedi est surtout consacré à l'étude des pièces anatomiques, et à l'histologie normale du système nerveux.
Le nombre des auditeurs qui ont suivi les leçons didactiques du dimanche a été en moyenne de 90 (chiffre le plus élevé 124, le plus faible 63).
Les leçons pratiques ont été surtout consacrées à l'interrogatoire des aliénés, fait en présence des élèves inscrits pour suivre ces exercices. Les auditeurs étaient appelés à tour de rôle à y participer, suivant une liste dressée à cet effet. Le nombre des personnes inscrites a été de 67. Le tableau de leurs noms est joint au présent rapport.

III- Le petit laboratoire annexé à la Clinique a été ouvert aux élèves qui ont manifesté le désir de participer à ce genre de recherches.
Leur nombre, il faut le dire, a été jusqu'à présent peu considérable, en raison de l'éloignement de Sainte-Anne; cependant, d'assez nombreux travaux sont sortis de la Clinique pendant cette première année.
(...)
Il est donc évident, Monsieur le Ministre, que malgré l'exiguïté de ces ressources, la Clinique des maladies mentales a pu rendre de réels services et qu'elle a été, dès ses débuts, favorablement appréciée par le public.
C'est une raison de plus pour solliciter de votre bienveillance le complément nécessaire de son organisation.
Parmi les nombreuses lacunes qu'elle a présenté, la plus fâcheuse, à mon avis, est l'absence totale d'un service de femmes.
Un seul pavillon est affecté à la Clinique, et ce pavillon d'après ses dispositions intérieures, ne peut recevoir que des hommes.
Il serait cependant facile avec les ressources que possède l'établissement de Sainte-Anne de mettre à la disposition du Professeur un nombre limité de femmes aliénées.
Il nous serait alors facile d'étudier dans nos leçons, une foule de questions de la plus haute importance, et qu'il nous est en ce moment impossible d'aborder la folie hystérique, la folie utérine, la folie puerpérale et tant d'autres maladies mentales exclusivement propres au sexe féminin.
Ajoutons encore que pour la manie, la mélancolie, la paralysie générale offrent chez l'homme et chez la femme des différences tellement capitales qu'il est indispensable dans l'intérêt de l'enseignement de les mettre en lumière.
Dans les autres cliniques de la Faculté, les deux sexes sont réunis; et pour les étrangers, déjà fort nombreux, qui suivent notre cours, c'est un scandale de voir la clinique des maladies mentales à Paris plus mal organisée qu'elle ne l'est en province.
Une commission nommée à cet effet trouverait facilement les moyens de remédier à ces inconvénients.

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Je n'insiste pas, convaincu que l'autorité compétente saura prendre les mesures indispensables à cet égard.
Une autre difficulté contre laquelle nous avons à lutter, c'est l'insuffisance des fonds alloués à notre laboratoire. Une somme modeste de six mille francs nous avait été accordée, sur laquelle 600 f. nous ont été retranchés.
Il faudrait élever le chiffre de cette allocation, si l'on veut que par des recherches originales, aussi bien que par l'enseignement didactique, la Clinique des maladies mentales puisse se maintenir au niveau qui lui convient, et rendre à la faculté de Médecine de Paris, les services que l'on est en droit de lui demander.( …). »

H. ROGER VIOLLET Paris-6e, Collection Viollet

Les difficultés seront surmontées; à la Clinique se succèderont d'éminents aliénistes - puis psychiatres - tels Alix Joffroy, Gilbert Ballet, Ernest Dupré et Henri Claude.

Le rayonnement international de Sainte-Anne tient assurément aux études et activités qui ont pu y être menées, tant cliniques et psychopathologiques que biologiques.

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RAPPORT SUR LES TITRES SCIENTIFIQUES DE M. MAGNAN,
par M. HARDY

(Rapport présenté devant l'Assemblée de la Faculté de Médecine de Paris, séance du 22 mars 1877) (1)

« Je suis chargé de vous faire un rapport sur les titres présentés par monsieur le Docteur MAGNAN à l'appui de sa candidature à la Chaire nouvelle de clinique sur l'aliénation mentale; et pour remplir la mission qui m'a été confiée, je vais m'efforcer de vous faire connaître M. MAGNAN et ses travaux.

Monsieur MAGNAN est âgé de 42 ans; reçu Docteur à Paris en 1866, il avait été auparavant interne des hôpitaux de Lyon pendant 4 ans et interne dans les hôpitaux de Paris pendant 4 autres années; durant ce long stage dans les services hospitaliers de deux grandes villes, il fut à même d'acquérir des connaissances approfondies de médecine générale.

En 1867, il fut nommé médecin de l'asyle de Sainte-Anne nouvellement établi et consacré au séjour des aliénés de l'un et de l'autre sexe;
Deux fois lauréat de l'Académie de médecine, il obtint également un prix Monthyon à l'Institut en 1872 pour ses recherches de physiologie expérimentale relatives à l'alcoolisme.

Membre de la Société anatomique, membre et ancien vice-président de la Société de biologie, il prit une part active aux travaux de ces deux sociétés et il s'y fit connaître par des communications intéressantes ayant trait à la pathologie du système nerveux et se rapportant à des questions variées de médecine générale.
Les oeuvres de littérature médicale appartenant à M. MAGNAN sont nombreuses la plupart se rapportant à l'aliénation mentale, à l'alcoolisme et à la pathologie nerveuse, mais, comme je l'indiquerai tout à l'heure, plusieurs sortent de la spécialité à laquelle appartient l'auteur et rentrent dans le domaine commun de la médecine.
Je ne crois pas nécessaire de vous citer toutes les oeuvres de M. MAGNAN et je ne veux insister ici que sur les travaux originaux qui constituent pour lui des titres très sérieux; dans ce sens, je crois devoir surtout vous parler de ses recherches sur l'alcoolisme et sur la Paralysie Générale.
Les travaux de M. MAGNAN sur l'alcoolisme ont été présentés complètement et résumés dans un ouvrage publié en 1874: (...) (2)

coll.M.C.

(1) Nous devons la redécouverte des documents concernant la naissance de la Clinique à Mme IMBAULT-HUART, Maître assistant d'Histoire de la Médecine à l'Institut d'Histoire de la Médecine et de la Pharmacie de l'Université René Descartes (Paris). Cet intéressant dossier manuscrit fait partie du fonds d'archives de la Faculté de Médecine déposé aux Archives Nationales.

(2) voir cet ouvrage, et celui de P. SERIEUX "V. Magnan, sa vie et son œuvre", Paris 1921


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C'est là que M. MAGNAN se montre un clinicien consommé et un médecin complet. (...)

Le nom de M. MAGNAN se trouve encore rattaché à l'histoire récente de la Paralysie Générale. (...)

A côté des recherches sur des sujets appartenant à l'aliénation mentale, on peut encore citer de M. MAGNAN des observations intéressantes sur l'hémorragie méningée: (...)

Mais M. MAGNAN n'a pas borné ses travaux à l'aliénation mentale et à l'alcoolisme et je ne dois pas omettre de signaler à votre attention un assez grand nombre de notes, d'observations, de communications faites à la Société anatomique et à la Société de biologie permettant d'affirmer que M. MAGNAN n'est pas exclusivement un spécialiste: (...)

En vous énonçant les titres scientifiques de M. MAGNAN, je vous ai dit qu'il avait été nommé médecin de l'asile Sainte-Anne en 1867; mais je dois ajouter que depuis l'année 1869 M. MAGNAN a profité de sa position dans un hôpital spécial pour se livrer à l'enseignement des maladies mentales: pendant les années 69, 70, 72 et 73, il a fait avec grand succès des leçons cliniques sur les diverses maladies qui entrent dans le cadre général de l'aliénation mentale.

Interrompu par un ordre supérieur pendant trois années, ce cours a été repris le 14 janvier dernier : 173 personnes se sont inscrites pour le suivre (83 docteurs, 80 étudiants, 2 légistes) et le nombre des auditeurs constaté à chaque séance a varié de 80 à 120. Ces derniers chiffres prouvent surabondamment le succès de ce cours.

M.M., après cet exposé, je crois pouvoir dire sans craindre de contestation que M. MAGNAN est un aliéniste des plus distingués et qu'il est également un Professeur éminent, mais je serais heureux si j'avais pu vous convaincre qu'il est également un médecin instruit possédant des connaissances générales parfaitement au courant de la Science, capable en un mot dans tous ses rapports de remplir dignement les hautes fonctions qu'il sollicite, de les exercer avec succès et d'inaugurer avec éclat le nouvel enseignement dont va s'enrichir votre faculté. »
A. HARDY (texte manuscrit)

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RAPPORT SUR LA CANDIDATURE DE M. BENJAMIN BALL à la CHAIRE DE
MALADIES MENTALES, par M. CHARCOT.

(Présenté devant l'Assemblée de la Faculté de Médecine de Paris, séance du 22 mars 1877)


"Messieurs,
le candidat que vous appellerez à l'honneur d'occuper la Chaire de maladies mentales récemment créée à la Faculté de Médecine de Paris doit évidemment pour mériter vos suffrages présenter des qualités très diverses.

Non seulement vous exigerez de lui des aptitudes professorales éprouvées, et aussi - cela va sans dire - une connaissance approfondie de la branche spéciale de la médecine qui doit faire l'objet de son enseignement; mais encore, il doit vous fournir la preuve d'une instruction étendue et solide, dans les autres parties de la pathologie médicale.

En d'autres termes, celui que vous choisirez doit être moins un spécialiste, dans l'acceptation ordinaire et étroite de ce mot, qu'un pathologiste qui mûri déjà dans l'étude des détails et de l'ensemble aura voulu, à un moment donné de sa carrière, concentrer ses efforts, ses travaux, ses recherches sur un domaine particulier de notre Science une et indivisible.

Telle est l'opinion que j'ai rencontrée, si je ne me trompe, chez la plupart d'entre vous; et, cette opinion, je la partage entièrement.

Or, Messieurs, la candidature de M. le Docteur BALL, me parait répondre de tous points à votre idéal.

C'est ce que je vais essayer d'établir dans la courte notice que vous allez entendre.

M. BALL est agrégé de notre Faculté; il est médecin des hôpitaux nommé par le concours; lauréat de l'Académie de médecine, dans la section d'anatomie pathologique.
Ses titres dans l'enseignement sont nombreux et remarquables. Pendant quatre années il a su, dans le temps des vacances, attirer de nombreux élèves à la Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu.
Dans le service de notre regretté collègue M. le Professeur BEHIER, chargé du cours de Pathologie générale en 1870, il s'est acquitté avec distinction de cette tâche particulièrement difficile. On n'a peut-être pas oublié les conférences très suivies qu'il a faites dans cette enceinte, sur la physiologie et la pathologie de la moelle épinière.

Enfin vous n'ignorez pas que depuis trois ans, M.BALL est chargé par vous du cours complémentaire de Pathologie mentale. Ce cours il l'a fait, vous le savez dans des circonstances extrêmement défavorables et contre lesquelles, cependant, il a su lutter avec succès.

Placé dans des conditions nouvelles, c'est à dire dans un service d'hôpital spécialement consacré aux maladies mentales, M.le Docteur BALL apporterait à son enseignement toutes les aptitudes dont il a fait preuve.

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Il y joindrait les connaissances pratiques qu'il a acquises en suivant assidûment, pendant trois ans, les consultations de notre collègue, M. le Professeur LASEGUE, au dépôt municipal de la Préfecture de Police.

Pendant cet espace de temps il a vu passer sous ses yeux un nombre très considérable d'aliénés (3 ou 4000 au moins) et il a pu profiter largement de l'expérience et des leçons du savant maître dont la bienveillance lui avait ouvert cette source d'études si vaste et si féconde.
Au reste, à l'époque où il a commencé à imprimer à ses travaux une direction spéciale, M. BALL n'était pas un nouveau venu dans la médecine mentale. Il avait fait ses premiers pas dans cette voie, à la Salpétrière, sous la direction de M. le Docteur MOREAU de TOURS; au service duquel il a été attaché en qualité d'interne.
Et depuis lors il n'avait pas cessé de s'appliquer avec une sorte de prédilection à l'étude des maladies des centres nerveux.

Ainsi M. BALL a signalé l'un des premiers, dès 1856, les rapports qui peuvent exister entre l'atrophie musculaire progressive et certaines formes d'aliénation mentale; il a publié sur les néoplasmes intracrâniens un travail fondé sur l'analyse de plusieurs centaines d'observations et qui présente un tableau très réussi de la symptomatologie particulière aux lésions de ce genre.
On lui doit de bonnes études sur le goître exophtalmique, sur la paralysie agitante, sur la paralysie infantile.
Il est l'auteur d'un des premiers travaux qui aient paru concernant ces affections articulaires singulières qui se rattachent à l'Ataxie locomotrice progressive.
Deux leçons sur la folie rhumatismale qui avaient fait partie de son enseignement à l'Hôtel-Dieu et qu'il a publiées ont été remarquées.

J'en dirai autant de la description qu'il a tracée dans sa thèse d'agrégation, du rhumatisme cérébral; description qu'il a pu fonder sur l'analyse et la comparaison d'un grand nombre d'observations inédites ou peu connues.
On peut joindre à ces travaux le cours actuellement en voie de publication que M. BALL a professé à la Faculté sur les maladies mentales. Le premier fascicule de cet ouvrage contient une théorie générale de la Folie et une étude très soignée des hallucinations.

Je ne m'arrêterai pas à relever les écrits de M. BALL relatifs aux autres branches de la pathologie. Une seule énumération serait fort longue et ils ont été d'ailleurs l'objet d'un exposé en règle dans une circonstance analogue à celle où nous nous trouvons aujourd'hui.

Je puis donc me borner à rappeler ce qui suit.
Dans sa thèse inaugurale sur les embolies pulmonaires, M. le Docteur BALL a en quelque sorte naturalisé en France, un ordre de faits qui intéresse à un haut degré la clinique et qui jusque là était resté à peu près complètement inaperçu dans notre pays.

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On lui doit un travail très complet sur les anévrysmes de l'aorte et sur les maladies diverses dont ce grand vaisseau peut être le siège; des observations pleines d'intérêt sur cette variété toute spéciale de la Sclérodermie où les extrémités digitales sont particulièrement affectées; un mémoire très étendu sur la thérapeutique de l'argent; des recherches expérimentales fort importantes sur les effets toxiques que produit cet agent lorsqu'il est injecté directement dans le système veineux.

Enfin, M. BALL est encore l'auteur d'une excellente et très consciencieuse monographie de la Maladie d'Addison.
On trouve dans ce travail une analyse de toutes les observations relatives à cette maladie singulière publiées à l'époque où il a paru.

Je termine là cet exposé que je laisse fort incomplet; mais j'en ai dit assez, je l'espère du moins, pour faire ressortir à tous les yeux que M. BALL a fait ses preuves dans les concours, dans l'enseignement officiel et qu'il s'est affirmé enfin dans l'ordre des travaux qui relèvent plus directement d'une Chaire de maladies mentales.
Ce passé nous répond de l'avenir, et je n'hésite pas à déclarer que, dans mon opinion, M. BALL, si il obtient vos suffrages, remplira dignement la tâche que vous lui aurez confiée,
J.-M. CHARCOT (texte manuscrit)



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Michel Caire, Contribution à l'histoire de l'hôpital Sainte-Anne (Paris): des origines au début du XX° siècle.
Thèse médecine, Paris V, Cochin-Port-Royal, 1981, n°20; 160-VIII p., ill.